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L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

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LES LECONS DE LABARRERE

André Labarrère s’en est allé vers d’autres sommets que ceux visibles depuis le boulevard des Pyrénées à Pau. Il y trouvera des mains à serrer, des bons mots à lancer, des vacheries à expédier et des sourires à distribuer. Le bonhomme n’est en effet ni du genre à rester inactif, ni du genre à, forcément, partager l’opinion dominante. Il se distinguera vite par son intelligence phénoménale et par son sens inné de la formule assassine. Maintenant qu’il est mort, tout le monde lui trouve toutes les qualités du monde. Même ceux qui l’ont détesté pour son franc parler, même ceux qui ont rêvé de le voir se taire, même ceux qui se sont répandus en critiques, d’autant plus sévères, qu’ils espéraient lui piquer sa place. C’est la rançon des hommes de pouvoir : ils sont toujours plus grands morts que vivants. Le problème, c’est que ces voix posthumes ne comptent plus pour qu’ils deviennent " élu " en un endroit où il ne se trouve peut-être même pas.
Comme il a traversé les plaines ensemencées des autres, bannière au vent sans trop se soucier de ce qui se passait dans son sillage, il n’a jamais voulu se reconnaître un successeur désigné. Il avait une trop longue expérience pour ignorer que les héritiers, en politique, sont les premiers à cracher sur la tombe de leur bienfaiteur. Il préférait la volonté, la franchise, la conquête, à la facilité du destin garanti. Un extraordinaire savoir-faire de communicateur complétait ce que l’on prenait pour de la tactique, alors que ce n’était que du talent politique à l’état pur. André Labarrère vivait, respirait, aimait " sa " ville, car il y avait ses racines et plus encore sa construction personnelle. Les parachutes, il les laissait aux militaires palois, mais je l’ai pourtant entendu un soir, dans une déclaration enflammée, solliciter Martine Aubry pour prendre place à ses côtés. Il lui demanda publiquement de venir en terre béarnaise avant les dernières municipales, en sachant pertinemment qu’elle refuserait, car elle était engagée avec Pierre Mauroy.
Entre Labarrère et Créon, il y a eu des liens extrêmement forts. Il y est venu une demi-douzaine de fois avant et après 1981 et, chaque fois, il y a laissé un souvenir impérissable. En hommage à celui que j’admirais pour son détachement de toutes les convenances, pour son souci d'être véritablement lui-même, je ne résiste pas à vous en dresser un portrait à travers quelques anecdotes.
VOYAGE EN CHINE
Un soir, infatigable militant (il dormait très peu), il avait été convié en tant que Président du Conseil régional à sillonner la Dordogne et la Gironde pour une campagne européenne. Il devait arriver de Bergerac, très tard dans la soirée, pour animer une réunion électorale dans la salle du conseil de la Mairie de Créon. Afin de patienter, nous avions mobilisé quelques orateurs dont Raymond Julien, député radical de Gauche. Ce dernier fit un discours tellement long, que je lui piquai les feuillets à la tribune, pour tenter de raccourcir un propos qui eut l’heur d’endormir toute l’assistance, déjà peu passionnée par les orateurs précédents. Nous attendions désespérément André Labarrère…
Il arriva, vers 23 heures, épuisé par une journée pénible, mais avec le sourire. Il fallut donc lui donner immédiatement la parole, et tenter de faire taire le député de la 5° circonscription du Médoc. Son collègue béarnais ne mit que quelques secondes à mesurer la désastre et la détresse de l’auditoire, et sentit que tout verbiage sur l’Europe ne changerait rien à l’affaire. " Mes chers amis, je n’ai rien à vous dire de plus… ". Quelques paroles plus tard, Raymond Julien était oublié. D’autant qu celui que nous n’aurions jamais appelé " Dédé " annonça : " comme je n’ai rien à vous dire, et que je rentre d’un voyage en Chine, je vais vous le raconter… " Et il fit une extraordinaire et passionnante conférence " Connaissances du monde ", dont l’intérêt était largement supérieur à tous les discours convenus. Il obtint un triomphe, réclama immédiatement des bouteilles, et se mit à servir à boire à toute la salle. Je le vois repartir, après minuit, heureux de son coup, et surtout avec une popularité qu’aucun autre n’aurait pu conquérir aussi rapidement.
LE CHANT ET LE NOM DES CHIENS
Je l’ai retrouvé encore à de nombreuses reprises, jusqu’au soir où il revint pour inaugurer la Résidence pour Personnes Agées Marie Louise Maloubier. Ministre des Relations avec le Parlement, il n’avait pas changé un iota à son franc parler et à sa manière d’être. Il fut accueilli par Roger Caumont qui était devenu son complice pour des heures inoubliables.
J’avais monté une émission en direct avec Radio-Bordeaux Gironde dont l’animation était assurée par Catherine Totorica, basque convaincue, qui se retrouva face à deux Béarnais bon teint. Elle avait convenu avec eux qu’ils entonneraient lors des cinq dernières minutes le vibrant hymne de leur région d’origine… Au moment où elle donna le signal, le Ministre se lança en solo dans une chanson que le Maire de Créon ne connaissait point. Il accapara l’antenne pour lui seul, laissant son hôte, pourtant tout aussi bon chanteur, désemparé. Il lui fournit comme seule explication : " Tu ne croyais pas tout de même que tu allais chanter avec moi ! " et il fila vers le lieu de l’inauguration. Il avait trouvé l’idée excellente et se l’était octroyée sans vergogne !
En descendant l’allée principale de la RPA, quelques minutes plus tard, il me fit signe de m’approcher de lui. Comme j’hésitais, il se fit insistant et autoritaire : " Vas me relever tous les noms des chiens de la Résidence.. " murmura-t-il sur un ton ferme, en continuant à serrer les mains. J’avoue m’être demandé sur le moment quel nouveau caprice le saisissait, mais l’injonction ne supportait pas le refus.
Je récupérai donc, auprès des résidentes, les renseignements souhaités que je lui glissai, écrits sur un bout de papier, durant les multiples discours. Il attendit patiemment que l’ordre protocolaire lui permette de conclure. Le Ministre des Relations avec le Parlement, habitué aux questions orales d’actualité du Palais Bourbon depuis peu, se tailla un succès en plaçant au cœur de son propos : " Mes chers amis, que voulez-vous qu’une commune puisse réaliser de plus beau, de plus proche des besoins ? " et, se tournant vers les vieilles dames dignes présentes, il se mit à citer le nom de leur chien, recueillant l’assentiment de chacune sur le bonheur de partager un appartement avec son animal favori. Il se fit ovationner,  au lieu des applaudissements polis destinés à ses prédécesseurs… " Tu apprendras, mon garçon, qu’un chien ça vote aussi " me confia-t-il quelques minutes plus tard. Lui, qui visitait, lors de chaque campagne électorale, immeuble après immeuble, appartement après appartement, fiche de bristol en mains portant tout ce dont il avait besoin pour nouer le dialogue, savait qu’une élection se jouait essentiellement sur la proximité. Il laissait une carte de visite avec des appréciations sur les fleurs, les rideaux, les peintures ou le chien... Histoire de marquer son passage quand il n'y avait personne. Là, il avait appliqué sa technique en direct!
CHRISTOPHE COLOMB
Son humour pouvait aussi faire des ravages. Ce soir là, nous avions terminé la soirée entre militants du P.S dans la salle des fêtes de le Pout. Une bonne centaine de participants avec, à la table d’honneur, le gratin départemental, écouta diverses interventions toutes plus traditionnelles les unes que les autres. Les derniers intervenants avaient même eu beaucoup de mal à se faire entendre, et encore plus à se faire comprendre.
Tard dans la nuit, le Ministre Labarrère monta, lui, sur une chaise, pour imposer le silence, et lança totalement à contre courant cette étonnante blague… qui lui vaudrait par les temps qui courent une exclusion immédiate du PS, demandée par les gardiens du temple.
" Camarades, connaisssez-vous le premier socialiste de l’Histoire ? "
Les réponses fusent. La salle se lance dans le jeu de la devinette. Chacun y va de sa théorie. Les humoristes lui proposent Adam, Jésus, Coluche… Les savants : Proudhom, Guesde, Jaurés, Blum. En pure perte. Le dialogue dure environ une dizaine de minutes. Et André Labarrère maintient le suspense, et on a du mal à imaginer un ministre de la République, perché en équilibre instable sur une chaise coquille lançant, sûr de son effet :
" Camarades, je vais vous faire une révélation : le premier socialise de l’histoire était Christophe Colomb… "
L’incrédulité gagne la salle .
" Vous voulez savoir pourquoi ? C’est simple, il était comme nous actuellement. Quand il est parti il ne savait pas où il allait ni ce qu’il allait trouver. Mais ils s’en moquait, c’était avec le pognon des riches… ". Les tables exultent. Il est heureux. Il jubile.
 Il enfile son pardessus, met son feutre et son écharpe rouge pour disparaître dans la nuit… André Labarrère fut atypique, résolument atypique, énergiquement atypique, mais il pouvait se le permettre tant que la vie lui donnait raison. Il n'y aura pas grand monde en béarn pour assurer cette suite dans le parler vrai, le dynamisme, la proximité...Simple regret sans flagornerie aucune.
Mais je déblogue...
Photo de la première pierre du Collège de Créon par André Labarrère
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M
C'est comme un livre qui s'ouvre .. ces anecdotes, ces réalités de l'homme, de son savoir-faire, elles ont été racontées des centaines de fois, je les connais par coeur et pourtant ... J'ai eu la chance de le voir faire, d'apprendre. Je n'étais pas toujours d'accord avec lui mais j'avais du respect pour cet homme certainement hors du commun. Je suis triste mais je me dis qu'il n'a pas fini de se marrer en nous regardant faire maintenant !
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G
Béarnais et Palois, je n'ajouterais pas de commentaire à ton propos! Je disais justement hier que même ses adversaires le louaient maintenant (comme à chaque décés.....), mais il ya surement des exeptions...!
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