L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
« Il est encore plus grand mort que vivant » : cette phrase célèbre aurait été prononcée à destination de la dépouille du Duc de Guise, le 23 décembre 1588, par Henri III de Valois, Roi de France. Il venait de le faire assassiner par huit membres de sa garde privée gasconne, les "Quarante-cinq", dans l'Oratoire Vieil du château de Blois. Cet assassinat avait été décidé pour mettre un terme aux agissements de celui qu'on appelait alors le « Roi de Paris », et qui menait un combat interne contre le Roi, complotant avec Philippe II d'Espagne pour entretenir la guerre en France. En fait, le principe voulant que tout Homme sur cette terre soit, pour tous les autres, « plus grand » moralement lors de sa mort qu'avant, n'est jamais passé de mode. D'ailleurs, il suffit pour s'en persuader d'écouter les éloges prononcés par les « autorités » au moment où une célébrité, tant soit peu populaire, disparaît. Oui, elles sont toutes « beaucoup plus grandes » qu'on le pensait.
Hier mercredi, Alexandre Soljenitsyne a été inhumé à Moscou en présence d'une foule compacte venue le saluer une dernière fois, et déjà le président Dmitri Medvedev a demandé qu'une rue de la capitale russe porte son nom, entre autres mesures officielles pour honorer sa mémoire... En fait, on était bien loin des hommages rendus par la Sainte Russie à ses grands écrivains. Le peuple avait largement oublié. La dépouille du prix Nobel de littérature, qui avait été interné huit ans au Goulag, a été portée en terre à la mi-journée, sous un ciel gris, près d'une petite chapelle, dans le monastère Donskoï. Trois salves ont alors été tirées par des soldats, alignés un peu à l'écart. Un héros de... l'Union soviétique n'aurait pas connu départ moins spectaculaire.
Les forces de l'ordre déployées en nombre ne sont pas parvenues à contenir les centaines de personnes présentes lorsque le cortège funèbre s'est ébranlé, hors de la Grande cathédrale aux coupoles noires, vers le cimetière, à une centaine de mètres de là. Auparavant, un service religieux s'était déroulé à l'intérieur de l'église, où Alexandre Soljenitsyne reposait entre deux gigantesques colonnes, au milieu des abondantes dorures des icônes, un immense lustre suspendu au-dessus de lui. Une pièce de théâtre dont le « héros malheureux » avait choisi cette fois le décor. Pour les acteurs, il n'est pas certain que le casting lui ait convenu...
LA MASCARADE OFFICIELLE
Dmitri Medvedev, qui avait interrompu pour la circonstance ses vacances à bord d'un bateau sur la Volga, a pour sa part discrètement emprunté une entrée latérale : il s'est incliné devant le corps, sur lequel il a déposé un bouquet de roses rouges; il a adressé ses condoléances à la veuve de l'écrivain, Natalia Soljenitsyna et il a évité de trop se montrer. Une compassion à laquelle Alexandre Soljenitsyne aurait été sensible, car elle venait du chef d'un Etat qu'il avait contribué à faire exploser ! Dans le fond, il aurait certainement au moins autant apprécié de « voir » dans le public des membres discrets de l'ex-KGB ! Et il y avait aussi le pur produit d'un pouvoir qui a remplacé les exactions effectuées autrefois au nom de la dictature du prolétariat, par les dures réalités imposées par la dictature du profit. Il s'appelait simplement Vladimir Poutine.
Le Premier ministre a en effet largement éclipsé Dmitri Medvedev, qui lui a succédé en mai au Kremlin, dans l'hommage officiel à l'écrivain, décédé dimanche soir à Moscou à l'âge de 89 ans.
Alexandre Soljenitsyne avait personnellement choisi le monastère Donskoï, bâti au XVIe siècle, comme dernière demeure. Il y reposera près de figures connues de la Russie antibolchevique, dont le général tsariste Anton Dénikine et le philosophe Ivan Ilyne. Il faut bien dire qu'il a dû en coûter à pas mal des « officiels » présents, d'aller sur cet espace laissé par la Patrie reconnaissante à ses « contre révolutionnaires ».
QUELLE FRANCE ?
"Il est le père ou le frère de tous les prisonniers politiques. De tels hommes ne meurent pas. Ses idées restent vivantes", a estimé Vitold Abankine, ancien prisonnier politique. Pourfendeur de l'univers concentrationnaire soviétique, l'auteur d'"Une journée d'Ivan Denissovitch" et de "L'Archipel du goulag", qui fut expulsé d'URSS en 1974, avant de revenir en Russie vingt ans plus tard, a été qualifié dans son pays de « conscience du XXe siècle ». Télévisions et discours officiels ont toutefois largement omis de s'épancher sur l'horreur des camps, qu'il avait révélée au monde dans toute son ampleur, pour se concentrer sur l'hommage au "grand patriote". On est incontestablement plus grand mort que vivant !
A croire que Soljenitsyne méritait d'être décoré de l'étoile d'or de héros de l'Union soviétique, en compensation du rôle tenu dans la destruction d'un système ayant ensuite profité... aux gouvernants actuels. Le goulag fut pour lui. Le gouvernement pour les autres. Une situation paradoxale, revenant à une forme d'exploitation du courage des Hommes convaincus par les hommes opportunistes. Rien d'autre ! D'ailleurs, il est particulièrement révélateur de constater que le seul responsable politique français présent a été... Philippe de Villiers ! "Beaucoup de Russes étaient très étonnés que le gouvernement français ne soit pas représenté", a déclaré le président du Conseil général de Vendée en relevant que, côté ambassade, il y avait seulement un chargé d'affaires.
«J'ai expliqué à la famille que les hommes politiques français étaient aux Jeux olympiques », a poursuivi l'élu. « No comment... ». Il est vrai que chaque déplacement présidentiel ou ministériel à l'étranger provoque des difficultés avec les tenants du pouvoir, surtout ceux qui ne sont pas des parangons de la démocratie. Alors, il était bien inutile d'aller se mêler des histoires russes et mécontenter Poutine, qui a peut-être été heureux de se réserver le label de la tristesse éplorée...
HISTOIRE PAR OMISSION
L'absence du peuple russe à ces obsèques aura été en définitive beaucoup plus inquiétante. L'âge de l'assistance a révélé que tous les aspects de l'histoire de l'Union soviétique ne devaient pas être véritablement enseignés dans la Russie de Poutine... Il est vrai que certaines périodes concernent encore des couches entières de la Nomenklatura chère à Poutine.
Condamné à huit ans de camp en 1945 pour avoir contesté les talents militaires de Staline dans une lettre... à un ami, Alexandre Soljenitsyne fut marqué à jamais, et s'engagea sur un chemin d'exception. Ce simple fait, trop souvent ignoré, lui valut une incarcération honteuse. En 1962, le numéro un soviétique d'alors, Nikita Khrouchtchev, donna son feu vert à la publication d'"Une Journée d'Ivan Denissovitch", récit sur un détenu ordinaire du Goulag, qui provoqua une onde de choc en URSS et dans le monde.
Confronté ensuite à un durcissement du régime, Alexandre Soljenitsyne fut privé de sa citoyenneté soviétique, et expulsé d'URSS en 1974. Il vécut alors 20 ans en exil, pour l'essentiel dans le Vermont aux Etats-Unis, avant de revenir en Russie, en 1994, après la chute de l'URSS... Il méritait bien un hommage symbolique plus large du peuple russe, car il a été plus puissant que tous les politiques, en utilisant des mots, rien que des mots pour faire exploser un système pourtant bétonné. C'est ce qui le rendra comparable à un Hugo, un Zola, un Camus, car il a transformé un récit en « bombe », une description du quotidien du goulag en « dynamite », les horribles réalités d'un régime en «tortures ». Il a réussi ce que je trouve de plus beau au monde : donner à l'humanité, par la magie d'une plume, des armes contre la tyrannie. Ah ! si les prisonniers de Guantanamo pouvaient écrire...
Mais je déblogue...