L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Le métier de chauffeur de personnalité est devenu extrêmement dangereux. D'abord parce que, souvent, il est totalement lié à son passager dont il connaît tous les faits et gestes, mais aussi dont il entend, à l'insu de son plein gré, les communications téléphoniques. Tous les grands de ce monde ont à leur service des hommes dits "de confiance" susceptibles d'être muets comme des tombes, et de se comporter comme des confidents prêts à tout admettre avec patience. On n'imagine pas, par exemple, que notre Président de la République ait à ses cotés un conducteur qui, comme celui de Jacques Chirac, écrirait ensuite ses mémoires expurgées, mais légèrement déplacées. Jean-Claude Laumond ("Vingt-cinq ans avec lui") y révèlait des aspects de la vie privée du chef de l'Etat. Jusqu'à présent, la presse - très encadrée par la loi - évoquait l'intimité des élus, quand celle-ci éclairait leur comportement d'homme public. Cet ouvrage marque une nouvelle étape, qui rapproche la France de ses voisins européens. L'épouse du chef de l'Etat, et quelques épisodes de la vie sentimentale de M. Chirac, y sont notamment évoqués, d'une façon moins agressive que ne le font les livres et la presse anglo-saxonne sur leurs propres dirigeants, mais c'est la première fois que, en France, un président en fonctions fait l'objet d'un tel récit.
Certes, la vie privée de François Mitterrand avait suscité bon nombre de livres et de documents, évoquant abondamment sa double vie familiale, son épouse, ses enfants, ses conquêtes. Le chauffeur de l'ancien président, Pierre Tourlier, s'était, lui aussi, lancé dans l'exercice. Une de ses anciennes "amies", Christina Forsne, écrivit en 1997 un recueil de ses souvenirs, intitulé tout simplement « François », aux très prestigieuses éditions du Seuil. Et si Paris-Match choisit de faire paraître les premières photos publiques de Mazarine, en novembre 1994, ce fut avec l'accord de l'ancien chef de l'Etat.
L'ex-chauffeur de M. Chirac n'avait rélié aucune de la demi-douzaine de saynètes intimes qu'il relate - sans toutefois donner un seul nom - à un quelconque événement ou acte politique du président. Jusqu'ici, en effet, la presse - sévèrement encadrée par la loi française sur la protection de la vie privée - a toujours semblé se donner comme règle de n'évoquer l'intimité d'un homme politique français que lorsque celle-ci permettait d'expliquer ses comportements d'homme public.
CRIME DE GUERRE
A ce jour, seul le docteur Claude Gubler, qui relata, après la mort de François Mitterrand, le cheminement de sa longue maladie et le mensonge d'Etat que le président avait obligé ses médecins à tenir (Le Grand Secret, Plon, 1996), fut condamné par la justice, et son livre saisi, à la demande de la famille de l'ancien président. M. Chirac, pour sa part, avait choisi de suivre la pratique à laquelle s'est tenu toute sa vie son prédécesseur : ne jamais traîner un éditeur ou un journal devant les tribunaux. Vivre dans l'entourage d'un personnage sulfureux avait parfois conduit à des excès coupables, dans certains régimes totalitaires, pour avoir seulement vu, entendu ou participé à des moments clés de la vie politique. Un témoin gênant peut être éliminé quand il fait courir un risque. Hier, on en a eu une preuve flagrante avec le verdict du tribunal d'exception mis en place par les Etats-Unis pour juger les « terroristes » détenu déjà depuis 7 ans à Guantanamo.
Il était tout bonnement accusé d'être un criminel de guerre, pour avoir accepté de servir un « terroriste » dont il connaissait les activités, mais qu'il servait surtout pour gagner sa vie. L'accusé avait en effet affirmé qu'il avait travaillé comme chauffeur d'Oussama ben Laden parce qu'il avait besoin... d'un emploi. Il avait dit qu'il avait simplement une « relation de respect » vis-à-vis de Ben Laden, comme l'aurait eu tout employé. « C'est vrai qu'il y a des occasions de travail au Yémen, mais pas ce dont j'avais besoin quand je me suis marié, et pas au niveau des ambitions que j'avais pour mon avenir, celui de ma femme et de mes deux enfants », avait-il expliqué, lisant en arabe une déclaration écrite. Selon les procureurs, ce dangereux terroriste méritait une peine de... 30 ans d'emprisonnement ! Tant pis pour lui ; il n'avait pas à accepter de prendre le volant de l'automobile d'une personnalité...qui avait eu le soutien de la CIA dans sa croisade contre les Soviétiques en Afghanistan : un crime de guerre ! Il est vrai qu'il avait eu un tort : se faire prendre plus vite que son maître. Il lui en coûtera 5 ans et demi de prison, car même le jury d'exception n'a pas été jusqu'à assimiler un chauffeur de terroriste au terroriste lui- même.
SEULEMENT ASSOCIE
Salim Ahmed Hamdan a été simplement reconnu coupable de « soutien matériel au terrorisme », mais pas de « complot », l'autre chef d'inculpation qui avait été retenu. Selon les règles des commissions militaires, quatre voix sur six étaient au moins nécessaires pour le juger coupable. Les procureurs militaires reprochaient à Salim Ahmed Hamdan d'être resté fidèle au chef du réseau Al-Qaida après les attentats anti-américains du Yémen et du Kenya, et surtout, de l'avoir aidé à s'échapper en 2001. Ses accusateurs ont affirmé qu'il convoyait deux missiles sol-air dans sa voiture, lorsqu'il a été arrêté en Afghanistan. « Il est un membre du complot, il a pris sa part », avait déclaré le procureur John Murphy, pour qui il était bel et bien « un combattant d'Al-Qaida ». Les avocats de l'accusé avaient, pour leur part, plaidé que celui-ci ne pouvait être poursuivi pour crimes de guerre, puisqu'il avait été recruté en 1996 par le chef d'Al-Qaida, et que l'état de guerre n'a été officiellement décrété par les Etats-Unis qu'après les attentats du 11 septembre 2001... L'un d'eux, militaire, a expliqué au jury qu'il s'agissait simplement « d'une affaire classique de culpabilité par association ». Son client n'était « pas un idéologue endurci », ni « un combattant d'Al-Qaida », avait-il plaidé.
La défense a également rappelé que M. Hamdan avait particulièrement coopéré avec les Américains après son arrestation. Selon plusieurs témoins interrogés à la barre, il avait en effet emmené ses interrogateurs dans plusieurs caches de l'organisation terroriste autour de Kandahar, le fief des talibans. Et c'est peut-être ces faits qui lui ont valu l'indulgence du jury... plus que la faiblesse du dossier d'accusation.
UNE REPONSE INADAPTEE
Au travers de ce procès, l'objectif du gouvernement américain était surtout d'offrir à ses détracteurs une procédure crédible, afin d'atténuer les controverses suscitées par le centre de détention de Guantanamo, notamment en termes de justice et de droits de l'homme. Pour le reste, ce n'est pas une affaire de justice, mais plutôt de communication. Peut-on réellement faire une différence entre les principes des goulags staliniens, les procès staliniens et ceux de notre ère moderne dans un grand pays démocratique ? Pour quelles raisons personne ne réagit-il à ce type de comportements, défiant tous les principes des droits de l'Homme ? Si personne ne conteste la nécessité absolue de lutter contre toutes les formes de terrorisme, jamais nous ne devrions admettre que cette lutte se fasse au détriment des droits élémentaires des hommes. Il est toujours vain de croire que l'on lutte contre l'horreur par l'horreur, contre la force par la force, contre la tyrannie par la tyrannie, contre l'injustice par l'injustice. En fait, on ne fait que renforcer les convictions de ceux qui se déchaînent contre des systèmes que nous prétendons exemplaires.
Surtout, si on vous propose de devenir chauffeur d'une personnalité, renseignez-vous bien sur sa personnalité, car forcément vous deviendrez complice de son comportement, puisque vous serez bien obligé de le déplacer là où il veut être déplacé, d'entendre ce qu'il voudra bien vous faire entendre, de voir ce qu'il voudra bien vous laisser voir. Remarquez, en France, vous ne risquez pas grand chose, car les seuls secrets qui circulent sont des secrets d'alcôves, puisqu'on sait bien que le temps des courtisanes n'a jamais été autant d'actualité. Alors, mieux vaut conduire sa voiture officielle avec un bon GPS. Et encore, il faut admettre que vos déplacements ne passeront pas inaperçus. On vous surveille. Et si vous êtes pris avec des canons de rouge dans votre coffre, vous risquez gros !
Mais je déblogue...