L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Ce qui est le plus extraordinaire dans la vie politique française c’est l’interprétation que font les médias de propos relevant de la plus élementaire langue de bois. Il ne faut surtout pas parler vrai mais sibyllin. Moins le propos est direct, franc, honnête et plus les interprétations sont en effet possibles. Et, les rois du commentaire s’en donnent à chœur joie à partir d’une phrase dont l’intérêt réside dans les interprétations qu’elle suscite. Si vous voulez que l’on parle de vous il faut donc absolument ne pas annoncer des faits, mais plus efficacement, des intentions ambiguës. D’ailleurs l’actualité des derniers jours en fournit les preuves éclatantes.
D’abord Jacques Chirac a réussi l’exploit d’effectuer une déclaration officielle d’une exceptionnelle confusion. Soigneusement préparée et écrite, elle a dû demander beaucoup de doigté à un nègre officiel. Il lui a fallu trouver une manière adroite de couler le C.P.E. sans annoncer qu’il était supprimé, tout en annonçant qu’il l’était dans les faits, de telle manière que de Villepin ne soit pas dévalorisé, et que Sarkozy ne se sente pas pousser des ailes, mais en désavouant de Villepin tout en chargeant Sarkozy du fardeau. Un extraordinaire numéro de contorsionniste, qui a fait couler beaucoup plus d’encre et de salive qu’une position nette et définitive.
Ensuite il y a eu Crin blanc justement qui, à l’Assemblée nationale a trouvé la phrase qui tue : "nous tirerons ensemble les conclusions". Immédiatement tout le monde s’est empressé d’y voir l’annonce d’une possible démission. Et, comme toujours dans ces cas-là, est arrivé un démenti sous la forme de "j'y suis j'y reste". Les éditorialistes ont sorti le stylo plume pour tenter de faire de la politique fiction, sans le talent des météorologistes ayant au moins à leur disposition quelques relevés chiffrés. Dans les civilisations primitives, les oracles lisaient l’avenir dans des supports divers et variés avec un succès mitigé. Les temps modernes ont rangé les Pythonisses au rayon des vieilleries et ont érigé en devins les commentateurs des radios, des journaux ou, plus rarement, des télés.
Dans la mesure où l’exercice est libre de droit, comme pour la psychanalyse, chacun peut s’installer à son compte et s’offrir le redoutable privilège de tenter de prévoir…l’imprévisible. Alors, pourquoi s’en priver ? Le comptoir de café est ouvert...
Dans un premier temps, Droopy tente ce que l’on appelle un cadrage débordement. Je fonce sur le C.P.E, et au dernier moment je bifurque à droite. Sachant que les syndicalistes ne pourront pas se déjuger sans perdre leur crédibilité pour longtemps, il a transféré la négociation vers Sarkozy, se défaussant d'une responsabilité lui incombant. Ainsi, il plaçait l’un de ses rivaux dans une obligation de réussite dont la probabilité demeure, malgré tout, extrêmement faible. En fait, plus habilement, en transférant le dossier sur l’UMP, Chirac a réussi à impliquer l’ensemble des Parlementaires roulant pour ce parti. A eux, largement majoritaires, de sauver leur peau en obtenant soit… celle de Crin Blanc, soit celle du Roquet.
De la réussite de leurs entretiens dépend en effet l’avenir de l’un ou de l’autre. Chirac ne décidera plus du sort de ses deux rivaux, mais il laisse ce soin à celles et ceux qui tremblent à l’idée de se voir renvoyés prématurément vers leurs électrices et électeurs. Mieux, dans le cas où le groupe constitué par Accoyer ne réussirait pas dans sa mission, il discréditerait lui-même ses collègues et justifierait des mesures de rétorsion. Ils sont le dos au mur…
Avec quelques mots bien agencés, Chirac a inventé le fusil politique à trois coups.
De Villepin est en sursis en attendant le verdict des négociations en cours. Le C.P.E., gravé dans le marbre du Journal Officiel, est "officiellement" enterré et ce n’est pas Droopy qui vire son Premier Ministre, mais lui qui se retire. Nuance…
Le C.P.E. survit et c’est Sarkozy qui prend la tangente, meurtri et discrédité par son échec. Les députés et sénateurs les plus éminents échouent dans leur approche des syndicats, et la majorité actuelle peut être dissoute… pour générer une cohabitation dont Chirac s’accommoderait très bien.
En fait, grâce à l’une des plus belles machinations politiques de ces dernières années, il a réussi à mettre tout le monde dans la mélasse avec un C.P.E. collé aux basques. Le concept est simple : plus vous répartissez la charge et plus vous en allégez le poids sur vos épaules. Les commentateurs ont évité de démonter la machination pour se contenter majoritairement de relever l’écume de la déclaration : la non-mise en œuvre de la loi promulguée !
A partir de ce calcul, on peut imaginer une série d’événements improbables mais plausibles.
Chirac, a encore devant lui cinq à six semaines pour jouer son va-tout. Une sorte de coup royal de billard à trois bandes. Prenant acte du fait que De Villepin est obligé de démissionner et qu’une voie royale s’ouvre devant Sarko, il "officialise" l’échec des parlementaires et donc… de la majorité actuelle. Il va à la télé et clame son souhait de s'en remettre, lui le démocrate à la décision au Pays. Un élan d’autant plus productif qu’il interviendra après une période agitée.
Quelques images de casseurs, l’exaspération de certaines classes sociales, l’impréparation absolue de la Gauche, l’indifférence citoyenne : autant d’éléments qui peuvent peser sur des législatives anticipées… Il y a alors des scénarri différents pour le mois de Juin prochain, période propice (examens, vacances en ligne de mire, paix sociale garantie -on ne fait jamais grève en juin car on a besoin d'argent pour les vacances-). Qu'ont fait Schroeder et Blair si ce n'est éviter d'attendre leurs défaites programmées en limitant les dégâts par des élections avancées?
Soit l'UMP garde son influence parlementaire actuelle, et Chirac lui aura redonné sa légitimité vis à vis de la promulgation du C.P.E et il en sera le sauveur. Il reprend alors la main sur le Parti et recherche une équipe gouvernementale plus resserrée, plus à droite, mais surtout hostile à Sarkozy.
Soit la Droite perd, et le "bazar" est à gauche pour seulement treize mois : quel Premier Ministre, à un an des Présidentielles ? Quelles alliances fiables ? En plus, même si les Socialistes sont prêts, ils ne pourront pas, en moins de dix mois, redresser une situation catastrophique, donner des gages suffisants à leur électorat… et mettre en place un projet qu’ils n’ont pas fini de rédiger. Ajoutons que la désignation du candidat à la Présidence sans déchirements outranciers relèvera de la prouesse… Chirac comptera les échecs et les morts sur le carrelage de la rue Solférino.
Cette hypothèse avec de Villepin à Matignon (ce serait sa seconde dissolution) le devient après son départ pour cause de suppression de C.P.E.
Le Roquet se retrouvera lui-même en situation pour le moins délicate, car il ne pourra pas démissionner du gouvernement en sursis et il devra, encore plus, gagner des élections très délicates en tant que chef de parti. S’il échoue, il traînera l’échec jusqu’en mai 2007 ! S’il les gagne il ne pourra pas refuser Matignon et devra se coltiner une fin d’année risquant d’être musclée.
Droopy a vérifié à ses dépens ce que pouvait fournir comme atout une cohabitation. Il l’a vécue et il en conserve le même souvenir que la souris qui court autour de Raminagrobis. Sauf, que cette fois-ci, c’est lui qui attendra le moment propice pour exploiter la moindre erreur.
Je sais c’est fantaisiste, c’est de la pure fiction, c’est invraisemblable, mais qui ne risque rien n’a rien…Je joue au poker comme un Alain Duhamel de pacotille. C'ets gratuit et ça permet d'avoir de l'importance. On verra dans quelques semaines... J'ai investi dans une vérité potentielle!
Mais je déblogue…
P.S. Pas moins de quatre hebdomadaires paraissant hier, Le Nouvel Observateur, Le Point, Paris-Match et VSD consacrent tout ou partie de leur "Une" à Ségolène Royal. Politique ou médiatique. Voir la chronique VOIE... ROYAL