L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
La précarité ressemble étrangement à une forme de peste sociale. Elle se répand insidieusement dans la population sans que l’on puisse en identifier précisément la source. Elle pénètre partout. Elle s’insinue dans les familles. Et à plus ou moins long terme elle conduit à l’exclusion. Elle n’épargne plus personne. Elle fait peur à tout le monde. Elle se révèle même mortelle pour bon nombre des espoirs de vie meilleure.
On connaît deux sortes de pestes comme il existe deux sortes de "précarités".
La "peste bubonique" donne un ou des bubons à l'aine, à l'aisselle ou au cou ; elle entraîne la mort dans 80 à 85 % des cas. Celle ci est palpable, identifiable par des symptômes physiques concrets. Elle représente cette forme d’exclusion que montre, dans ses moments de pitié, la télévision.
Ces femmes et ces hommes qui portent des stigmates physiques visibles de leur misère, se dissimulent dans des cartons, traînent dans les rues, se ravitaillent dans les poubelles. On défile à coté d’eux en faisant semblant de ne pas les voir, de ne pas se rendre compte qu’ils sont, eux aussi, peut être passés à proximité de ces "contaminés de la misère", indifférents, en pensant qu’ils ne seraient jamais touchés. Cette précarité là, indéracinable des villes, masque l’autre beaucoup plus terrible, celle qui ne pardonne pas et qui a la dramatique particularité de ne pas prévenir.
La "peste pulmonaire" se transmet en effet par des gouttelettes de… salive en suspension dans l'air : la mort devient dans ce cas inévitable. Elle survient alors dans les trois jours. Avouez que bien des précaires ont été victimes de cette contamination par les discours, les débats, les grandes envolées qui provoquent des épidémies considérables. Tout être qui parle haut et fort expédie dans la foule des "postillons" dont on ne se méfie pas assez.
La seule vraie différence entre la contamination du Moyen Age et celle des temps présents c’est que la télévision peut également colporter le bacille responsable de la "maladie". Hier soir, en regardant le Journal télévisé de TF1, chacune et chacun d’entre nous a donc pris le risque d’attraper cette fichue angoisse de la précarité absolue. En effet, chaque mot de Crin Blanc sonnait faux, portait un germe de mensonge susceptible de préparer, un jour ou l’autre, des lendemains douloureux.
Le bacille de la "précarité pulmonaire" cultivé avec le CPE a été provisoirement exterminé, mais nul ne sait si dans les prochaines semaines il ne mutera pas sous une autre forme plus insidieuse (cf le H5N1) et plus redoutable. En général cette transformation se produit aux abords de l’été, quand la chaleur monte et que les migrations des vacances approchent, car les gens deviennent moins méfiants et surtout perdent leur immunité citoyenne!
La première forme de la précarité n’interpelle les populations que, justement, au contraire de l’autre, quand le froid tombe sur le Pays. Elle a son chantre, son infatigable "médecin" (l’abbé Pierre) et ses "hospices" dont les conditions d’accueil n’ont guère changé depuis le Moyen Age. La plupart de celles (rares) et ceux qui en sont atteints, ont une histoire similaire. Tout vient d’une rupture, une fêlure dans leur vie. Rupture familiale. Rupture professionnelle. Rupture sociale. Brutales ou progressives elles conduisent à l’effondrement total des repères et à la déchéance par K.O. sur le ring de la vie!
Leur "peste" leur a été souvent apportée par les "rats", qui placent le profit ou l’intérêt au-dessus de toutes les autres valeurs. Les "puces" de l’électronique propagent la contagion avec l’expulsion ou la non attribution de logements dignes, la suppression des ressources vitales, la non admission aux soins essentiels, la non reconnaissance du droit à survivre. L’informatique a ce mérite : elle simplifie les annonces et les rationalisant et en fixant des effets de seuil ravageurs. Elle va plus vite que les épidémies d'antan!
En 2004, 200 000 personnes dont 20 000 enfants étaient S.D.F. en France selon une estimation car, bien évidemment, il n’existe aucun recensement officiel. Ils portent sur eux les "bubons" de la pauvreté extrême. On ne les considère pas toujours comme "contagieux" mais, en revanche, on pratique à leur égard la "relégation", en leur demandant, par arrêtés, de quitter le centre des villes pour des endroits plus discrets.
Ils meurent sur les trottoirs, ou attendent patiemment que la société veuillent bien leur redonner un peu d’espoir de "guérison". Malheureusement, il n’existe pas encore de vaccin contre cette précarité. Le "médecin" sincère Michel Rocard avait inventé le R.M.I. pour tenter de juguler l’épidémie de précarité. Il l’imposa et ne fut pas combattu par la grande masse de celles et ceux qui n’avaient pas une idée exacte de cette "épidémie" galopante. Songez par exemple qu’en décembre 1989 on comptait 396 160 Rmistes alors qu’en décembre 2005 ils sont, malgré tous les efforts faits pour diminuer leur nombre, 1 112 400 soit une augmentation de 280 %! Heureusement, ils ne sont pas tous dans la rue !
La "précarité pulmonaire" s’étend de manière foudroyante. Chaque jour elle évolue en silence. Les baratineurs du crédit facile, les pourvoyeurs en emplois incertains, les vendeurs d’ investissements sous évalués, les planificateurs de licenciements, disséminent les "postillons" de leurs propositions ou de leurs décisions au gré du vent. Résultat : on considère également que 4 000 000 de personnes mangent dans les Restos du cœur, et
que la France compte entre un et deux millions d’enfants pauvres, suivant les critères utilisés pour les comptages.
Selon l’Insee, 8 % des moins de 18 ans vivent dans une famille pauvre, si l’on situe le seuil de pauvreté à 50 % du revenu médian. Mais ils sont deux fois plus nombreux (18 %) si on choisit le seuil de 60 % du revenu médian, comme le fait la Direction de la recherche du ministère de la Santé.
Selon un rapport récent, portant sur une étude méticuleuse, il y aurait eu en 2003, 3 694 000 pauvres en France. D’où vient de chiffre ? Du fait qu’en France est considérée comme déshéritée toute personne percevant moins de 50% du revenu médian (celui qui partage la population en deux parts égales, autant en dessus qu’en dessous). Cela fait 645 € par mois pour une personne seule.
Deuxième information : si l’on avait retenu comme seuil de pauvreté le calcul proposé par les instances européennes, pour les comparaisons entre pays, on aurait eu des résultats différents. En effet, en Europe ce seuil est fixé à 60% du revenu médian, soit pour la France 774 € par mois pour une personne seule. Dans ce cas, il y aurait eu... 7 015 000 pauvres ! La "peste" a des allures différentes selon les modes de calcul, mais elle est bien là.
N’empêche que d’une manière ou une autre, elle est enracinée dans la société, puisque le nombre "officiel" (mais non diffusé) des demandeurs d’emplois était de 4 248.287 en janvier dernier alors que le Ministère se contente d’annoncer uniquement ceux dits de la "catégorie 1" soit 2 587 987 ! Une belle entourloupe statistique !
Tous ne sont pas malades. Tous ne feront pas une "précarité pulmonaire" mortelle, mais nombreux, très nombreux, sont ceux qui "couvent la peste" de l’insécurité sociale. La France en est beaucoup plus malade que du C.P.E. mais on ne manifestera pas aussi nombreux pour autant dans les rues... La peste n'existe plus : le CPE est abrogé!
Mais je déblogue…