L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
J’ai bien du mal à me concentrer sur l’évolution de la campagne interne du parti socialiste, même si je crois sincèrement que nous n’avons encore rien vu tant l’ambiance devient détestable. Impossible d’exprimer un avis divergeant de ce qui doit être l’opinion dominante. La résistance mollit et les ralliements se succèdent, histoire de démontrer qu’entre les convictions et les ambitions il existe les petits arrangements entre amis.
Il y a pourtant des combats à mener, quel qu’en soit l’issue, afin de ne pas se noyer dans la masse et résister au nom de principes qui n'ont jamais été honteux. Le passage récurrent de l’ouragan des sondages lessive les consciences, la montée d’une forme d’intolérance transforme toute critique en crime de lèse-majesté, la " ringardisation " du concept de la gauche se profile, au profit d’une " pipolisation " permanente des idées. Tout conduit inévitablement à un résultat certes respectable, qui placera ceux qui l’auront voulu face à de lourdes responsabilités. J'ai beaucoup de mal à supporter ce contexte qui transforme tout porteur d'une autre philosophie en suspect potentiel. Dans ce cas le recul puis parfois la fuite permettent de se préserver.
SE LAVER L’ESPRIT
Alors, ce matin, j’ai donc décidé de me changer les idées. Et, franchement, je ne connais pas meilleur moyen de se laver l’esprit que d’aller, seul, parcourir les sous-bois à la recherche des cèpes. Cette quête, ancrée dans ma vie depuis que je sais marcher, constitue beaucoup plus qu’un acte cupide destiné à accumuler des kilogrammes de nourriture dans un
congélateur. Il s’agit d’une démarche authentiquement rituelle qui révèle justement la véritable personnalité des femmes et des hommes qui la pratiquent. Il n’y a pas, en effet, de test plus efficace que celui consistant à lâcher dans une forêt un amateur de champignons. En l’observant quelques minutes, on sait de suite ce que l’on peut attendre de lui. L’avidité au gain transparaît vite, le goût du secret aussi, la solidité de sa solidarité également, son sens du partage se révèle, son respect pour les autres se niche dans sa manière de cueillir les cèpes, et son émotivité peut même s’exprimer dans une rencontre avec un bolet de qualité… Un homme qui reste totalement insensible face à une pousse collective de têtes noires ne sera jamais un ami fidèle, car il n’a aucun sens de la beauté de la vie.
Je suis par ailleurs formel sur ce sujet : le ramasseur de cèpes, en Entre Deux Mers, appartient en effet à l’aristocratie du genre. Il a des habitudes de plus en plus rares, qui sont issues de la typologie forestière très diversifiée, nécessitant un long apprentissage. Nul ne peut prétendre, en Créonnais, s’arrêter au hasard au bord d’une route, entrer sous des frondaisons et ressortir avec une récolte pléthorique comme dans d’autres départements. Ici tout se mérite et appartient à une culture du milieu, de ses particularismes et plus encore de la capacité à analyser plusieurs paramètres.
CATEGORIES ET CARACTERES DIFFERENTS
On trouve donc parmi les chercheurs de cèpes, comme dans la vie publique, des catégories et des caractères différents. Il y a, par exemple, les sentinelles d’alerte. En général, ce sont des inactifs, vivant de bric et de broc, des retraités discrets aux
revenus modestes, ou de véritables passionnés très engagés dans leur passe-temps. Ils ont un comportement similaire aux commandos parachutés en territoire ennemi. En général, ils ne sont que des ombres furtives que l’on voit quitter dès potron-minet leur domicile pour entrer dans un royaume dont ils connaissent les moindres repères. Ils possèdent un sixième sens, celui d’effectuer une synthèse de plusieurs paramètres (climat, lunaison, exposition…) qui leur permet de dénicher les premières pousses.
Chaque village, chaque hameau d'Entre Deux Mers possède ses découvreurs annuels dont les troupes moins libres professionnellement épient les faits et gestes. Ils savent que plusieurs sorties de ces spécialistes signifient que la ruée vers l’or noir sera rapidement engagée. Dès le lendemain, on retrouvera le second cercle, qui grâce à ses services secrets a obtenu des renseignements précieux ou tente d’échafauder : type de pousse (noir ou roux), généralités sur les hébergements (Châtaigniers ? Charmes ? Chênes ?) définition du lieu des trouvailles (Lisière ? Bordure de ruisseaux, Clairière ?). Ces ramasseurs émérites filent donc, dès qu’ils ont une minute, vers leurs fameux " replats ". Ils se les transmettent parfois de génération en génération, et sont réputés adaptés aux circonstances particulières d’une époque.
AMOUREUX DE LA QUALITE
Ces gens de conviction sont des amoureux de la qualité, mais pas toujours de la quantité. Leur première satisfaction leur vient de la vérification de leur savoir faire. Il n’ y a rien de plus déprimant pour eux que de constater que leur science du cèpe a été prise en défaut en ne trouvant pas la pousse attendue dans un lieu connu d’eux seuls. En revanche, une jubilation intime les enva
hit quand ils se retrouvent face à la récolte espérée. Ils prennent leur temps pour les cueillir. Ils ne bougent surtout pas durant une poignée de secondes pour bien repérer le terrain avant d’entrer en terre promise, et bien mesurer l’importance du trésor. Ils respectent un silence religieux même si leur meilleur ami est à quelques mètres de là. Celle ou celui qui n’a jamais vécu cette sensation ne saurait appartenir à la caste des authentiques chercheurs de cèpes. Les instants sont magiques. Ils ne se partagent pas, et surtout ils se renouvellent à chaque découverte de ce type.
Il arrive ensuite dans les bois la troisième vague, celle des exploiteurs. Eux tablent toute leur stratégie sur celle du marathonien. Ils ne se posent pas de questions et arpentent les forêts pour racler tout ce qui y pousse afin de vendre leur cueillette. Ce sont eux qui ont creusé la tombe des cèpes, car ils s’apparentent aux stakhanovistes qui détruisaient, par leur soif de productivité, leur propre ressource. Peu de respect pour les sous-bois, destruction des champignons jugés parfois non comestibles par ignorance, interpellations bruyantes, révulsent les aristocrates de la recherche. Il gâche le plaisir des autres, illustrant les défauts actuels du système social : le profit et l’inculture prennent le pas sur la passion et le respect d’un art de vivre. Ils ne visent que la quantité, pour pouvoir, au bureau ou sur un chantier, éclabousser les copains de leur classe supposée.
LE SYNDROME DE ROBINSON CRUSOE
Partir un matin de bonne heure vers un endroit connu constitue en tous cas le bonheur parfait. Il doit être identique à celui qu’éprouvaient les marins en quittant le port pour une destination lointaine. C’est du moins ce que je ressens. Je romps les amarres avec un monde fait de certitudes, pour m’engager dans une aventure que je ne maîtrise pas. Entrer dans une forêt s’apparente en effet fortement à une sortie en mer. Je louvoie avec l’espoir de trouver un vent favorable. Je doute de mes analyses sur la route à prendre. Je m’émerveille d’une trouvaille exceptionnelle sur une " plage " de lierre, de feuilles sèches ou de mousse. Je ressors trempé mais heureux d’un périple aux objectifs incertains. Je suis fier, quoiqu’il arrive, du résultat, car je suis le seul à en porter la responsabilité. Je n’ai été, durant ma quête, tributaire d’aucun autre paramètre que mes propres décisions. Plus de pression extérieure. Plus d'interférence de concurrence. Plus de miroir pour déformer un raté ou minimiser une réussite.
Quand j’étais gamin, dans mes escapades dans les bois sadiracais, j’avais le sentiment de partager la vie de Robinson Crusoe : je devais trouver les bonnes solutions pour me procurer ma nourriture, et inévitablement j’envisageais de m’installer dans cette cabane dont rêvent tous les gosses libres. J’étais persuadé qu’en me retirant du monde des adultes, j’aurais la capacité de vivre dans les bois en parfaite autarcie. J’ai retrouvé ce syndrome qui n’a que rarement un sens pour les autres.
Ce matin, j’avais besoin de cette interruption momentanée des images habituelles, indépendantes de ma volonté. Durant trop peu de temps je ne devais plus rien à personne, et j’avais la certitude de la sincérité du milieu environnant. Je n’ai pas les moyens de la tentation de Venise, alors je me contente de celle des cèpes. Et faites-moi la grâce de me croire : le bonheur n’est pas que dans le pré, il est aussi dans les sous-bois !
Mais je déblogue…