La violence à l’école ne correspond pas nécessairement à
celle que porte globalement la société. Elle devient pourtant de plus en plus angoissante en raison de la médiatisation de ses faits les plus graves. La parole devenant plus libre, les victimes osent davantage dénoncer les réalités qu’ils vivent. D’abord, les professeurs qui semblent moins résignés à accepter l’inacceptable. Certes, il leur manque parfois le soutien et la reconnaissance de leur propre administration, mais les passages devant les conseils de discipline se multiplient, au point que des procédures administrativement très strictes ont été mises en place. Les autres jeunes, victimes, n’hésitent plus à dénoncer les brimades, les vols, les délits dont ils sont victimes. Ce contexte porte la désespérance d’un système éducatif, surtout au niveau des collèges, qui ne sait plus réagir à des violences auxquelles il n’est pas préparé. L’attitude des élèves interpelle fortement les spécialistes, car elle met en évidence des phénomènes que je dénonce depuis très longtemps, sans être forcément entendu. Alors que je présidais le Conseil Intercommunal de Prévention de la Délinquance, j’avais initié une opération autour du rôle dévastateur de l’image pour les enfants. Elle avait connu un certain succès, alors que bien des " spécialistes " avaient émis des doutes sur certains points de cette semaine ouverte aux décideurs et aux parents. En effet, je maintiens qu’une bonne part de l’explication réside dans la perception qu’ont les " violents " de leur passage à l’acte.
Imbibés, imprégnés des milliers d’heures de télévision ou de jeux vidéo, je continue à être persuadé qu’ils ne font aucune différence objective entre le virtuel et le réel. La mort n’a absolument pas de force, car elle se montre partout sans jamais être définitive… On met les compteurs du DVD, du feuilleton, du film, du jeu à zéro et les vies se régénèrent en une fraction de seconde. Les coups, les blessures, les injures demeurent impunies ou tout au moins jamais sanctionnées par un procès, une incarcération ou une sanction. Toutes les images s’arrêtent à l’arrestation du coupable ou à un score victorieux, mais les conséquences ne sont jamais dans les images… Il arrive même que seules des infractions, des crimes ou des délits permettent d’arriver aux objectifs déterminés dans le scénario.
UN PROBLEME MONDIAL
La violence en milieu scolaire est un problème mondial. Il touche aussi bien le Nord que le Sud. Phénomène essentiellement masculin, il connaît un pic lié à l’âge – 16 ans dans certains pays, 13 ans dans d’autres –. Quant à ses causes, les chercheurs ont au moins acquis cette certitude: il n’y a pas de facteur unique, mais des modèles complexes liés par exemple à la situation familiale, aux conditions socio-économiques et au style pédagogique des établissements.
Mais la recherche n’indique que des tendances. Elle ne construit aucun déterminisme. Quand elle conclut que 10 % à 20 % des facteurs de risque s’expliquent par la " monoparentalité ", cela signifie que 80 à 90 % des familles monoparentales ne génèrent aucune violence. L’enfant d’un ghetto noir, fils d’une mère adolescente et d’un père emprisonné, ne sera pas forcément un enfant violent !
De même, les chercheurs admettent qu’il existe un "noyau dur de la violence" d’environ 5 % des enfants. Mais en comparant plusieurs établissements, situés dans un même type de zone en difficulté, on a constaté que ce noyau variait en fait de 1 à 11 % ! L’établissement lui-même peut exercer un effet aggravant par manque de stabilité des équipes, ou en raison de l’existence de classes ghettos. Ces "noyaux durs" ne sont donc pas naturels. Il y a place pour l’action.
CONFRONTATION AU SAVOIR
Paradoxalement, la violence augmente alors que ce qu’on appelle l’échec scolaire a diminué. Le pourcentage de jeunes sortants de l’école sans diplôme dépassait 20 % au début des années 70, il se situe désormais autour de 10 %. Si la violence s’accroît dans les lycées, c’est parce qu’y sont scolarisés des jeunes qui n’y seraient pas entrés autrefois, et pas obligatoirement pour des raisons comportementales. Les adolescents se retrouvent dans un monde qui leur semble étranger, et dont ils ne connaissent ni les repères, ni les règles. Il ne s'agit pas seulement d’un problème de socialisation scolaire, mais de la confrontation au savoir. La violence se prépare au jour le jour en classe, dans la banalité de l’acte pédagogique. Elle monte progressivement sans que l’alerte soit organisée. D’abord, par indifférence de l’environnement immédiat. Ensuite, parce que la notoriété de l’établissement pâtirait de faits qui mettraient en doute la qualité de son enseignement. Enfin, parce qu’il n’y a plus de solidarité professionnelle : le chacun pour soi existe aussi fortement dans le milieu enseignant.
Que se passe-t-il lorsque des élèves ne comprennent pas ce qui leur est demandé, ou qu’un agrégé triomphant cherche à leur enseigner des choses qui ne font pas sens pour eux ? Le professeur reprend ses explications, une fois, deux fois, trois fois. Si l’élève reste toujours imperméable, il est difficile d’éluder la question : " Qui est idiot ? ". Pour le professeur, la réponse est aisée : " C’est l’élève ", même s’il se sent personnellement atteint. L’élève se dira soit " le professeur est nul ", soit que " c’est lui qui est nul ". Ce qui est en jeu, dans cette vie quotidienne de la classe, c’est la dignité personnelle et professionnelle de chacun – et pour l’élève, l’espoir d’avoir une vie normale plus tard. C’est un enjeu de taille. On comprend que la tension le soit aussi, ainsi que le risque de violence.
CELA COMMENCE PAR DE MINI-CONFLITS
Les incidents éclatent souvent du fait de dérapages relationnels, soit entre élèves, soit entre élèves et enseignants. Cela commence par de mini-conflits. Puis les protagonistes tentent de conjurer leur peur réciproque en faisant montre d’agressivité. Le ton monte, chacun s’énerve, et cela peut aller jusqu’à la violence physique ou l’agression verbale.
Hier soir, dans un repas, deux principaux de collège me confiaient que des enseignants ayant… 3 ans d’ancienneté, étaient déjà usés par l’intensité psychologique de l’exercice d’un métier qu’ils imaginaient beaucoup plus facile. Leur solitude face à des groupes inquiétants les préoccupent, au minimum, ou les angoissent quotidiennement.
Le problème c’est que les jeux vidéo ou les films de télévision ne montrent jamais ces sentiments réciproques qui constituent les germes de la violence. La simplification outrancière de ses racines ne conduit qu’à masquer les fleurs d’un mal dont on voudrait bien ne jamais parler. Elles fleurissent pourtant dans toutes les cours d'école. Et pas dans les plus grandes. Loin s'en faut!
Mais je déblogue…