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L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

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L'AFFAIRE COURANT CLAIR

En fait, plus on s’enfonce dans la " clarté du courant ", plus il s’opacifie. Il fut une époque lointaine où les grands journaux drainaient une clientèle bien supérieure à celle de notre temp, en diffusant les fameux feuilletons. Bien des écrivains ont d’ailleurs connu la notoriété en livrant chaque jour deux ou trois feuillets relatifs à une histoire rocambolesque ou d’amour torturé. En 1836, année référence de la naissance de la presse moderne avec Emile de Girardin (La Presse) et Armand Dutacq (Le Siècle), on se lance dans la publication des " romans en feuilleton " pour en faire un argument publicitaire attirant un large lectorat. Ce mode de publication précède la parution en librairie et concerne une large partie de la production romanesque traditionnelle. Mais avec Eugène Sue (Les Mystères de Paris dans Le Journal des Débats en 1842) et encore plus Alexandre Dumas, apparaît aussi un roman-feuilleton spécifique qui va jouer, avec les cabinets de lecture, son rôle dans le programme d'alphabétisation du peuple français en même temps qu'il contribue à la création d'un imaginaire romanesque sur lequel nous vivons. Romans d'aventures, romans édifiants ou romans sentimentaux vont connaître enfin, jusqu'à la fin du siècle, une vogue importante.
RECIT DECOUPE EN TRANCHES QUOTIDIENNES
Le rôle du roman feuilleton est de fidéliser le lecteur qui a envie de connaître la suite. Pour cela se créée, peu à peu, une technique d'écriture particulière : récit découpé en tranches quotidiennes, suspense et angoisse à la fin de chaque épisode, coups de théâtre répétés, manichéisme épique, lutte du Bien et du Mal, multiplicité des lieux.
On y ajoute une règle d’or : l'auteur est au service du journal et ne doit donc pas déplaire au lecteur. D'où l'abondance de lieux communs mais aussi l'absence fréquente de point de vue personnel et original. En cas de succès, il lui faut rallonger son récit, quitte à le terminer brutalement quand le public se lasse. L'écrivain n'écrit pas pour montrer son âme ou faire admirer son style, mais pour stimuler les ventes.
D'où le profond mépris des "vrais" écrivains, ainsi que des institutions culturelles et religieuses. On accuse le roman populaire d'être une littérature facile, où seules comptent l'émotion et l'angoisse, mue uniquement par l'argent, précipitant des masses désarmées vers la dépravation, le vice et le crime. Pourtant, les valeurs le plus souvent prônées par cette littérature sont loin d'être subversives : respect de la hiérarchie sociale, peur des "classes dangereuses", femme soumise ou châtiée, ...
Bien que se voulant neutre, le roman feuilleton est traversé par l'idéologie, de gauche (Eugène Sue, Michel Zévaco) comme de droite (Ponson du Terrail). Qu'importe, car la trame est éternelle : héros, monstre, victime, passion du récit, aventure, à suivre... La radio s’est emparée de cette technique et a réalisé des scores, inimaginables actuellement, d’audition. Quant à la télé elle a amplifié le phénomène en baptisant le principe de " séries ".
Or voici que, grâce à " Clearstream ", le genre vient de retrouver des lettres qui ne sont pas forcément de noblesse. Le Monde, Libé, Le Parisien, Le Figaro, se livrent une guerre du feuilleton impitoyable. Le Nouvel Obs, Le Point, l’Express, Marianne, Le journal du dimanche en rajoutent, chaque jour ou chaque semaine, régulièrement une couche. Et pour une fois, l’écrit a repris son rôle de référence.
L’affaire du courant clair " a au moins autant d’atouts que le Comte de Monte Cristo. Avez-vous comparé pour le plaisir les deux trames romanesques. Un véritable bonheur. Tenez, je vais vous raconter fidèlement le scénario du feuilleton actuel, en le calquant sur celui de l’œuvre d’Alexandre Dumas (déjà, avouez que Dumas, pour un roman qui concerne les frégates de Taïwan, c’est pas mal !).
RAMENER A BON PORT L’ELYSEE
Nicolas Deneuilly, jeune politicien prometteur, revient d’un lointain voyage sur les mers ingrates de l’exil où il était parti, pour avoir accordé son soutien à celui qu’il croyait susceptible de devenir le maître des terres, un " armateur " nommé Edouard Balladoux. Il a été obligé, au cours de son périple, de constater que le capitaine Alain de Bordeaux, touché durant le voyage par une fièvre financière cérébrale, devrait quitter le navire. Nicolas de Neuilly contribue donc activement à ramener à bon port tout l’équipage et les marchandises de cet Elysée, navire précieux, malmené par plusieurs tempêtes ou révoltes.
Il est au comble du bonheur, car il va ainsi pouvoir aider son " vieux père " et travailler à son avenir avec sa fiancée catalane Mercedés Cécilia. Mais ce bonheur suscite la jalousie. Il y a tout d'abord De Villepon, le comptable du bateau, qui brigue le poste de capitaine de l’Elysée et veut éliminer un rival dangereux.
Aidé de Gergoran, Doron et Mamoud, De Villepon va comploter pour se débarrasser de Nicolas Deneuilly. Profitant d'une escale que ce dernier a faite Place Beauvau, ils vont le faire passer pour un dangereux comploteur " bonapartiste ", prêt à renverser le régime en place. Nicolas est ainsi accusé d’avoir volé le Pays, et menacé d’être interrogé à ce sujet par le substitut du procureur du roi.
Il figure, en effet, à son insu, sur une compromettante liste de personnes ayant paraît-il, déposé des fonds à l’étranger. S'en apercevant, et quoique convaincu de l'innocence de Deneuilly, le procureur envoie directement les informations en sa possession à tous les journaux, pour discréditer et faire " emprisonner " ce pauvre Nicolas, victime d’un odieux complot. Villepon réussit ainsi, par des lettres anonymes, à éviter la compromission pouvant peser sur ses amis, et par la même occasion, il parvient, grâce à cette action spectaculaire, à être promu.
LES CACHOTS DE LA CALOMNIE POLITIQUE
Deneuilly est nénamoins désespéré par cette captivité dans les cachots de la calomnie publique, il songe même au suicide politique, car il a perdu Cécilia Mercedes prête à convoler en justes noces. Il aura la chance de faire la connaissance d’un journaliste dénommé Figaro, qui, voulant s'évader de son quotidien, a creusé un " tunnel ". En fait de liberté, son " tunnel " débouche dans le bureau de Nicolas Deneuilly. Figaro, érudit et plein de sagesse va, par sympathie spontanée pour Deneuilly, entreprendre son éducation sur ce qui est en cours. Il lui dévoile aussi, par déduction, le complot qui a amené à sa perte et auquel Doron, son ami, a participé. Retrouvant sa liberté de parole après dix ans de mutisme, et devenu " richissime " en informations en tous genres grâce aux secrets découvert sur l’île de Bauveau, il prépare méthodiquement sa revanche. Il mène une enquête discrète, et vérifie tous les faits qu'avaient devinés Figaro et Doron. Il retrouve ainsi la trace de ses ennemis, et découvre tous leurs points faibles.
En 2004, grâce à ses amis militants contrebandiers, il se taille irrésistiblement un royaume et prend le nom de " Comte de l’Uaimepé ". Il réussit ainsi à s'introduire dans la plus haute société parisienne du pouvoir, et se mêle délibérément à de ses ennemis. Il y côtoie Chiroc, qui s'est enrichi dans l'intendance de guerre et qui est devenu président et banquier au Japon ; le gouverneur omniprésent Devillepon et Michèle Allo-Pierre, général en chef des armées. Chacun d'eux à des complots sur la conscience et, celui qui est devenu le " Comte de l’Uaimepé ", va peu à peu réussir à les acculer à la ruine et à leur faire avouer leurs forfaits, menés avec Doron, Gergoran et Mamoud.
IL SE REND INDISPENSABLE
Achetant quelques journaux soutenus par des amateurs de révélations sensationnelles, il se rend indispensable, fréquente les lieux où il faut être vu, sauve les amis et les proches de ses propres ennemis pour les mettre en position de redevables à son égard, donne des réceptions dans son hôtel particulier parisien, profitant de sa fortune institutionnelle, et va combattre partout et sur tout le front national, laissant ses ennemis s’enliser dans leurs mensonges. Il attend que l’heure de la vengeance ait sonné.
Elle vient quand il le souhaite et il distille les informations sur les errements de Devillepon, sur les suspicions réelles à l’égard de Chiroc, fait arrêter, sur ordre du procureur, Doron qui refuse de parler, accule Allo-Pierre au silence absolu…Il utilise la technique de l’instillation permanent, transmettant à la presse les preuves, patiemment accumulées, des turpitudes de ceux qui ont voulu " l’exiler ". Peu à peu ces derniers lâchent prise ou sont proches du suicide politique. Deneuilly ne leur pardonnera rien sous des allures de comte bien élevé! Il les fait mourir à petit feu.
Le feuilleton a de l’allure, et, comme dans toutes les bonnes feuilles de l’époque, vous ne connaîtrez la fin qu’en achetant chaque jour votre journal favori. En attendant qu’un livre sorte sur le sujet. Je vous parie que ça ne saurait tarder… Dans l’immédiat, on ne connaît que deux véritables victimes de l’affaire " courant clair " : Denis Robert, le premier journaliste, qui n’avait pas voulu écrire un roman mais une enquête, et le juge Renaud Van Ruymbeck qui a eu le tort de vouloir manipuler une machine infernale pouvant exploser à tout moment, sur une simple pression du doigt de son concepteur.
Mais au fait, qui transmet chaque jour les feuillets livrés au journaux, qui oblige les acteurs à se confesser ? Ce sont les seules questions que personne n’a posées, car l’important c’est d’avoir matière à feuilleton quotidien et de ne pas tuer le Comte aux oeufs d'or!
Mais je déblogue…
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