L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

Lorsque je suis rentré du Chili, fin janvier, après l’élection de Michelle Bachelet, la principale plaisanterie qui a égayé mes discussions sur ce voyage avait un caractère répétitif. "Tu y étais avec Ségolène Royal ?" : j’ai entendu à de nombreuses reprises ce qui se voulait une boutade en cette période où la Présidente du Conseil Régional de Poitou Charentes effectuait ses premières apparitions sur la scène du théâtre des présidentiables P.S. En fait, il se trouve que mon déplacement privé à Santiago n’avait absolument aucun lien avec celui de la nouvelle star des sondages, puisqu’il était prévu bien avant le sien, et n'avait aucune arrière pensée politique à part celle de participer à un événement exceptionnel.
Connaissant la personne du Ministère des Affaires étrangères du Chili ayant eu en charge l’accueil de Ségolène Royal, j’ai pourtant pu glaner, à la source, les réalités de ce déplacement. Elle l’avait organisé en prenant de vitesse Anne Hidalgo, maire adjointe de Paris qui, jusque-là, était la seule à soutenir la candidature de celle qui devait devenir la première Présidente d’Amérique du sud. Elle avait aussi doublé sur le fil, un Jack Lang délégué par son parti, mais arrivant après la bataille…
En fait, Claudio Rojas m’a confié que l’obsession permanente de la délégation comprenant la secrétaire, la conseillère politique et l’attachée de presse, tournait autour des retombées médiatiques du déplacemnt. D'ailleurs, elle avait financé le déplacement d'une équipe de reportage de TF1, arrivée avec elle. Le reste n’était qu’accessoire si l’on ajoute que les questions ont essentiellement porté sur la manière dont Michelle Bachelet avait conquis son investiture hors des partis, par une forte poussée de l’opinion.
La future Présidente du Chili a, en effet, consciencieusement ignoré les structures partisanes pour s’imposer médiatiquement, beaucoup plus que politiquement. Michelle Bachelet a fermement contourné l’obstacle de la désignation, par le regroupement des partis unis contre la Droite, en obtenant les soutiens des électrices et des électeurs avant celui des militants. Ils ne l’ont jamais choisie, pas plus d'ailleurs que les responsables des partis organisés, mais ils ont été obligés de la suivre, sinon ils perdaient le scrutin le plus décisif de leur histoire, face à un milliardaire agité et dangereux, prônant des idées très libérales.
En définitive, Ségolène a parfaitement compris la méthode. Elle a demandé à sa garde rapprochée de bien l’étudier, de la décliner selon les grandes lignes conformément à la situation française. Au Chili, les partis politiques sont émiettés en de nombreuses entités, qui ressemblent étrangement à nos tendances. Avant qu’ils aient réglé leurs comptes historiques, qu’ils aient mis en place un calendrier tardif de désignation, Michelle Bachelet avait déjà des dizaines de points d’avance dans l’opinion. Ses rivaux potentiels n’ont jamais pu remonter ce handicap initial irrémédiable. Ils ont tous, contraints et forcés, abandonné la poursuite, les uns après les autres. Impossible de revendiquer une investiture, alors que seule leur rivale était présentée comme pouvant conserver le Chili dans le camp de la Gauche.
Ségolène a bien sûr retenu la leçon. Elle en a déduit que, dans le fond, il ne fallait plus faire du politique, sauf à grands traits et sur des sujets essentiels, mais du médiatique. Et, contrairement à ce que font les autres, dans un système extrêmement médiatisé, il ne faut pas tenter de passer partout et tout le temps, mais plutôt de pratiquer l'inverse. Trop d’apparitions tue l’événement. Trop de déclarations tue l’inédit. Trop de déplacements finit par créer le sentiment dans l’opinion que l’on veut être partout, et que la présence n’a plus d’intérêt. Plus ses adversaires iront à la télé, moins elle s'y rendra...
Elle a également compris qu’il ne fallait plus parler (ou rarement), et en exclusivité, sur les supports de son choix. Moins on en dit et mieux on se porte dans les sondages. Bachelet ne s’était occupée que des électrices et des électeurs pendant des semaines, avant de maintenir le cap de la rareté de ses interventions durant la campagne, face à un candidat ayant pourtant quasiment tous les journaux et toutes les télés à sa botte.
Méthodiquement, Ségolène applique le concept et il marche fort. Pour l’instant, les militantes et les militants ne la préoccupent pas : elle sait qu’ils préfèreront une candidate "médiatiquement solide" à un candidat "politiquement solide" mais impopulaire… Ainsi vont désormais les Présidentielles.
Elle n’a aucune responsabilité "voyante" dans la marche du P.S., et ne doit donc pas assumer ses querelles intestines. Elle a appris que, plus on est éloigné de ses miasmes historico-personnels, et plus on se donne une image d’indépendance, de loyauté, de nouveauté. Elle cultive donc cette "tendance" à l’égard d’un parti qu’elle juge utile, mais pas indispensable, laissant à François Hollande le soin de négocier dans les arrières boutiques de la rue de Solférino. Même, à la limite, le fait que le PS ne lui soit pas acquis, conforte son aura de femme de caractère. Elle ne quémande rien. Elle ne plie pas devant un système vieillit. "Au cas où", elle joue la carte de la modernité, en faisant adhérer le maximum de fans lors des "soldes" de l’année, pratiquées par le P.S.
Elle sait aussi que les ralliements vont se succéder au fur et à mesure que sa cote montera dans l’opinion. Les "Strauss-kahniens" seront probablement les premiers à lâcher prise. Les "Jospiniens" ne tarderont pas à flancher. Les soutiens de Jack Lang vont vite comprendre où est leur intérêt. Elle part d’un principe simple "qui veut gagner me suit !", peu importe d’où vous venez. Et elle réfute le théorème selon lequel, pour gagner une Présidentielle, il faut obligatoirement avoir un réseau installé, car elle a constaté que l'on a toujours beaucoup de mal à renforcer une structure existante sur des combats ayant laissé de traces. Elle s’est même offert le luxe de ne pas aller en pèlerinage sur la tombe de Mitterrand, afin de ne pas être rangée dans le camp des opportunistes ou des nostalgiques. Elle voulait être adoubée en tant que Présidente de la "région de Jarnac", et donc comme puissance invitante. Le "canal Mitterrand historique" ne l'a pas voulu. Elle a été retenue ailleurs par une obligation antérieure, alors que ce pauvre Fabius, loyal et discret, se faisait épingler par la presse pour avoir sorti son chapeau "tontonesque !". Elle le joue "perso" et, justement, c’est le bon choix !
On murmure ainsi déjà qu’en Gironde, des ex-Fabiusiens attendent le bon moment, et rejoindraient ainsi prochainement le camp de la Présidente de Charente-Poitou, et que même, quelques-uns avaleraient leur chapeau (qu’ils ne portent pas) pour faire amende honorable, et oublier un passé tumultueux.
Il sera donc difficile d’aller la chercher.
Fabius l’a appris à ses dépens en tentant une "pique" (Et qui va garder les enfants à la maison ?) au tout début de l’arrivée de Ségolène dans le troupeau des éléphants. Ses propos ont eu un terrible effet boomerang parmi l’électorat féminin. Ceux qui l’ont légèrement bousculée, après son soutien à Tony Blair, s’en sont mordu les doigts. Toute attaque sera perçue comme un abus de faiblesse ou comme une attaque machiste. Il faudra y aller avec des pincettes à sucre…
Devant Ségolène se déroule le tapis rouge médiatique. Elle le parcourt prudemment. Elle sait que le fait qu’il soit installé n'oblige pas à aller le parcourir chaque jour. A Valparaiso, sur le port, ses talons hauts se coinçaient dans les pavés. Ici elle évitera cette erreur.
Elle sait que l’enfer de la politique est pavé de bonnes intentions. L’essentiel, c’est de le savoir, car le chemin est encore long. Mais avec des bottes de sept lieues médiatqiues, ce n’est qu’une affaire de patience.
Mais je déblogue…