L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
La France a l’art de générer la polémique autour de tout et n’importe quoi et de ne jamais, par exemple, tirer des leçons claires de son Histoire. Elle s’évertue à brouiller les pistes, à multiplier les mensonges, à ne pas tenir compte des vérités incontournables, afin de masquer ses responsabilités.
On l’a vu, durant des décennies, pour la dernière Guerre mondiale, où il a fallu beaucoup de temps pour que l’Etat Français apparaisse comme ayant engagé la responsabilité de la France. Récemment, la colonisation et ses effets bénéfiques furent l’objet d’une violente contestation, et depuis maintenant plusieurs mois, le Pays s’offre le luxe d’une "bagarre" franco-française sur la date anniversaire de la fin de la Guerre d’Algérie… Comme si l’on voulait entretenir, non pas la flamme du souvenir, mais celle, plus ordinaire, d’un faux débat, sans se poser la question de savoir s’il est utile à la mémoire collective.
Le 19 mars 1962, jour de la signature des accords d’Evian, n’a jamais été officialisé comme moment clé de la fin du conflit algérien et, mieux que cela, Droopy, dans l’un de ses grands moments de lucidité, a institué une manifestation nationale le… 5 décembre ! Il a inventé, comme référence, pour la fin de ce dont la dénomination est passée tour à tour(suivez la nuance) "d’opérations de maintien de l’ordre", à "conflit" et enfin à "guerre", la date d’inhumation d’un soldat tombé en Afrique du nord, dans un mémorial, sur la colline française de Notre dame de Lorette. Comme respect de l’histoire et des engagements de la France, c’est d’une limpidité absolue !
Il a donc, en voulant ménager les Français d’Algérie, créé une fracture historique dans le monde de ceux qui furent appelés à participer à un affrontement dont on sait combien il faillit mettre en péril la République ! On a donc désormais, luxe inutile, deux dates de célébration de cette période incontournable de la décolonisation : le 19 mars et le 5 décembre ! A la première ne participe pas les « officiels » mais des milliers de soldats français. A l’autre participent les officiels mais avec très peu de combattants ! Comprenne qui pourra !
En fait, on en arrive à une situation de non respect absolu de ce qui relève de la plus élémentaire des citoyennetés : les faits, et non pas l’interprétation des faits ! Comment expliquer, à un jeune ou à un moins jeune, que pour la Guerre 14-18, la date référence soit celle de la signature de l’Armistice, le 11 novembre; pour celle de 39-45, que ce soit celle de la capitulation du régime nazi le 8 mai; que, pour la fondation de la République, ce soit celle de la prise symbolique de la Bastille le 14 juillet, alors que, pour un conflit marquant, on est allé chercher un autre repère que celui d'un accord pris au nom du peuple français ?
Pour la guerre d'Algérie, les accords d' Évian ont eté, en effet, le résultat de négociations entre les représentants de la France, dûment mandatés par la représentation nationale, et ceux du FLN .
Les accords, signés en fait le 18 mars 1962, se traduisent immédiatement par un cessez-le-feu applicable sur tout le territoire algérien dès le lendemain midi. Ils mettaient fin à huit ans d'une guerre qui n'en portait pas encore le nom, pour laquelle la France avait déployé environ 400 000 hommes, et durant laquelle de 250 000 à 400 000 algériens furent tués ! Louis Joxe met son paraphe avec Krim Belkacem pour le FLN au bas d’une déclaration, avec un mandat officiel, et non pas dans un contexte de clandestinité…
La France reconnaissait implicitement sa défaite, comme elle avait été contrainte de la faire en Indochine, et dans bien d’autres pays de l’ex-Empire colonial, dans lesquels les conflits avaient été moins « voyants ».
Il s’agissait d’appliquer le principe international du cessez-le-feu dont on sait combien il est fragile lorsqu’il concerne des "armées" non organisées. Sommes-nous sûrs qu’après la libération progressive de la France en 1944-45, tous les règlements de compte, les exactions inhérentes à la vengeance se soient brutalement arrêtés en France ? Peut-on honnêtement assurer qu’après le 8 mai 1945, les troupes russes, dans les pays occupés, se soient comportées de la plus glorieuse des manières ? Remet-on en cause, pourtant, la date du 8 mai 1945?
En fait le Peuple a besoin de bornes blanches sur le chemin de son Histoire, afin de mesurer (de moins en moins, certes) le chemin parcouru !
Le 8 avril 1962, un référendum en métropole ratifie largement la décision du gouvernement de de Gaulle. Les Algériens, quant à eux, doivent se prononcer pour l'indépendance de leur pays le 1er juillet 1962. Les combats et les massacres vont se prolonger jusqu'à la proclamation officielle de l'indépendance, le 3 juillet 1962 (la France reconnaît la qualité d'ancien combattant aux militaires en active jusqu'au 2 juillet). Les principales victimes des derniers massacres sont les Pieds-Noirs et les harkis.
Ainsi, une semaine après le «cessez-le-feu», le 26 mars 1962, des Européens se rendent en cortège vers le quartier de Bab el-Oued pour protester contre son bouclage par l'armée française, qui soupçonne la présence d'activistes pieds-noirs. Dans la rue d'Isly, un détachement de tirailleurs algériens de l'armée française, sous le commandement d'un jeune lieutenant kabyle, fait face aux manifestants. La nervosité est à son comble. Pendant 12 minutes, c'est le carnage. Les cris «Halte au feu !» n'y font rien. On relève plus de cinquante morts. Près de 150 000 Harkis seront assassinés après le cessez le feu et 25 000 Pieds-Noirs disparaîtront après le 19 mars : c’est incontestable, et donc farouchement condamnable. Il faut le faire savoir, mais sans engager la responsabilité du peuple français, et surtout celle de ces jeunes qui terminaient parfois plus de 2 ans de présence sur le sol algérien. Eux, n’avaient pas été consultés pour savoir ce qu’ils devaient faire ou ne pas faire…
Bouleversés par ce qu'ils considèrent comme une trahison de la France à leur égard, les Algériens de souche européenne, au nombre d'un million (10% de la population), prennent alors la résolution de quitter massivement le pays. Sans attendre le référendum qui doit avaliser les accords, ils fuient, certes, les représailles du FLN, mais aussi (et on l’oublie souvent dans le débat) les attentats de l'OAS, qui veut obliger l'armée française à rompre le cessez-le-feu.
La plupart débarquent en plein été à Marseille et Orly, avec de grosses valises, dans une pagaille nationale indescriptible, au milieu de Français métropolitains qui ont déjà tourné la page et ne se soucient que de leurs prochaines vacances. Qu’ils aient conservé, de ces 5 mois horribles pour eux, une haine particulière, nul ne songerait à le leur reprocher, mais qu’ils veuillent effacer la date du 19 mars du calendrier historique de la France c’est une absurdité.
Qu’ils en veuillent aux gouvernants de l’époque, dont l’indifférence a été coupable, nul ne songerait à le critiquer. Mais qu’ils refusent aux appelés du contingent de considérer que pour eux, soumis aux ordres d’une hiérarchie, le cessez-le-feu a bien été effectif le 19 mars, c’est faire peu de cas de leur engagement citoyen, sur lequel on peut se poser la question de savoir s’il serait aussi fort à notre époque de l’armée professionnalisée ! Je respecte donc farouchement la vérité de ceux qui ont combattu en Algérie, car ce sont eux, et eux-seuls, qui ont fait l'Histoire!
Alors, plutôt que d’entretenir une polémique coûteuse pour la mémoire, il serait temps de tout simplement veiller à ce que l’Histoire de cette période soit réellement enseignée dans les lycées et qu’elle ne soit pas sacrifiée sur l’autel du savoir. Le programme est en effet rarement terminé. Il est même édulcoré, afin justement d’éviter de mettre sur la table ce comportement "lâche" de la France. Alors autant escamoter la vérité, en inventant des leurres exonérant le régime gaulliste dont ils sont de piètres héritiers de ses responsabilités…
Mais je délogue…