On ne peut être collectionneur sans être passionné. Et, plus la collection augmente, plus la passion grandit. Elle devient même parfois obsessionnelle et pesante car elle ronge la vie et parfois aussi les finances des gens qui se lancent dans un défi sans fin. Les jeunes le sont de moins en moins. Ils ne s’inscrivent plus dans la durée comme le nécessite absolument la récolte des objets enviés. Les philatélistes en herbe auront d’ailleurs du mal à se lancer dans l’aventure car les timbres postes deviennent rares ou sans grand intérêt. Comme on n'envoie guère de cartes postales, on aligne rarement des soldats de plomb ou des coureurs bariolés, on boit de moins en moins de champagne et on mange de moins en moins de Camembert : il ne reste plus beaucoup de secteurs dans lequel peut s’exercer la quête anxieuse de la pièce rare pour être heureux.
Cette tendance ne s’applique pas, en revanche, aux générations les plus âgées qui elles, conservent ce souci de préserver des objets inutiles du temps passé. Souvent, d’ailleurs, pour elles, la valeur attend le nombre des années et récompense les plus patients. Il arrive pourtant que, lors de la disparition du collectionneur, le fruit de ses trouvailles ne soit pas béni. On disperse alors des centaines de pièces aux enchères ou, pour les moins prestigieuses, dans des brocantes ou des vide greniers. Le pire survient quand on stocke sans trop d’attention les butins patiemment constitués, au fond d’un garage ou dans une cave, dans des caisses anonymes où ils vont se fossiliser !
ELOGE D’UN COLLECTIONNEUR
Créon a eu le privilège de bénéficier de la motivation d’un homme doté de cette foi dans la découverte, puis dan
s la préservation d’un patrimoine. Aujourd’hui, exceptionnellement depuis de très longues années, Antoine Victor Bertal retrouvera le rang que mérite sa générosité, puisqu’une exposition lui sera consacrée (1). Joliment baptisée " Eloge d’un collectionneur ", elle résume ce qu’il faut de persévérance dans la folie pour pouvoir offrir un jour, aux autres, les fruits ordonnés de sa passion. Cet homme là avait en effet consacré une bonne part de sa fortune à la peinture italienne. Il a acheté des centaines d’œuvres d’art pour le seul plaisir des yeux. Il a multiplié les actes futiles pour un jour entrer dans la postérité, grâce à sa collection. Du moins le croyait-il ! Les esthètes ou les mécènes ne cherchent évidemment que leur propre plaisir dans un premier temps. Sans ce sens de l’individualisme agissant il ne pourrait, en effet, y avoir de collections. Paradoxalement c’est toujours cet égoïsme apparent qui conduit aux grandes décisions bénéfiques pour la collectivité. " Rien ne rend l’esprit étroit et jaloux comme l’habitude de faire une collection " expliquait Stendalh. Soit par l’exposition au public, soit par le don à une entité susceptible de valoriser ce que l’on a mis tant de temps à récupérer, chaque passionné rêve alors d’immortalité pour sa quête du Graal ! L’exemple récent de l’ouverture par le richissime Pinault à Venise d’un musée d’art contemporain en est l’exemple parfait. D’autres mettent une part de leur fortune dans les chevaux, les châteaux, les bateaux ou, époque révolue, dans les danseuses. Rares sont ceux qui se penchent sur l’art.
ASSURER LE DEVENIR DE SA PASSION
Antoine Bertal aura effectué la synthèse parfaite de ces tendances lors de la rédaction, en 1892, de son testament. Animé d’un farouche et peu estimable désir de vengeance à l’égard de sa famille, et d’un louable amour à l’égard de son village natal (Créon), il a souhaité assurer le devenir de sa passion : les peintures, gravures ou bibelots d’art qu’il avait accumulés. Dans le fond c’était, de sa part, rendre utile une démarche probablement critiquée, car dénuée de toute rentabilité économique parmi un entourage essentiellement soucieux de réaliser des profits.
Marchands drapiers ou des premiers vêtements industrialisés, ses frères ou belles sœurs espéraient que la collection servirait à assouvir leur besoin de richesse. Antoine Bertal en mourant, le 2 janvier 1895, ne leur laissera que les yeux pour pleurer, lors du départ pour Créon de ce qu’ils avaient eu le tort de prendre pour de la mégalomanie ou de mépriser. Combien ont-ils dû pester contre cette ville bastide dont ils étaient partis enfants et qu’eux avaient ignorée ? L’art comme placement financier était une nouveauté dont ils n’avaient pas perçu l’émergence.
Une bonne part du legs fabuleux s’est pourtant évanouie dans 12 années de procès qu’ils firent pour contester le testament jusque devant la cour d’appel d’Aix en Provence. Les premiers avatars des collectionneurs résident en effet dans les appétits qu’ouvre leur passion après leur mort.
Ces centaines d’œuvres, dont on se demande encore comment Antoine Victor Bertal avait bien pu les dénicher, donnèrent en 1907 à Créon, sa part de gloire. Un musée neuf, une inauguration prestigieuse, des visiteurs nombreux, donnèrent raison à celui qui pensait que la puissance publique saurait préserver, mieux que les " affamés familiaux ", ce qui avait donné un sens à sa vie.
SON CARACTERE TOTALEMENT INUTILE
Le propre de toute collection demeure néanmoins son caractère totalement inutile. Certaines prennent même tout leur intérêt dans l’inutilité absolue de leur thème. Celle qui consiste à acquérir, pour son seul plaisir, des créations plus ou moins célèbres des XIV° ou XV° siècles, apparaît encore plus dérisoire car elle pose la question de la valeur " marchande " possible de l’artiste dans une société. En une époque où l’on collectionne les figurines des footballeurs milliardaires, les héros de films tirelires, les créatures de séries télévisées, on imagine mal comment d’autres peuvent traquer la toile colorée, l’aquarelle, les gravures, les bibelots inédits… De leur vivant, bien des peintres ont fini dans la misère car l’achat de leurs œuvres ne représentait pas un acte économiquement rentable. Et actuellement un musée, lieu institutionnel de LA collection, ne figure pas parmi les priorités sociales essentielles. Allez donc dire à une population que vous augmentez les impôts locaux pour construire un musée d’art contemporain !
CONFIANCE TRAHIE
D’ailleurs, cette tendance est si peu estimée que Créon a totalement oublié en cent ans son legs mirifique. Au fil des ans, la confiance d’Antoine Bertal a été trahie. Tous les bienfaiteurs finissent avec leur nom gravé quelque part ou placardé sur une plaque de rue, mais leurs volontés de dissolvent vite dans les mémoires et leur don ne résiste pas au désintérêt des autres. Plus leur passion fut forte, plus la déchéance sera dure.
Les tableaux, amoureusement choisis par le rentier niçois, ont donc été pillés, dispersés, négligés comme de vieilles croûtes sans valeur. Ce qui fut un patrimoine inestimable n’a pas résisté à l’épreuve du temps et de l’indifférence. Le musée Bertal s’est évanoui. Il a " fondu " comme tous les trésors jugés inutiles !
Les " survivants ", tels des SDF oubliés sur les trottoirs de la vie, ont fini par trouver un " refuge " : le musée de Libourne où d’ailleurs certains avaient déjà trouvé une place plus sûre en 1952. On sait que dans ces lieux on peut se refaire une beauté et une santé.Toutes âgées de plusieurs siècles, les œuvres méritaient une cure de jouvence qui leur a été administrée par des spécialistes de Versailles ou de Bordeaux. Le legs reçut des nettoyages, des transfusions, des gommages, des grattages, des replâtrages, des cautérisations, pour finalement se figer dans le temps présent, certes avec les rides du passé, mais aussi avec un éclat particulier.
La salle du Carmel accueille donc quelques dizaines de " jeunes vieux " qui font rêver, alors qu’il y a quelques mois ils faisaient pitié. Bertal a retrouvé un espace conforme à ses espoirs. Il revient à la vie l’espace de quelques mois. Heureux moments qui réconcilient l’engagement moral et les arts. Un événement que pourtant peu de monde acceptera de vivre. La passion pour l'art n'est pas la plus répandue à quelques mois de la coupe du monde de football...
Mais je déblogue….
(1) Vernissage gratuit de l’exposition " Eloge d’un collectionneur " samedi 20 mai à 17 h au Carmel de Libourne (près du lycée Max Linder. Vous y êtes sinvité(e)
Photo : Le legs Bertal dans son musée de Créon en 1907