J’avais beaucoup aimé le film " Le promeneur du Champ de Mars ". J’ai eu
un immense plaisir à suivre cette "fin" de François Mitterrand, magnifiquement interprétée par un Michel Bouquet d’autant plus époustouflant qu’il n’était pas un admirateur de celui qui était arrivé au pouvoir il y a eu 25 ans hier soir. Ce 10 mai 1981, que j’ai vécu à Créon comme un profond moment de bonheur discret : je n’ai ni klaxonné dans les rues, ni hurlé de triomphe, ni défilé, ni chanté. J’ai simplement partagé, en compagnie de quelques amis avec qui j’avais travaillé pour que ce moment arrive, à mon niveau, le bonheur de l’arrivée de la Gauche au pouvoir. Rien de plus que le sentiment du devoir accompli, même si, je l'avoue, je me méfiais du vainqueur.
J’avais rejoint le P.S. cinq ans auparavant, imprégné des errances du PSU, et jamais, malgré toutes mes désillusions, je n’ai rompu le contrat moral avec mon espoir de changer le monde.
En regardant, hier soir, sur Canal +, une fois encore, ce face à face entre un homme et la mort, j’ai retrouvé des dialogues exceptionnels de vérité. Le Mitterrand qui se bat contre ce cancer de la prostate qui lui attaque les os, multiplie des phrases reflets de ce qu’il fut véritablement. Un florilège de mots, qu’il adorait égrainer comme un chapelet de cruautés lucides. Certains ont une résonance particulière en ce 10 mai 2001 pitoyable, avec un président fantômatique, enlisé dans les sables mouvants des affaires. Mitterrand aurait d'ailleurs lancé, à propos de Droopy : "Avec lui, ce sera pittoresque!" On est servi.
DES FINANCIERS ET DES COMPTABLES
" Je serai le dernier Président de la lignée de Charles De Gaulle… après moi, il n’y aura plus que des financiers et des comptables " lance, en sortant de la cathédrale de Chartres, ce Président venu contempler les affres de la mort sur les visages des gisants des Rois de France. Etrange voyage que celui de ce film, qui nous fait essentiellement entrer dans le monde intérieur d’un homme obsédé par la trace qu’il laissera dans l’Histoire. Seul quelqu’un de sa génération, ayant traversé, avec plus ou moins de réussite ou de loyauté, les moments " gris France " de la vie publique, pouvait croire en cette résistance profonde au néant. C’est en l’observant que j’ai compris que, dans le fond, on ne meurt définitivement que quand on n’existe plus dans le souvenir des autres.
Le " promeneur du Champ de Mars " érige la souffrance en dopage de l’intelligence, la maladie en refuge de l’esprit. Ses références permanentes aux écrivains, aux poètes, aux musiciens, aux écrits contrastent, tout au long de ses derniers mois d’une vie hors du commun, avec les fuites organisées de sa mémoire. Bloy, Rimbaud, Duras, Lamartine, Grodeck, Valéry, Hugo, Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Bach, Dostoïevski…surgissent, tour à tour, dans une phrase, comme autant de références rassurantes à ceux qui sont déjà entrés dans l’Histoire. Il s'accroche à eux avec l'énergie du désespoir ("Je ne suis pas une page qu'on arrache facilement").
Il en arrive à être bouleversant, pathétique, émouvant, maniant le réalisme le plus cru et la poésie la plus tendre. L’homme nu de la baignoire perd ses illusions de gloire. " En cinquante ans de vie publique, il se heurte à la réalité ("La réalité rêvée et la réalité réelle mais il faut savoir préserver à travers tout ce temps ce que l’on croît être sa propre permanence… "). Dans le fond il sait que l’on ne retiendra pas les miasmes de son parcours dans les marigots politiques, mais seulement les odeurs des parcours dans les champs de coquelicots de la Gauche. Il ne restera que l’écume des bons jours, et le goût amer des mauvais.
" Il faut avoir la passion de l’indifférence car c’est le seul manière d’avancer… ". Le promeneur redevient un contemplateur du temps, de son temps et de celui des autres. " J'ai envie de dormir tranquile..." annonce-t-il en parlant du lieu où il sera enterré.
LA SINCERITE REPREND SES DROITS
Ce Mitterrand des six derniers mois de son " règne " efface tout ce qu’il y avait eu avant. Machiavel ne fait plus que de furtives apparitions. Molière entre parfois en scène avec le secret espoir d’y mourir. Jaurès ne traverse jamais les salles aux parquets cirés. La sincérité reprend froidement ses droits, sous les coups de boutoir d’un destin encore robuste. Il lui faut pourtant absolument revenir sur les racines d’une carrière plongées dans l’eau trouble de Vichy, comme pour en exorciser une " maladie " honteuse. Le promeneur joue alors au chat et à la souris avec celui qui n’a pas trouvé le moyen de démêler la pelote des certitudes. On ne les aura jamais.
Malgré les ombres, malgré les ambiguïtés, malgré les colères froides, malgré des propos cassants, j’aime ce vieillard qui lutte contre un mal implacable, sans illusion sur ses successeurs (" Pourquoi est-ce qu’ils m’en veulent tant ?) et ses ennemis (" Ils me haïssent parce que je suis, pour eux, un traître "). Le droit d’inventaire le sépare des uns. Le symbole qu’il porte en lui (" Moi, j’aurai au moins duré 14 ans et je n’aurai pas été chassé par la rue ") le fait haïr par les autres.
" Les affaires, la corruption, il n’en restera pas grand chose. La droite a fait et fera bien pire "… confie, sur un banc du Champ de Mars, un homme désabusé. Avec le recul, il y a, dans ce film, des moments prémonitoires sur le destin d’un Pays dont il parle toujours avec amour, ce qui lui permet de le tromper à l’occasion sans trop des scrupules. Il n’y a que ceux qui aiment qui peuvent trahir. Or, Mitterrand n’a pas de gêne à manquer à un engagement, car il sait que seul l’essentiel restera dans la mémoire des hommes.
Le pouvoir, drogue dure dont on ne sait plus se passer quand on y a goûté, vous permet de transformer en rêve d’éternité la brièveté des jours (" Le temps ? C’est lui qui me rattrape maintenant ! "). Lorsqu’il lui échappe, on sent bien que l’envie de lutter n’existe plus, que la douleur ne vaut plus la peine d’être endurée. Cette humanité vacillante sincère, nue, contraste avec la mégalomanie dénoncée par celles et ceux qui souvent s’étaient placés dans son sillage.
LISSE, DROIT, PARFAIT
Le promeneur du dernier acte d’une vie, ne regarde plus guère le paysage. Il se contente de se retourner, de temps à autre, pour mesurer le chemin parcouru qu’il voudrait lisse, droit, parfait. Celui des allées forestières de Latché ou de la rue de Bièvre. Sur les autres, il ne voyait que des sinuosités. Or, on sait que pour atteindre les sommets, seuls les sentiers en lacets sont propices à l'ascension. J’ai souvent été déçu par ce parcours tortueux, mais il faut reconnaître que, depuis, on a vu pire sans provoquer les mêmes effrois. Un peu comme si, dans le fond, Mitterrand avait ouvert la voie.
Se plaignant du trop-plein de " fils ", il ne se fait guère d’illusion quand il affirme cependant " qu’on le met en quarantaine ". Propre aux malades contagieux, cette disposition reflète l’angoisse des autres (dont souvent justement les plus proches) d’être contaminés par un microbe néfaste, par une proximité trop grande. Mitterrand inspire davantage la peur que le respect. Nul, parmi ses successeurs, ne sait s’il le supplantera dans l’Histoire. Les statues des commandeurs sont encombrantes.
Dans ce film, la fin du règne ressemble étrangement à celle de la vie de l’homme qui l’assume. Elle s’étiole dans un compte à rebours inexorable avec, comme seule obsession, celle de tenir la faible distance restant à parcourir. Les derniers jours, comme les derniers mètres, sont les plus difficiles à parcourir, quand l’estime et les forces se dérobent. Il faut alors se trouver une raison de regarder devant, au-delà de la ligne d’arrivée.
Mitterrand pensait donc certainement aux lendemains, quand il évoquait la suite : " Le candidat socialiste ? Un homme capable de cristalliser les espérances et les réalités de la Gauche ". Une formule à la fois synthétique et vaste.
" Je crois dans les forces de l’esprit et je ne vous quitterai pas ! " annonça-t-il au soir du 31 décembre 1994. Esprit es-tu vraiment là ?
mais je déblogue…
Relire aussi la chronqiue antérieure : "MON TONTON A MOI"
en Janvier 2006