Depuis hier après-midi, en raison de la maladie incurable de mon père, me voici investi de la plus précieuse des missions : préserver les racines familiales. Une tâche qui exige beaucoup plus d’efforts qu’on ne le croit et qui prend une importance particulière au moment où la page d’une génération se tourne. En effet, comment parvenir, dans la tourmente du quotidien, à se pencher sur son passé et celui des autres, alors que l’on a déjà des difficultés à gérer le présent. Et pourtant, le nombre de ceux qui recherchent dans la profondeur des siècles les fil ténus avec leurs ancêtres devient de plus en plus important. Des dizaines de milliers de gens se construisent avec fébrilité un arbre généalogique. Ils piochent dans les registres, furètent dans des documents oubliés des archives, reconstituent des vies surprenantes ou banales, et finissent par se rassurer en se trouvant une continuité séculaire. Dans le fond, ils aiment se donner une longévité qu’ils ont peur de perdre. Le chêne qu'ils épinglent sur un mur ou glissent dans un sous-verre n'a souvent que des branches alors qu'ils devraient n'avoir que des racines.
LE CHEMIN LE PLUS ARDU
Pour moi le chemin devient plus étroit et plus ardu, puisqu’il me faut aller
chercher ces racines en Italie. Elles ne peuvent donc pas
puiser leur nourriture dans de l’écrit car il se limite à la
génératio
n de mon grand-père. mais exclusivment dans la tradition orale des souvenirs mis bout à bout. Et tout se perd, là bas, du coté de Vérone. Mon propre père ne sait rien et je n’ai donc que
des références confiées par l'un ou par l'autre.
Hier, l’un des cousins est arrivé de Cogliate, banlieue de Milan, pour me plonger dans cette époque où la France a accueilli Silvio et Pasqua. Il me fallait ressortir mes quelques mots d’une langue que j’aurais tant voulu parler couramment et désormais assumer le rôle de référent français de la branche " Darmian " ayant choisi l’émigration. Au cours des années antérieures, je n’étais que spectateur de ces retrouvailles entre mon père et les branches de sa famille. Maintenant, me voici affublé de celui de médiateur entre un passé estompé et un futur dont je sais, par avance, qu’il n’aura pas un destin extraordinaire.
J’ai du mal à assumer, à cause de cette "foutue" barrière de la langue, accentuée par l’absence réelle de pratique. J’en souffre véritablement face à Angelo et Térésina avec lesquels je voudrais partager tout ce qui fait notre sensibilité commune. Je comprends que l’Europe des Peuples soit difficile à bâtir quand celle des familles me paraît impossible… Cette confrontation entre mes désirs de passé et les réalités présentes me perturbe, car elle me laisse un goût d’inachevé.
L’ORGANISATION D’UNE CEREMONIE
Hier Jacques Chirac est allé à Tours assister à une cérémonie de remise de décrets de naturalisation à 138 nouveaux Français. Le 24 avril dernier, le comité interministériel à l'intégration, réuni à Matignon, avait décidé de rendre obligatoire, dans toutes les préfectures et sous-préfectures, l'organisation d'une cérémonie pour marquer l'acquisition de la nationalité française. En 2004, 169.000 personnes ont acquis la nationalité française contre 145.000 en 2003. Sur six personnes naturalisées en 2004, trois étaient originaires du Maghreb, un d'Afrique et un d'Asie, selon un rapport de la direction de la population et des migrations. Au-delà des statistiques, des appréciations plus ou moins racistes, il me faut profiter de ma propre expérience pour effacer le caractère superficiel de cette manifestation. Elle n'a pas d'autre fondement que de travailler une image libérale, face à celle de l'ange expulsateur de Neuilly.
En effet, les difficultés que je rencontre au niveau de la deuxième génération d’immigration paraissent bien faibles à l’égard de celles que peuvent vivre les arrivants actuels. Ce contact direct avec un pan entier de mon histoire familiale me permet d’apprécier la vie de ces jeunes, qui ont un pied entre deux pays, deux langues, deux cultures. D’abord il leur faut faire leur deuil, avec plus ou moins de résistance, de leurs racines ou de leur avenir. Une situation beaucoup plus facile quand on est aux deux extrêmes du système social : réussite de l’intégration ou échec patent des espoirs mis en en elle. Il n'ya plus d'autre alternative proposée par le système français. J’imagine combien ce doit être un déchirement d’autant plus important que l’écart entre les repères est grand. L’Italie et la France ne se tournent pas le dos…mais qu'en est-il entre les autres pays d'où viennnent les immigrés actuels et le nôtre.
Parmi ceux que Chirac a adoubé Français, il y avait certainement des " abîmes " culturels qui ne se combleront pas, mais qui au contraire se creuseront. J’imagine ce qui me serait arrivé si, par hasard, je m’étais retrouvé avec mon père, réexpédié dans un pays dont je ne baragouine que quelques phrases standard. Seuls celles et ceux qui ont éprouvé cette difficulté de communiquer avec ses origines peuvent comprendre le désarroi éventuel des déracinés "ré-enracinés" de force sur leur terre natale, qui n’a rien de nourricière.
BLESSURE PROFONDE ET IRREMEDIABLE
Mon père pleure, privé de parole par la maladie. Pour lui, le traumatisme de l’absence de dialogue avec ce couple qui le ramène sur une période finalement très heureuse, se mue en blessure profonde et irrémédiable. Les mots qu’il aimait tant manier comme des hommages à ses parents, ne viennent plus et me voici traducteur de celui qui ne peut plus renouer avec son enfance.
Ils sont là, Angelo et Térésina, prés de lui, attentionnés, impressionnés, apeurés après plus de 1300 kilomètres en automobile, pour ne pas pouvoir échanger. C’était tellement beau et gai quand ils pouvaient se réunir par la langue. Mon père, en ne renonçant jamais à ses origines, sans renier sa naturalisation, m'a prouvé qu’il fallait toujours être fier de sa différence. Elle enrichit, car elle permet d’avoir un zeste de supériorité sur les autres. J’ai sans cesse observé ce principe : l’immigration est un atout supplémentaire, si l’on sait la retourner à son avantage. Je suis par exemple stupéfait que la France soit incapable d’exploiter les langues, les cultures diverses qu’elle a sur son territoire.
Un exemple ? Trouvez-vous normal l’imbécillité consistant à imposer dans un collège l’anglais (première langue) et l’espagnol (seconde langue) à un jeune qui parle couramment le turc, l’arabe, le vietnamien ou le bulgare ? Ne vaudrait-il pas mieux, après le choix de sa première langue (anglais ou espagnol), le consolider dans celle dont il ne maîtrise pas la bonne pratique ? Le taux d’échec n’en serait-il pas inférieur ? La valorisation de sa culture ne donnerait-elle pas au jeune une autre idée de son pays d’accueil ?
C’est en stigmatisant, en rabaissant, en écartant le savoir " non officiel " de l’autre que l’on pave l’enfer scolaire de bonnes intentions sans grand intérêt. Ah ! si on m’avait appris l’italien, combien je serais heureux aujourd’hui, car enfin, je n'aurais pas à parler avec les mains et un dictionnaire. Il n’y a rien de plus humiliant, quand on ne veut pas rompre ses racines et devenir une plante hors sol, que de perdre l'usage des mots. Le garder, ce n'est pas trahir sa Patrie d'adoption, c'est la soutenir.
Le communautarisme n’est que le reflet de notre société uniformisatrice qui oublie que nous ne sommes que les minuscules pièces d’un puzzle extrêmement complexe. Se souvenir d’où l’on vient n’a jamais empêché de savoir où l’on va. Encore faut-il que l’on vous donne les " outils " pour " tricoter " les liens qui permettent de ne pas sombrer dans la nostalgie ou dans l’euphorie. Tout hier, avec Angelo et Térésina, j’ai navigué à vue entre les deux. Dommage. J'aurais préféré rester simplement dans le présent partagé!
Mais je déblogue…