La rentrée sera marquée par le départ de la course aux présidentielles. Une sorte de Palio comme à Sienne où, dans un espace réduit, les participants s’efforceront, par tous les moyens, de prendre la tête. Pas un instant d’hésitation : l’essentiel
consiste à déstabiliser ses adversaires au péril de sa vie politique, en portant les couleurs de son quartier (contrada) le plus longtemps possible. La place de Sienne, où se déroule cette explication extraordinaire, constitue pour moi un lieu mythique par sa luminosité, son écrin de briques rouge rosé et son caractère paisible en temps ordinaires. On sait que la compétition met le " feu " à cet espace en forme d’immense réceptacle, le "Campo", pour foule touristique languissante.
C’est à une fête violente et aussi vraie que la vie, loin de tout folklore, que les Siennois ont confié le mythe de la grandeur d’un Etat qui n’est pas tout à fait mort. dans lequel ils constituaient en milice leurs habitants aptes su service armé. Les fameuses " Contradas ", au nombre de dix sept, représentent des organismes territoriaux démocratiques, nés en même temps que la ville, réunissant les citoyens d’un quartier.
LES CONTRADAS
Elles ont des noms symboliques et pittoresques: Tartuca (Tortue), Onda (Onde), Lupa (Louve), Nicchio (Coquille), Oca (Oie), Istrice (Hérisson), Drago (Dragon), Civetta (Chouette), Chiocciola (Escargot), Pantera (Panthère), Aquila (Aigle), Bruco (Chenille), Leocorno (Licorne), Valdimontone (Mouton), Giraffa (Girafe), Selva (Forêt), Torre (Tour). Amusez-vous donc à trouver quel(le) candidat(e) aux présidentielles françaises vous pourriez mettre sous ses " contradas ".
En vous promenant à pied dans la cité de Sienne ce serait plus facile, car vous découvririez aisément, grâce à
des bannières, des écussons, le secteur dans lequel vous vous trouveriez. Sienne
respire la compétition, l’esprit clanique, la vie sécrète, les
affrontements ancestraux. La
cité se trouve sans cesse en campagne et, dès que la première fabuleuse course du palio se termine (2 février) on pense à la prochaine
(16 août) avec le sentiment,
qu’un jour ou l’autre, justice vous sera rendue. Il suffit de se préparer, de
trouver les coups tordus les meilleurs, de
laisser les poursuivants s’échauffer, se
balancer hors de la piste pour g

agner.
Rien ne sert de filer vite en tête, car les pièges sont aussi nombreux
qu’au milieu du peloton ! Chez nous, il en sera de même, dès cette semaine, car malgré les vacances, chacun se prépare aux premiers "tours groupés" où les chutes provoquent le désespoir des supporteurs citoyens. Une glissade dans un virage à gauche, un rapproché trop serré à droite vous faisant franchir les limites, une attitude trop attentiste, et la catastrophe peut survenir à tout moment. C’est cette incertitude qui donne toute son attractivité à une compétition sans véritables règles autres que celles de la jungle.
LA VERTU ET LA RUSE
Les jockeys sont censés être, pour leur camp, la vertu et la ruse, alors que les chevaux les portant vers le succès illustrent la chance et le destin. Le plus souvent, ces premiers représentent les espoirs d’un clan et ne sont pas d’ailleurs… du peuple siennois. Ce sont des "butteri" (gardiens des bestiaux en Maremme) et des campagnes du Latium, ou des "vaqueros" sardes et siciliens. Héros de la course dont on se souvient de génération en génération, comme dans une légende de paladins glorieux et de traîtres perfides, ils ne jouissent pas actuellement d’une bonne réputation. Quand les Siennois veulent dire de quelqu'un qu'on ne peut pas se fier à lui, ils disent avec désinvolture qu’il est comme… un " jockey du Palio ".
ls établissent, le plus souvent entre eux, des pactes d'intérêt, s'aident, s’entravent les uns les autres, sans même tenir compte des consignes du " Capitaine de la Contrada ". Les citoyens des quartiers les surveillent avec méfiance et sont prêts, aussi bien à les exalter qu’à les battre, à les combler autant d’estime que de coups. Il y a toujours des accords secrets, des rapprochements contre nature ou historiques dont on ne connaît les dessous que quand le signal du départ est donné ! Il existe, en effet, entre les " contradas ", un jeu complexe d’alliances et de rivalités. Des quartiers supposés proches (Tartuca et Chiocciola, Onda et Torre etc.) sont souvent des ennemis irréconciliables. Il n’est pas rare que les alliances soient oubliées, face à l'ambition de la victoire. En attendant, chaque camp affûte ses armes, persuadé qu’il aura, le moment venu, la peau de l’ami ou de l’adversaire.
TARTUCA ET LA LUPA
D’abord, vous avez les partisans de la " Tartuca ", qui commencent à s'impatienter. Ils comptent sur une sortie d’hibernation de leur favori qui, lentement mais sûrement, revient dans le jeu. On les raille car on les voit arriver de loin, sans se presser, pour revendiquer une première place revenant de droit à leur " poulain ", en raison de sa capacité à rassembler, à devancer finalement les " trop pressés ". On prétend à Sienne que, pour donner davantage de sérénité à celui qui a déjà perdu l’édition antérieure, et qui était parti défénitivement, ils lui ont imposé une retraite loin de l’agitation de la collectivité. Une " mise à l'écart " que la " Tartuca " ne supporte plus et qu’elle voudrait voir cesser dès le début septembre, pour entrer dans l’arène où elle estime avoir, cette fois, rang de favori.
Le problème c’est que la " Lupa " a déjà montré ses crocs acérés en son absence. Elle a vu grossir le nombre de ses fans et sa cote atteint des sommets, dont rêvent ses adversaires. Ce quartier, intellectuel par excellence, se présente comme celui de l’avenir et de la victoire assurés. Il a accompli, lors des dernières compétitions, des exploits interprétés comme des gages d’efficacité prometteurs, et s’est installé au cœur de l’événement, sans rien demander à personne.
A l’entraînement, la " Lupa " soulève l’enthousiasme, draine les foules, effectue des apparitions dans le camp des autres, histoire de démontrer qu’elle n’a peur de rien. Elle a récolté des alliés précieux, malgré son caractère déplorable, si l’on se fie aux écrits qui arrivent. On lui donne désormais, sauf accident grave, de bonnes chances de terminer les deux premiers tours d’échauffement en tête.
DRAGO ET LEOCORNO
" Drago " effarouche apparemment bien des gens, mais parvient finalement à en séduire beaucoup. Son agitation permanente, son souci de préserver son quartier de tous les étrangers, le soutien médiatique dont il bénéficie, l’ont rangé parmi les plus solides favoris. Il dévore les kilomètres dans la campagne pour se préparer à la lutte finale, comme pour décourager tous les autres prétendants. On vient de l'expédier au bord de la mer afin qu'il soit en pleine forme.
" Drago " crache le feu de Dieu, expédie des coups de pattes mortels, échappe à tous les guets-apens, piaffe d’impatience et défie surtout " Leocorno " a la crinière blanche qu’il a réussi à mettre à distance respectable dans les paris institutionnels.
Les partisans de cette " contrada " désespèrent, depuis plusieurs mois, car leur "cheval" vient d’être sérieusement secoué par une fièvre mystérieuse. Certains ont même prétendu qu’il avait manigancé une sombre affaire de dopage à l’eau claire de " Drago "… Une enquête rapide a permis d’identifier les coupables expiatoires dont on a du mal à croire qu’ils aient été totalement étrangers au camp de " Leocorno ".
Il y a aussi " Chiocciola " qui sort de son "palais coquille" de temps à autre pour s’intéresser à ce qui se passe chez les autres. Il a connu un triomphe inattendu lors du dernier palio. Il est vrai que l’élimination inattendue de " Tartuca " l’avait laissé dans l’ultime ligne droite avec " Pantera " blotti au cœur du peloton, attendant patiemment son heure, pour finir par passer la ligne en vainqueur. La victoire fut facile car aucune " contrada " ne voulait du succés de " Pantera " et la foule approuva largement l’envolée historique de cet " escargot " pointant toujours ses cornes au bon moment.
Les milieux bien informés bruissent d’une rumeur sur le prochain Palio français : le défi entre " Chiocciola " et " Pantera " serait à nouveau programmé pour l’épreuve prochaine… car " Civetta " revient en pleine lumière pour porter les couleurs de la lutte ouvrière, " Istrice " déploie ses piquants révolutionnaires, " Buco " rêve de voir un jour l’éclosion du papillon rouge de son idéal et " Valdimontone " bêle en béarnais qu’il doit être rangé parmi les plus redoutables prédateurs…
Le " Palio " siennois est impitoyable et nul ne saurait en prévoir l’issue. Et croyez-moi on est loin de la politique…
Mais je déblogue…
Retour sur chronique (articles publiés après cette chronqiue) :