L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Aucune République ne peut survivre quand elle s'évertue à assassiner moralement ou matériellement ses serviteurs. C'est une constante que malheureusement les citoyens ne comprennent pas du tout, puisqu'ils ont accepté que les services publics disparaissent, que l'on fasse de la chasse aux fonctionnaires un sport national, que l'on mette à bas le système territorialisé de la démocratie de proximité. Ils aiment bien ce petit refrain poujadiste voulant qu'on puisse mieux vivre collectivement avec le minimum de soutien collectif organisé, en contribuant le moins possible à sa mise en oeuvre.
Le problème c'est que, sur ces bases et depuis un an, le gouvernement actuel agissant de front ou plus subtilement, décime le véritable pilier central du système démocratique qu'est l'enseignement. Il y a les annonces récurrentes de quantification du dégraissage du « mammouth », qu'avait annoncé Claude Allègre en provoquant un tollé réprobateur massif. Il est vrai qu'il le faisait au nom de la gauche, alors que maintenant la droite a pris le relais en profitant du fatalisme ambiant savamment cultivé. Mais personne ne songe à l'aspect moral des comportements. Quand un gouvernement méprise ses serviteurs, les dévalorise, les rabaisse, les décime, il contribue à l'affaiblissement direct de la République et prépare des lendemains extrêmement dangereux. La contradiction devient tellement flagrante que l'on a le droit de s'inquiéter sur la passivité de l'opposition citoyenne actuelle. On subit, en pensant que les mesures toucheront le voisin, mais surtout pas son environnement personnel.
Le président a, par exemple, détaillé jeudi des mesures exceptionnelles de soutien à l'économie, dont la création d'un fonds d'investissement public chargé d'intervenir massivement dans les entreprises en difficulté. « Tout concourt à ce que nous nous interrogions sur la redéfinition du rôle de l'Etat dans l'économie », a-t-il souligné, dénonçant « l'idéologie de la dictature des marchés ». Même les porteurs de la motion réputée la plus à gauche du Parti socialiste ne peuvent renier ce principe ! Mais dans le même discours, évoquant les récentes manifestations de fonctionnaires, le chef de l'Etat a déclaré: « Que des gens viennent de bonne foi nous demander en réponse à la crise (...) davantage d'emplois publics, je me demande s'ils ont bien compris dans quel monde nous vivons! ». Une extraordinaire mauvaise foi, puisqu'il prône désormais davantage d'Etat (sous la contrainte des faits) en supprimant toutes celles et tous ceux qui sont chargés de le faire vivre dans l'action. Pour le politologue René Mouriaux, le « volontarisme » du président « se heurte à des contradictions profondes ».
« Plus la société se complexifie, plus on a besoin de fonctionnaires pour répondre aux besoins croissants », a-t-il déclaré. « L'allongement de la durée de vie et le nombre croissant de personnes âgées dépendantes fait qu'on a besoin de plus de personnels dans les hôpitaux, les maisons de retraite », a-t-il ajouté. De même, en matière d'écologie par exemple, « on a et on aura un besoin croissant de contrôle de la qualité de l'eau, du lait, de l'air... » mais il ne faut pas le dire, car ce serait donner raison aux autres catégories en perdition, car on va, dans le même temps, affaiblir le niveau culturel en supprimant des enseignants, et on va accentuer le sentiment d'impunité en sevrant la justice. On va accentuer l'insécurité, en instaurant l'absence d'une réponse collective solide aux besoins individuels ou collectifs.
Le mépris présidentiel pour toutes celles et tous ceux qui travaillent à la valorisation des décisions gouvernementales, qui sont au contact de la réalité quotidienne, qui font « fonctionner » la société, frôle l'idéologie du génocide social ! « Ce n'est quand même pas au moment où tout le monde dit qu'il faut un retour de l'Etat (...) qu'il faut le démanteler », a déclaré le secrétaire général de FO, en référence aux 30.600 suppressions de postes de fonctionnaires prévues en 2009 ! Mais qui l'entend, puisque personne ne fait le lien entre la République et ce démantèlement forcené?
LE MEPRIS ET LE SUICIDE
Moralement, l'Etat accentue le malaise général en refusant de soutenir ces gens qu'il souhaite exterminer. La FSU a demandé que soient tirées toutes les leçons du drame de Saint-Michel (Aisne) après qu'un collégien, qui avait affirmé avoir reçu un coup de poing d'un professeur - qui s'est suicidé après sa garde à vue -, ait reconnu avoir menti.
« La première réponse à un incident ou un conflit entre un enseignant et un élève devrait d'abord être traitée au sein de l'établissement scolaire, en favorisant notamment le dialogue; le recours à des procédures telles que la garde à vue devrait être exceptionnel, et le respect de la présomption d'innocence ne devrait jamais être oublié », a écrit le syndicat dans un communiqué, en souhaitant que les ministres de l'Education nationale et de la Justice « le rappellent solennellement ». Il n'y aura bientôt plus personne dans les établissements scolaires, devenus des lieux de délivrance d'un savoir réduit, sans projet éducatif global.
Le professeur, âgé de 38 ans, enseignant au collège César-Savart, avait été retrouvé pendu à son domicile, à la suite des assertions de la presse. Personne n'a bronché. Personne dans le gouvernement n'a soutenu un seul instant, comme il aurait du le faire, cet enseignant dont le poste devait peut-être, l'an prochain, être rayé de la carte ! La veille, il avait été placé en garde à vue à la suite d'une plainte déposée par l'élève, qui l'accusait de lui avoir donné un coup de poing dans une salle de classe, ce que l'enseignant niait. L'élève avait affirmé qu'un retard avait été à l'origine de cette supposée altercation, après son refus de remettre son carnet de correspondance.
Vendredi, le parquet de Laon a annoncé que le collégien, âgé de 15 ans, avait reconnu avoir... menti et allait faire l'objet de poursuites judiciaires. Trop tard ! La République avait condamné l'un de ses serviteurs, en se précipitant pour sanctionner.
L'Education n'ayant plus rien de nationale a une trouille carabinée de se mêler de ce type d'affaires, et donne systématiquement tort aux enseignants... qui ne méritent pas autre chose que la mort professionnelle dans l'indifférence. La fonction est méprisée par ceux qui devraient la défendre moralement, au lieu de l'arroser de primes de silence ! On lui accorde des primes de mérite, alors que l'on devrait inlassablement expliquer que c'est un métier qui mérite des primes morales ! On ressasse désormais chaque jour qu'ils sont trop nombreux, peu efficaces, voire parfois inutiles ( cf les déclarations du Ministre sur les enseignantes de maternelle), et on prépare l'opinion dominante à les jeter en pâture aux nécessités financières de la crise !
AGRESSIONS REVELATRICES
Il est donc de plus en plus fréquent que ces gens inutiles soient pris à partie par des femmes ou des hommes qui, prenant au premier degré les affirmations officielles sur l'incapacité des enseignants à résoudre des difficultés sociales et pas d'apprentissages, ne se rendent pas compte qu'ils détruisent l'avenir même des enfants qu'ils croient protéger. Une institutrice d'une école primaire de Pézenas, a également été agressée et blessée, dans l'établissement, par une mère d'élève, cette agression lui valant un arrêt de travail de quatre jours. « L'agresseure est identifiée mais... n'a pas été interpellée afin que les auditions des témoins se poursuivent pour déterminer avec exactitude les circonstances de l'agression », a indiqué le capitaine de la compagnie de gendarmerie de Pézenas, où la professeure a déposé plainte. On attendra, au cas où elle aurait raconté des bobards conduisant à commettre une erreur judiciaire, alors que le prof accusé à tort était, lui, convoqué dès le lendemain. C'est significatif de la considération que notre société accorde aux enseignants, abandonnés par un gouvernement qui ne les aime pas, contrairement à ses affirmations d'estrade.
La mère d'une élève de 10 ans de l'école Jules Vallès s'est pourtant présentée à la porte de l'établissement, situé en plein cœur de la ville. Elle a demandé à la directrice si elle pouvait parler à la professeure des écoles qui avait refusé, selon elle, à son enfant de se rendre aux toilettes comme la fillette le demandait. Cette version a été massivement reprise vendredi par la plupart des médias, dont France Infos, qui en fait ses choux gras, après avoir oublié le suicide du prof quelques heures avant. Or tout est, encore une fois, faux !
« Pourtant, l'élève n'a jamais eu l'interdiction de se rendre aux toilettes », a déclaré l'institutrice. « D'ailleurs, tous les enfants ont la permission de sortir de ma classe quand ils me le demandent, à n'importe quel moment de la journée ». Peu importe, le sort de l'enseignante se jouera sur un acte éducatif dérisoire, et les parents oublieront que les Réseaux d'aide spécialisés pour les enfants en difficulté seront rayés de la carte, que la réforme de la carte scolaire génère déjà des disparités parmi les établissements en termes de qualité et de moyens financiers, que les inspecteurs d'académie ont déjà entamé la recherche des suppressions à effectuer pour... la prochaine rentrée, que les conseils des écoles vont concentrer leurs tirs sur les mairies et le service minimum, que le sénat a examiné en commission éducation la création des « jardins d'éveil », qui devraient succéder progressivement aux maternelles. Plus personne ne parle de l'essentiel : l'acte d'enseignement et l'enfant. On parle crise, moyens financiers, programmes, longueur des frites à la cantine, pour effacer le reste.
Ces deux incidents graves démontrent simplement le mépris sous-jacent d'un société pour ses fonctionnaires. Et ce n'est pas fini. Xavier Darcos n'a pas bronché, mais il est vrai que c'est lui qui a décidé que, pour remplacer un enseignant malade (« absence imprévisible » selon l'article 2 de la loi sur le service d'accueil dans les écoles), on pourra faire appel au jardinier communal, au garde champêtre, à la balayeuse des écoles ou à la cantinière, ou encore à des parents... sans aucune qualification autre que celle que leur décernera le maire en les portant sur une liste.
Une République qui assassine ses enseignants, ou qui les livre en pâture à l'opinion dominante, en les affublant d'un bonnet d'âne et d'une pancarte « je vous coûte trop cher ! » ou « je ne sers à rien ! » va vers l'obscurantisme, en profitant de l'acculturation politique qu'il a créée, justement, par la destruction de son système éducatif.
Mais je déblogue...