Il y a des courants forts qui traversent les sociétés, selon les époques. Ils s’attachent, paraît-il, à des mots ou à des formes de pensée. Ainsi des statistiques sur l’emploi d’une expression ou sur un préfixe dénotent de fortes évolutions des comportements. Le début du XXI° siècle sera marqué par une parcelle dont on méprise l’impact : anti. Désormais, pour exister, il faut absolument être anti quelque chose ou anti quelqu’un. La source de cette méthode de pensée pourrait se trouver dans la lourde période de l’affaire Dreyfus, puisque la France fut partagée en deux camps farouchement opposés.
Le problème vient de la
multiplicité des prises de position négatives, dont on se demande parfois si elles
ne constituent pas les seuls ferments de la solidarité.
L’association, conçue à ses origines
pour construire, pour améliorer, pour apporter un
supplément de bien-être, grâce à des objectifs bien définis, devient essentiellement, au fil des années, un

moyen de s’opposer à un projet, à tout ce qui peut
traduire d’une manière ou d’une autre une facette de l’intérêt collectif. Certes, il est louable qu’il existe, dans une démocratie, des contre-pouvoirs, mais ils deviennent très préoccupants quand ils ne sont que la conjonction d’anti tout et rien. Il suffit que durant une semaine vous suiviez attentivement l’actualité, pour vérifier que les oppositions de toutes natures prennent le pas sur le progrès. Durant ces derniers jours les " anti-ours ", les " anti-OGM ", les " anti-pub ", les " anti-tabac ", les " anti-L.G.V ", les " anti-grand contournement de Bordeaux ", les " anti-pont levant sur la Garonne " ont occupé le devant de la scène nationale ou locale. Ils se croisent d’ailleurs, se retrouvent, se confortent et finissent par accaparer les débats en cours.
UNITES COMBATTANTES SUR LE FRONT DE LA VIE PUBLIQUE
Afin que les choses soient claires, j’appartiens, moi aussi, à quelques-unes de ces unités combattantes sur le front de la vie publique, car il est inévitable de ne pas être d’accord avec chaque conception de la vie collective. Parfois, j’en perçois le caractère difficilement acceptable, surtout quand, à mon tour, je me retrouve face au " mur " des anti… Tous mes efforts de maçon de la conviction pour construire des arguments positifs me paraissent alors vains et sans grande portée.
Le débat ne repose plus, en effet, sur le raisonnable mais sur l’outrancier et l’approximatif avec très loin, là-bas, en toile de fond, l’intérêt de la majorité. On se heurte, en permanence, à une minorité plus ou moins agissante. Compte tenu du fait qu’il n’y a jamais de projets parfaits, de décisions susceptibles de rallier l’unanimité, de propositions idéales, l’armée des anti recrute en permanence. Elle se répand dans les villes et les campagnes à une impressionnante vitesse, mettant parfois en péril les fondements actuels de la représentation politique. Elle-même n’échappe pas à la crise, car les fronts anti-l'un ou anti-l'autre prolifèrent.
D’ailleurs, le principe a atteint son sommet, récemment en France, avec l’élection de Jacques Chirac, il y a exactement 4 ans ; puis iI a été confirmé par le résultat du référendum sur le Traité constitutionnel européen. Bien des malheurs actuels du gouvernement ont leurs racines dans le fait que les dernières échéances électorales nationales n’ont jamais constitué une adhésion à un homme ou à un programme, mais le refus d’un autre homme et d’un autre programme. En 25 ans seul Mitterrand aura réussi la performance d’avoir deux " adhésions " incontestables, malgré tout ce que l’on peut avoir à lui reprocher, du Peuple. Depuis, on vote " contre " avant de voter " pour ". Lionel Jospin, faute d’avoir mobilisé positivement, en a fait la douloureuse expérience. Le Pen en demeure en revanche, le principal bénéficiaire.
LES FAMEUSES COTES DE POPULARITE
Cette situation permet de relativiser les commentaires actuels sur l’élection présidentielle de 2007. En effet, ils reposent essentiellement sur les fameuses cotes de popularité positive…c’est à dire sur une vision globale, vague, de l’image portée par des personnes.
Si l’on prend un peu de recul, il faut constater objectivement que ces résultats ne correspondent pas au vote ultérieur des " sondés ". En effet, si l’on se donne la peine de revenir en arrière sur les présidentielles, et les intentions de vote plus de 6 mois avant, voici les résultats de l’IFOP avec, entre parenthèses, le score constaté au 1° tour.
1974 : Mitterrand en tête à 36 % (43,2), Giscard affiche 27 % (32,6), Chaban-Delmas 26 % (15,1). Giscard élu !
1981 : Giscard en tête avec 34 % (28,3), Mitterrand à 19 % (25,8), Chirac à 12 % (18), Le Pen à 0,5 %. Mitterrand élu !
1988 : Mitterrand est à 38 % (34,1), Raymond Barre à 25 % et… Chirac à 18 % (Chirac à 19,9), Le Pen à 10 % (14,4). Mitterrand élu !
1995 : Balladur se promène à 33 % (18) devant Rocard à 25 % devant … Delors à 24 % (Jospin : 21), Chirac à 17 % (21). Le Pen à 11 % (15). Chirac élu !
2002 : Jospin obtient 27 % (16,2), Chirac 26 % (20) et Le Pen… 8 % (16,9). Chirac élu !
Sauf en 1988, jamais, à plus d’un an du premier tour la cote de popularité constatée n'a été confirmée par le résultat. Michel Rocard en est le plus bel exemple, Balladur le second et a contrario Chirac et Le Pen les contre-exemples. Rocard a toujours été plus populaire que Mitterrand. Balladur n’a jamais été devancé par Chirac sauf dans les dernières semaines précédant le scrutin.
Et, toutes les analyses démontrent que ce que l’on croit être la vérité, un an avant, n’a aucune réalité au moment de passer dans l’isoloir. Au passage, il faut avoir le courage de remarquer que Le Pen a, chaque fois, bien mieux fait que les intentions affichées en sa faveur un an avant. Or, actuellement, le dernier sondage lui donne 18 % selon la SOFRES… Si les tendances antérieures se confirment, on peut déjà sortir les pancartes des anti-Le Pen !
UNE MEFIANCE IMPOSSIBLE A ERADIQUER
L’angoisse de l’avenir ne facilite pas l’adhésion positive. Une méfiance qu’il devient impossible d' éradiquer sur les promesses contenues dans les programmes et sur les ménagements. La multiplicité des tromperies n'arrange pas la tâche des femmes et des hommes sincères. Les O.G.M. comportent par exemple des risques, mais il est très difficile de les connaître et les maîtriser. Faute de transparence réelle et de respect des règles élémentaires de précaution, on fabrique des anti…OGM
En proposant des tracés invraisemblables pour le grand contournement de Bordeaux, on facilite la contestation, puisque certains constituent visiblement de la pure provocation. En focalisant tous les maux de la terre sur le tabac, mais en oubliant sciemment la bière, les alcools forts, le cannabis, les produits dangereux contenus dans l'alimentation, on coupe la France en deux : fumeurs et anti-fumeurs. En inondant les boîtes aux lettres, les écrans télé, les pages des journaux, les murs des villes ou les entrées de village, de pub, on exaspère les citoyens qui deviennent anti-pub!
En fait, chaque fois qu’apparaît un renoncement à affirmer des principes clairs, que l’on détecte, sous-jacente, la notion de profit, que la concertation arrive trop tard, que l’on s’éloigne de la notion essentielle du principe de précaution, on détruit un peu plusAinsi au nom d’une conjonction d’intérêts particuliers on étouffe lentement la notion d'intérêt général. Rançon de l’égoïsme institué en style de vie.
Mais je déblogue…