Dans la communale que j’ai fréquentée comme élève, nous avions une connaissance forcément précise des us et coutumes du village. Il c
irculait des appréciations sur les adultes, et notamment sur le métier des pères, que certains d’entre nous ne rêvaient pas forcément d’imiter, mais de dépasser. Les plaisanteries, les sarcasmes alimentaient ces petites querelles enfantines des cours de récréation. L’une d’entre elles tournait autour des employés de ce qui était les Postes Télégraphe Téléphone, les fameux P.T.T. Nous avions travesti le sigle en une blague peu appréciée de la progéniture du receveur local : ton père il a un Petit Travail Tranquille… Ce qui avait le don de faire enrager son fils, et de bien faire rire tous les autres. Cette période bénie, durant laquelle toute lettre dissimulait une véritable aventure humaine, où les mandats apportaient des subsides attendus, où le téléphone, attaché à un fil entouré de coton, avait des sonneries pour malentendants, où le porteur de télégramme donnait du temps au temps pour annoncer les mauvaises nouvelles, appartient à la nostalgie. Elle s’est lentement évanouie, sous la pression d’un quotidien ayant perdu de vue la notion, pourtant fondamentale, du lien social.
Les hasards de la vie ont fait que, parfois, selon les congés, j’ai assumé les tournées à bicyclette, sur un vaste territoire dont il fallait connaître les chemins creux et les lieux discrets. Souvent, derrière un rideau en vichy ou en dentelle industrielle, un regard témoignait de l’intérêt que l’on portait à la venue de celui qui apportait souvent les informations d’un cercle plus large que celui du quotidien. Les PTT méritaient le respect, et ses employés des récompenses. C’était une " pièce " laissée en fin de mois lors du versement des allocations familiales, ou pour un remboursement de sécurité sociale encore large, ou pour le paiement d’une retraite. Mieux, les portes des cuisines étaient la plupart du temps ouvertes, et sur la table, un verre propre (toujours le même) attendait aux cotés d ‘une quille de vin rouge. Le " carburant " était à volonté, afin de donner les forces nécessaires pour pédaler vers le retour !
L’ERE DES RATIOS, DES QUOTAS, DES PROFITS
Désormais, ceux qui ont abandonné leurs téléphones, devenus entre temps télécommunications, et leur télégraphe récemment promu au rang d’Internet, découvrent l’ère des ratios, des quotas, des profits et des actionnaires… Les maires doivent se battre pied à pied pour conserver un lieu ouvert au public, auquel il devait rendre service ! La lettre, fut-elle d’amour, ne nourrit plus son homme, condamné, conduite automobile oblige, à vivre d’eau claire. La Poste perd le fil de sa mission pour devenir une entreprise dés
humanisée. Mardi soir, Suzette Grel, maire de Le Pout, racontait à tous ses collègues du Créonnais que récemment la poste de Créon n’a pas distribué le courrier sur le territoire de sa commune. Fait historiquement rarissime pour elle, qui suscita une question de sa part, le lendemain, lors de son passage au bureau de Créon. " Oui. Effectivement, nous n’avons pas pu distribuer le courrier hier car nous n’avions pas… de facteur ! " Cette étonnante réponse, fournie également à d’autres élus inquiets d’un comportement similaire, n’a pas l’air d’affoler outre mesure un service public pour lequel la distribution des lettres paraît très accessoire.
Le chiffre d'affaires de la Poste française est de 15 milliards d'€, avec un revenu net de 61 millions d'€. Alors que le courrier ne représente plus qu'un tiers du chiffre d'affaires de la Poste allemande, il pèse encore pour près de 60 % dans le chiffre d'affaires de La Poste. Cette dernière est ainsi beaucoup plus exposée aux risques qui pèsent sur cette activité : substitution et pertes de marché dans un univers concurrentiel.
L’HOMME MALADE D’UN GROUPE
De " vache à lait " au temps du monopole et de la croissance corrélée à celle du PIB, le courrier risque-t-il de devenir " l'homme malade " d'un groupe qui ne se serait pas assez positionné sur de nouvelles activités. Il n’y a plus rien à espérer de ce secteur socle de l’activité historique de l’opérateur. Pour relativiser, on notera que seulement 10% du courrier en France a pour origine les particuliers, et que la viabilité suppose que les autres utilisateurs (entreprises et organismes publics) y trouvent leur compte, notamment en matière de coût, même si actuellement les grandes entreprises vont poster leurs enveloppes aux Pays Bas ou en Angleterre.
Les " manques " se multiplient, et les regroupements, les distributions massives de publicités ne masquent pas une réalité préoccupante : il faudra réviser le concept de desserte à J+1 des envois, et celui de l’égalité du territoire en matière de courrier.Tous les biais sont utilisés pour améliorer les résultats financiers, mais pas nécessairement les prestations.
Ainsi le conseil des prud'hommes de Nantes a condamné, hier, La Poste à verser plus de 33.000 € d'indemnités à deux anciens employés qui avaient contracté … 133 CDD en 30 mois pour le premier et . .. 96 CDD en 3 ans pour le second, principalement pour des remplacements aux guichets.
Mauvais patron et mauvais payeur, La Poste n'a jamais, par ailleurs, rétribué les heures supplémentaires entre les CDD. Le jugement rendu stipule donc que les CDD initiaux soient transformés en CDI et que l'entreprise verse aujourd'hui des indemnités supplémentaires au titre du paiement de ces heures non rémunérées, ainsi que des congés payés, et une indemnité de licenciement sans cause réelle et sérieuse. Un superbe exemple de ce qu’aurait pu donner le CPE dans sa forme initiale. Le malheur c’est que, malgré ces procédés extrêmement significatifs… il arrive que certains jours, il n’y avait pas le monde suffisant pour déposer du courrier dans les boîtes qui l’attendent.
LES PRIVATISATIONS DEGUISEES
On en arrive à une situation traditionnelle préparant les privatisations déguisées : diminution constante du nombre des emplois, concentration des services, recentrage sur les secteurs réputés rentables.
Tout tient dans un constat : tandis que la rentabilité cumulée de La Poste ces dix dernières années est quasiment nulle, son homologue allemande a dégagé l'an dernier 1,6 milliard d'€ de bénéfices. Deutsche Post World Net (DPWN) est devenue une société privée, cotée en bourse depuis 2000, réalisant 33 milliards d'€ de chiffre d'affaires et employant 300.000 personnes. Le nombre de bureaux de poste est en revanche passé, suite notamment à la réunification allemande, de 20.000 à 14.000 au cours de la période, tandis que les investissements annuels ont crû de 700 millions à 3 milliards d'€… C’est, sans nul doute, cet exemple que cherchent à suivre les dirigeants actuels.
Si Le Pout, le " Versailles " du créonnais, n’a pas de courrier, il faudra s’y faire. L’autre jour à Génissac, charmante commune du Libournais, le bureau donnait les lettres à celles et ceux qui y passaient, pour qu’il les portent à leurs voisins… La méthode pourrait faire école ! Méfiez-vous.
Mais je déblogue…