L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Il y a seulement quelques mois, trouver dans les caisses vides de l'Etat quelques millions d'euros pour soutenir une activité ou une autre relevait du déchirement idéologique. Le « million » ressemblait à un trésor irrationnel dans un contexte de faillite annoncée de la République, pourtant généreuse avec les plus nantis des siens. La disette menaçait, et on arrachait le cœur aux cadres de Bercy quand il était indispensable de maintenir des emplois de fonctionnaires, ou de compenser des déficits incontournables, car liés à des services au public peu rentables. Il fallait économiser, et tous les efforts effectués en 2007 devaient permettre de revenir à une gestion rigoureuse moins dispendieuse. Le gouvernement Fillon était celui de la rigueur absolue vis-à-vis des demandes exagérées de ces ennemis de l'intérieur, que sont les personnels payés pour mettre en œuvre la politique de l'Etat. Il fallait même rogner sur tout, geler les crédits promis, et décaler le versement de toutes les subventions, pour réduire les dépenses de tous les Ministères. Xavier Darcos, en bon élève un tantinet fayot, a pris tout ceci à la lettre et il a refilé aux collectivités locales tout ce qui pouvait permettre de dégraisser le mammouth ! Million après million, on faisait pleurer dans les chaumières sur les vertus entretenues par ce Président de la République ayant promis du pouvoir d'achat, mais qui finissait par persuader qu'il ne pouvait que dispenser des efforts pour les plus modestes, et des larmes de crocodiles pour les plus riches.
Ce discours a totalement été bouleversé par la crise. Finies toutes les contraintes antérieures. Oubliées les restrictions. Enterrés les millions de pauvres. La France vient de passer en quelques semaines de l'ère de millionnaires miteux à celle des milliardaires généreux. Nicolas Sarkozy a franchi une étape : ils jouent maintenant dans la cour des grands. Ils lâchent les milliards avec une exceptionnelle facilité, jouant au gagnant de l'Euromillion, dégagé de tous soucis. Effarant : quand il annonçait une poignée d'euros qu' il était finalement incapable de trouver, il fallait comprendre que c'était, comme le disent les enfants, « pour de rire ! ». Les milliards pleuvent comme à Gravelotte ! En fait, l'astuce consiste à gonfler artificiellement les sommes pour leur donner un impact dans l'imaginaire populaire, alors que l'on sait à l'avance que l'on n'aura pas à les dépenser, et qu'on fera tout pour ne mandater que le minimum.
Le soupçon d'inanité du plan qu'il vient de présenter avec un aplomb sans pareil, vient de là, et est à comparer avec le sauvetage des banques. Pour frapper un grand coup, le Président omniprésent avait avancé le chiffre de... 360 milliards d'euros, avant d'expliquer qu'il s'agissait essentiellement de garanties (320 milliards d'euros) déboursées uniquement en cas de faillite ; que les 40 milliards d'euros prévus pour renforcer les fonds propres des banques ne le seraient pas à fonds perdus, et que... seuls 10,5 milliards d'euros ont, pour l'instant, été utilisés. En fait, on est passé, dans la réalité, d'une annonce de... 360 milliards (alors que 48 heures avant on refusait 100 millions) à une aide à fonds perdus de...10,5 ! Et chaque jour on gonfle fictivement les aides virtuelles, faisant que Nicolas Sarkozy est soupçonné aujourd'hui de proposer une relance fictive.
DEUX FOIS PRETEURS
Mais d'où viennent ces milliards miraculeux ? De la caverne, découverte par Ali Baba ? De fonds secrets ? D'un pactole dissimulé ? Nenni ! En un temps record, Sarkozy a trouvé des milliards à profusion pour soutenir les...banques françaises. Quelques semaines avant, l'Etat avait du mal à trouver 1,5 milliard pour le RSA... et on se chamaillait pour dénicher une source de financement possible. Le concert de louanges, orchestré par la cellule de communication de l' Elysée, sert à flatter Sarkozy mais sert aussi à cacher ou à reporter la question principale: d'où sortent les milliards de Sarkozy ? En fait, ce sont les banques qui vont prêter cet argent à l'Etat, qui sera encore plus ruiné qu'il ne l'était il y a encore quelques mois. Elles se serviront au passage, à la fois comme prêteur et comme emprunteur, et vont vite reconstituer leurs profits puisque le crédit est leur fonds de commerce ! Elles n'ont plus d'argent pour les particuliers, mais elles vont, imaginez un peu, prêter à l'Etat avec un intérêt garanti, pour que ce dernier leur redonne les sommes qu'elles devront ensuite prêter avec un intérêt supérieur aux entreprises, lesquelles, considérées comme salvatrices sociales, vont ensuite aller se ravitailler avantageusement auprès des banques.
Une étrange chaine vient d'être reconstituée avec... des banques soit-disant mal en point, qui trouveront des milliards pour les concéder à l'Etat en faillite, qui les leur restituera pour qu'elles les mettent à disposition d'entreprises réellement en difficulté... Le seul garant de ce va-et-vient financier, doublement avantageux pour le privé, se soldera par la mise à contribution, à un bout ou l'autre de la chaine, des contribuables. Les actionnaires eux peuvent espérer engranger des dividendes "moins pires" que prévus, et donc se réfugier derrière le bouclier fiscal inventé pour les périodes d'opulence.
POLITIQUE DE CLASSE
Le rapporteur général du budget au Sénat, Philippe Marini (UMP), qui est proche de l'Elysée, va ainsi proposer lundi un amendement qui vise à rendre partiellement déductibles de l'impôt sur le revenu les pertes boursières de 2008. La disposition a été imaginée «en concertation» avec le ministère des finances. La mesure est aussi farfelue que scandaleuse. Aucun gouvernement au monde n'a pris une mesure aussi choquante. En d'autres temps, on aurait parlé d'une politique de classe.
Sur ce point, la comparaison entre les 26 milliards annoncés à Douai et le 1,3 milliard qui manquait à Martin Hirsch est édifiante. En trois mois, la crise a fait passer le gouvernement d'une culture de rigueur à une culture de dépenses potentielles. L'ennemi d'hier, c'était la dette et l'inflation. L'ennemi d'aujourd'hui, c'est la dépression et la récession. L'impossible est devenu brutalement possible. Ou presque.
On va effectuer de la cavalerie, mais pas question de le faire dans le domaine social ! L'ordre de grandeur des coups de pouce en faveur des plus démunis n'a pas évolué. Jeudi, le milliardaire élyséen a annoncé une prime de... 200 euros pour les 3,8 millions de foyers éligibles au RSA, soit un coût de 760 millions d'euros. Mais, au fait, a-t-il annoncé qui allait le payer?... Figurez-vous que ce sont les conseils généraux qui mettront en œuvre le RSA. Et même si ce n'est que moitié moins que la rallonge obtenue cet été par le haut-commissaire aux solidarités actives, ce sera une charge accordée par le Président, et payée par les autres, d'une manière ou d'une autre.
PILLAGE DE LA CDC
Les milliards virtuels peuvent néanmoins donner des envies à certains. Alors, pour contenter les premières demandes, on est allé vider les réserves de tous les organismes parapublics qui avaient quelques réserves ! Parmi ceux-ci, la fameuse Caisse des dépôts et Consignations. Le krach sur les marchés financiers avait déjà éclipsé les prévisions positives de la CDC, puisqu'une part importante des résultats provient de plus-values boursières. Désormais, sauf redressement spectaculaire de la Bourse d'ici à la fin de l'année - ou recours aux ficelles comptables que permettent les nouvelles normes -, la CDC n'est plus certaine de pouvoir afficher des bénéfices. Elle sera en déficit, sauf trucage du bilan ! Ses dirigeants redoutent même de devoir publier une perte au titre de 2008. En 2007, ses profits s'étaient élevés à 2,48 milliards d'euros, ce qui avait permis de verser à l'Etat un dividende de 830 millions. L'annonce d'une perte serait une nouvelle grande nouveauté sarkozyste dans l'histoire de l'établissement.
La CDC a été créée en 1816, pour protéger l'épargne des Français. Elle centralise une grande partie de l'argent déposé sur les livrets d'épargne réglementés (Livret A, Livret bleu, etc...). Cette éventualité d'une perte avait fait l'objet d'échanges confidentiels entre dirigeants. Jeudi, selon Le Monde.fr, elle a été évoquée, pour la première fois, lors d'une réunion interne. Les propos des dirigeants seraient restés encore très vagues, puisque rien n'est joué et que les comptes ne sont pas arrêtés. Cependant, la possibilité d'actionner la clause qui garantit à l'Etat un dividende de 500 millions d'euros, si les résultats de la CDC sont mauvais, a été mentionnée. Ce dividende garanti serait alors prélevé sur la rente liée à son monopole des dépôts des notaires, qui vont pourtant s'effondrer en raison de la profonde crise de l'immobilier. Certaines Etudes sont même, dit-on, très menacées ! Alors, tous les jours, les responsables de la CDC scrutent le niveau du CAC 40 !
Il faut savoir que la CDC comprend deux sections dans ses comptes : la section générale, qui regroupe les activités de la CDC ainsi que de ses filiales et de ses participations (CNP, filiales immobilières, capital investissement, etc.) ; la section des fonds d'épargne, qui englobe les dépôts sur livrets, gérés pour le compte de l'Etat, et donne lieu, elle aussi, à un prélèvement de la puissance publique. Or, dans l'un et l'autre de ces compartiments, les mauvaises nouvelles se sont accumulées. La section générale a souffert des déboires de Dexia, dont elle était un important actionnaire, et qu'elle a recapitalisé aux côtés de l'Etat. Et aussi de la chute générale des valeurs de son portefeuille. Les fonds d'épargne ont pâti de leurs investissements en actions. L'Etat ne touchera donc pas de dividendes, mais il a tout de même promis des milliards chaque jour, ou presque.
En fait la politique actuelle est celle des joueurs de bonneteau des foires d'antan, promettant aux gogos des sommes astronomiques s'ils acceptaient de mettre une pièce en jeu sur la table. Devinez qui va banquer ?
Mais je déblogue...