Les matins ouatés et frais annonçaient des journées dynamiques, qui contrastaient avec celles longues, parfois ennuyeuses de l’été caniculaire. De tous les hameaux montaient des odeurs familières, prometteuses, envoûtantes, magiques. Dans toutes les conversations, les " grands " n’évoquaient que des exploits de tartarins sympathiques, des signes de chasse fastueuse qu’ils cherchaient dans le ciel, comme les Sioux des rares magazines récupérés dans des poubelles de riches. De partout la vie grouillait, comme s’il lui fallait se presser de se montrer, avant qu’il ne soit trop tard. Je ne souhaitais pas voir finir ce mois de septembre, que j’ai toujours aimé passionnément, et que je continue à croire le plus émouvant de l’année.
JE SUIS TENTE DE TOUT PLAQUER Chaque année, je me promets de prendre, un jour ou l’autre, le temps de jouir pleinement de ces semaines exaltantes que m’a toujours gâché l’idée saugrenue de concentrer les vacances scolaires sur seulement deux mois. Plus de longues traques solitaires des cèpes, plus de partages joyeux dans les rangs des vignes familiales, plus d’aventures pro
ches, et pourtant dignes des exploits des conquérants les plus glorieux. Rentrer avec une douzaine de jeunes bolets à tête noire, ou dénicher une grappe géante sur un cep de vigne, me transformaient en Buffalo Bill triomphant, alignant ses bisons. Caresser un lièvre tué par un Nemrod adroit, ou voler une plume à la queue d’un faisan royal meublait mes envies de trophées.
Je vous avoue que, souvent, je suis tenté de tout plaquer pour retourner vers ces histoires naturelles. De temps en temps, une envie de revivre ces sensations enfouies sous la poussière de mes souvenirs, me prend. Je vais donc respirer l’odeur d’un plateau de cèpes sur la marché, ou je participe à une chasse privée, sans jamais tirer le moindre coup de fusil, comme ces gens qui ont besoin d’oxygène pour se régénérer. Souvent j'étouffe...
Pourtant, il ne me reste véritablement de ces mois de septembre d’antan qu’une seule passion, qu’un seul repère fort : les pommes ! Je ne peux pas me séparer d’elles, et elles m’accompagnent chaque jour comme pour me permettre des fulgurances automnales. Aucune ne se ressemble, pour un amateur avisé. D’ailleurs, il n’y a pas pire calamité qu’une golden aseptisée, standardisée, calibrée. Le scandale de la pomme artificiellement saine n’a jamais éclaté, car le profit qu'elle génère étouffe le bruit des révoltés dont je suis. De grâce, lectrices et lecteurs, refusez ce qui demeure le pire affront que l’on puisse faire à la nature : celui qui consiste à refuser l’un de ses fruits, au prétexte qu’elle ne lui a pas donné la perfection commerciale.
UNE POMME VÊTUE DE SA SIMPLICITE
Une pomme vêtue de sa simplicité vaut bien, en effet, tous les plaisirs sophistiqués. Je n’en connais pas une, mais des dizaines, dont les charmes sont différents. Pas une semaine sans que je goûte à
une variété particulière, car je ne supporte pas de refuser la diversité extraordinaire que l’on trouve sur le marché. Septembre ouvre une caverne d’Ali Baba, avec des trésors pour papilles. Et ce, depuis la nuit des temps, puisque le pommier est certes apparu un peu plus tard qu’Adam et Eve, mais au minimum il y a quatre-vingt millions d’années ! Il en existe désormais des milliers de variétés, alors que les Grecs n’en répertoriaient que… 6 et les Romains … 30. Au XIX° siècle, officiellement, en France, on était passé à 527 ce qui donne une idée exacte des croisements dont la pomme a été l’objet. On l’a façonnée, adaptée, améliorée, mais on n’a pas profondément changé sa structure. Elle ne se différencie pas seulement par son apparence, mais surtout par son goût. Malheur à celui qui prétendrait que la Golden du supermarché lui tient lieu de référence. C’est la pire de toutes, car elle n’a justement aucune saveur. Bien évidemment, c’est celle que je ne supporte pas, avec la Canada, trop farineuse. Je n’aime que les pommes qui se méritent, qui résistent à la morsure car, prendre un fruit et le dévorer au trognon à belles dents, constitue un acte de liberté sans pareil. Quand je passe, à n’importe quelle heure, à côté du compotier, je ne résiste pas à la… tentation. Je m’offre une victime expiatoire, permettant je ne sais trop pourquoi, de me réconcilier avec l’air d’un temps plus ou moins " ensoleillé ".
TENDRE LA MAIN POUR SUCCOMBER Les rouges Reine des Reinettes, les jaunes Sainte Germaine, les nerveuses Chanteclerc, les robustes Reinettes du Canada, éclipsent, sans aucune discussion, tous les autres nouveaux " produits " de la société de consommation. Il suffit de tendre la main vers elles pour succomber. Surtout, quel qu’en soit le prix, il ne serait pas raisonnable de les peler ou de les partager. N’en déplaise aux préceptes de Nadine de Rothschild, le couteau à éplucher est à la pomme ce que le cure dent est à la poule. Il faut croquer, sans complexe, à pleines dents, sans souci de
l’heure et du lieu, pour apprécier véritablement le plaisir unique du fruit défendu. D’ailleurs, je n’ai jamais mangé de pommes meilleures que celles que j’ai pu ramasser dans le pré du voisin, ou en passant le long d’un chemin. Je ne supporte pas de les voir dans l’herbe, abandonnées, méprisées, oubliées, par une époque qui ne sait pas qu’antérieurement on les posait délicatement, dans le chai, sur un vieux drap, pour qu’elles attendent des moments où elles apporteraient, dans la cuisine, en plus de leur splendide odeur dans leur lieu de stockage, une goutte chaude d’automne dans l’eau froide de l’hiver. Je comprends mieux maintenant, en vieillissant, que la simplicité devient, à notre époque, un luxe, que la sincérité est les plus précieux des biens. Une vraie tarte aux pommes suffit à mon bonheur, et je me laisse aller parfois à en préparer pour les autres. Et une tarte Tatin réussie (ce n'est pas facile) me comble. Je suis exigeant, car la qualité des fruits utilisés ne peut éclipser le reste. Ce sont eux qui comptent, et eux seuls.
Une tarte aux Golden (oui je sais, je fais une fixation raciste) ne rime à rien. En revanche, je vous conseille d'utiliser une reine des reinettes ou une reinette du Canada avec, pour parfumer, une petite lichette de Calvados, et si vous voulez y ajouter de la compote, surtout faites-là avec les mêmes pommes que celles que vous disposerez sur la fond de tarte… Et, savourez, car dans le monde actuel, ce qui est franc comme une pomme devient rare !
Les "Golden" occupent, par exemple, le devant des rayons dans les supermarchés de la ville en séduisant la clientèle par leur seule apparence. Malheureusement, ce n'est qu'après y avoir goûté que l'on s'aperçoit qu'elles sont insipides, et sans intérêt réel. Retenez donc, chaque jour, en croquant la pomme, cette leçon de choses, et prêtez le fameux serment du jeu de "pomme" qui vous fera résister à tout ce qui ne porte pas les couleurs de l'automne ! Le printemps 2007 risque d'être frais !
Mais je déblogue…