Parfois je me prends à vouloir renouer avec le départ pour de lointains périples. J’aimerais tant, en certaines circonstances, arrêter une réunion, une rencontre et pouvoir annoncer : "tenez demain je vous invite à venir faire un petit tour avec moi". Le journalisme m’a en effet appris qu’il n’y a rien de plus bénéfique que le fait d’aller voir ailleurs, d’aller respirer un autre air, d’aller prendre conscience de ce que l’on a ou que l’on n’a pas.
La
routine institutionnelle le
caractère étriqué des espaces quotidiens, la
non remise en cause de ses opinions, des
rapports humains à sens unique, le renoncement à
continuer à apprendre des autres constituent désormais les véritables fléaux dans
une société des certitudes que l’on croît rassurante. Il suffit parfois de partir très près pour
sortir de ces sentiers rebattus dont on ne voit plus du tout l’intérêt.
Hier après-midi je me suis rendu, par exemple, pour remettre un appareil photonumérique, dans une classe de l’un de ces villages perdu aux confins de l’Entre Deux Mers. Après diverses péripéties pour dénicher cette poignée de maisons groupées autour d’un clocher enfoncé dans les vignes, j’ai fini par arriver en retard, à destination. Une mairie neuve pimpante comme un sou neuf avec son péristyle et ses grandes baies vitrées trônait au beau milieu d’une pelouse abandonnée de fraîche date par un agriculteur. Instinctivement je pense aux paroles de cette chanson prémonitoire de ce Ferrat que je ne lasse jamais d’entendre.
" Ils quittent un à un le pays
Pour s'en aller gagner leur vie
Loin de la terre où ils sont nés
Depuis longtemps ils en rêvaient
De la ville et de ses secrets
Du formica et du ciné… "
Le vide sidéral des environs ne laissait aucun doute. Peu à peu les familles dont les noms figuraient sur le monument aux morts ont pris le large. Ils sont certainement partis chercher fortune ailleurs. Certaines habitations fraîchement rénovées témoignent de ce phénomène car elles ont perdu leur fonctionnalité avec ce lifting nostalgique. Les autres abritent des vieux qui " tremblent un peu de voir vieillir la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit : je vous attends ! "…
Aucun bruit à part les chamailleries aigres des martinets engagés dans d’interminables poursuites dans un ciel gris et plombé. A moins de 50 kilomètres de Bordeaux j’entre dans un autre monde, celui dont Alice n’aurait jamais voulu tant ses merveilles n’appartenaient pas au surnaturel ! Je me trouve dans un ailleurs aux couleurs (rosiers rouge sang), aux odeurs (chèvre feuille en sueur) que l’on dessine dans les albums pour enfants sages.
UNE BOUE REPUTEE PLUS GLORIEUSES
Dès que j’arrive dans un bourg, quel que soit sa taille, je m’approche des monuments pour découvrir les listes, plus ou moins longues, de ces hommes dont on a de la peine à imaginer qu’un jour ils ont été obligés de quitter ce havre de paix pour aller disparaître dans une boue réputée plus glorieuse que celle qui collait à leurs bottes. Celle là, usée par le temps et l’indifférence des passants, témoigne, par son importance, que le village a eu une vie beaucoup plus faste. Tous les patronymes portent le parfum éternel d’une époque. Les scénaristes de cinéma, les auteurs de romans peuvent y trouver matière à baptiser réalistement leurs héros car ils respirent la sincérité, la terre, la simplicité comme d’ailleurs les prénoms porteurs de références simples à un aïeul ou un parrain.
C’est ma première manière de sentir l’ambiance, de deviner d’autres repères, de me sentir à l’aise ou crispé. Un Samuel, un Isaac dénotent une présence différente que celle d’un Augustin, d’un Antoine. Des Jean, Pierre, Marc ne portent pas la même vérité que des Joachim, Luc ou Théophraste… En quelques secondes le révélateur retrace le temps. Faites donc l’expérience. Je suis certain que vous ne verrez plus un bourg du même œil.
LE MODERNISME D’UNE MAIRIE
Visiblement les élus de ce village ont mis tous leurs espoirs dans un superbe bâtiment perdu au milieu de nulle part, un hôtel de ville à la campgane!. Ils ont cru, comme beaucoup, que le modernisme d’une Mairie sauverait leur commune de l’oubli. Un lieu comme celui-ci garantit un avenir communal radieux car il mettait en évidence leur volonté de progrès. Fait de pierre blonde alors que toutes les autres affichaient le gris des murailles il jure comme un objet en matière plastique au beau milieu d’un service en faïence. La vanité des édiles se juge souvent au caractère ostentatoire de leurs constructions. Là, il n’y avait aucun doute, ils ont traduit, leur désir de conjurer une éventuel mauvais sort. Leur commune ne pourra plus se dissoudre dans un monde rural en perdition. Mais ce n’est qu’une apparence, une supercherie, un fac-similé de théâtre social.
En effet la vérité se situe forcément ailleurs. Quelques dizaines de mètres sur une allée engravée me conduisent à ce que j’ai repéré comme étant la cour fantomatique d’une école. Des pas sur un matelas mouvant de cailloux roulés blancs dont le Petit Poucet aurait eu du mal à garnir ses poches me mènent à une porte pleine dans un coin sombre d’un bâtiment hors d’âge. Par des fenêtres d’une maison ordinaire des regards étonnés tentent de deviner ce que vient faire ce vieux bonhomme inconnu. Visiblement leur professeure des écoles, envoyée là par les hasards des mutations non voulues, a oublié de leur annoncer mon passage.
DU PEU D’INTERET DES BATISSEURS
Deux salles sombres, médiocres, aux couleurs usées témoignent immédiatement du peu d’intérêt des bâtisseurs du temple de leur République pour la seule chose qui aurait dû les préoccuper : l’école ! Pour eux l’avenir de leur village ne passe pas par l’enfance et son éducation. J'en suis certain. Inutile de questionner. Les classes ressemblent à des arrières boutiques que l'on cache à la vue des gens.
Je suis vite assailli par 23 gamins aux âges fort divers puisque la classe regroupe des " grandes sections " et un… CE2. Ce que je n'ai jamais vu dans toute ma carrière!
Tous se mettent à
babiller, sans ordre, sans méthode, sans respect, sans objectif noyant toute mes tentatives d’engager le dialogue. Ils n’auront jamais su les raisons réelles de ma visite. En quelques minutes j’ai perçu ce qu'est l’inégalité scolaire. Elle est là sous mes yeux avec ces enfants auquel la collectivité n’apporte même pas le strict minimum. Elle
me révolte beaucoup plus que celle dont on parle tellement
dans els banlieues. Ici elle
se développe durablement dans l'indifférence et la solitude!
J’ai alors pensé au conseil d’école de vendredi soir à Créon où le débat a porté sur des crédits jugés insuffisants, une dalle de sol décollée soupçonnée d’altérer la santé des élèves, un interclasse jugé trop court par les uns et trop long par les autres. Devant moi, j’ai une enseignante, sorte de Robinson Crusoé, encore abasourdie qu’un Vendredi débarque avec un appareil photo-numérique auquel elle ne pensait même pas. Elle se déconnecte de cette classe qui doit lui peser et m'abandonne aux vagabondages de gamins gavés de télé et de pseudos émotions fortes.
En sortant je songe au voyage que je devrais organiser pour les parents des élèves créonnais. Pas très loin. A une demi-heure de route splendide sur la ligne de crête ils trouveraient matière à réfléchir sur les moyens mis à la disposition du service public d’éducation à Créon. Une commune où la mairie est en piètre état et où les écoles bénéficient de toutes les attentions possibles. Mais à chacun sa vision de l’avenir.
Mais je déblogue…