Brutalement, mon père vient de décider d’aller ailleurs. Epuisé par une lutte disproportionnée, il semble vouloir tourner une nouvelle page, moins dense, moins noire aussi, de sa vie. Hier, il a été installé dans son lit et il a entamé la plus longue des attentes, celle qui vous conduit vers le plus bref et le plus infini des voyages. Dans ma vie publique ou privée je rencontre souvent la mort chez les autres. Je ne l’ai cependant jamais vue arriver lentement, sournoisement pour me prendre l’un des miens. Je n’ai que le souvenir des périodes ayant précédé la disparition de mes grands parents, sans avoir pleinement conscience de la dureté de ces situations.
Mon père s’efface lentement, comme s’il était tombé dans des sables mouvants l’empêchant de s’exprimer, et le privant même du droit d' appeler au secours. Cette lente agonie me perturbe, car elle me place face à moi-même, et à une affreuse contradiction : tout faire pour ne pas qu’il disparaisse physiquement, et le savoir enfin soulagé de ne plus avoir à résister à un adversaire invisible qui le torture.
MON IMPUISSANCE ABSOLUE
Ces minutes silencieuses, dans sa chambre, seulement meublées par le faible rythme de sa respiration, me confinent dans une impuissance absolue. Rien n’est pire que l’attente d’un événement que l’on redoute, mais dont on ne connaît ri le début et encore moins la fin. Je cherche vainement à apprendre de ce filet de vie qui le relie encore au monde. La moindre anicroche, le moindre soupir, le moindre signe d’anormalité me plongent dans le doute. Je ne sais pas comment il me faudra réagir pour tenter de l’accompagner du mieux possible. Et, chaque départ vers ma vie publique me culpabilise au plus haut point. Il m’est impossible de ne pas penser que, quelques secondes après que j’aie franchi la porte, il peut nous quitter discrètement, sur la pointe d’un souffle plus court que les autres, alors que, paradoxalement, quand je suis assis à ses côtés, je ressens un dramatique sentiment d’impuissance.
Ses yeux fermés sur ce monde de supplices masquent une réalité intérieure difficile à imaginer. Revoit-il sa vie entièrement tournée vers les autres ? Qu’espère-t-il retrouver dans son monde du silence ? Quelles images passent sur l’écran désormais noir de ses journées sans soleil ? Qu’attend-il de moi ? Que puis-je lui donner comme signe fort de l’amour que j’ai pour lui ? L’incommunicabilité pèse terriblement sur près de 60 années d’échanges, peu démonstratifs, mais suffisants pour se comprendre. Je souffre de ne plus pouvoir partager avec lui le moindre signe de reconnaissance. Plus de paroles. Plus de regards. Plus de silences constructifs. Et je songe à tout ce que je voudrais maintenant lui confier, et que comme un idiot je n’ai jamais su lui dire.
Notre société renforce le concept de l’immortalité. Elle s’accroche au progrès comme le naufragé à une bouée. Elle espère secrètement que le médecin trouvera une solution à l’inéluctable. Elle se cache derrière la technicité de ses spécialistes, afin de ne pas voir le gouffre qui se profile tôt ou tard.
UN VERITABLE SUJET DE DEBAT Il est exact que je ne crains pas la mort, car je sais qu’elle est probablement moins pénible pour soi (ne serait-ce que parce qu’on ne la ressens pas toujours) que chez les autres. On n’est jamais impuissant pour son propre destin, puisque l’on a toujours la possibilité de lui donner la direction que l’on veut. Abréger sa propre souffrance devrait être reconnu et admis tant que l’on en a la lucidité intellectuelle. En revanche, quelle terrible décision à prendre, pour aller au devant des appels de l’autre. Une situation d’autant plus exigeante que nul ne sait quelle est la part de désespoir ou de volonté réelle dans une pareille demande.
L’euthanasie deviendra un véritable sujet de débat. Je suis certain que personne n’osera le relever, car il va à l’encontre de l’opinion dominante, celle qui veut qu’une existence se poursuiv

e dans toutes les circonstances, au nom de la souffrance expiatoire de ses comportements antérieurs. Des brèches dans cette position ont été imposées par des circonstances exceptionnelles, mais demeurent beaucoup trop marginales pour pouvoir imposer à la société de se pencher sur ce qui deviendra une vision humaniste de la fin de vie.
L’euthanasie est revenue d’actualité depuis le XIXe siècle, à partir du moment où les progrès de la médecine au niveau des traitements physiques et du prolongement de la vie ont poussé l’État, la profession médicale, les philosophes et les théologiens à débattre du sujet de la qualité de la vie. Il leur faudra tôt ou tard se pencher sur le droit, pour un être humain, de déterminer le moment où cette qualité s’est tellement dégradée qu'il devient acceptable et licite de mettre un terme à son agonie et sa souffrance. Le nier, en cette période où l’on atteint des âges avancés, mais avec de graves dégradations de l’intégrité physique, c’est pratiquer la politique de l’autruche.
ELLE AVAIT TIRE SA REVERENCE
Dans la soirée, alors que j’écrivais ces lignes avec un coupable retard, le téléphone m’a replongé dans mes incertitudes. Il me fallait me rendre chez une personne décédée. Bizarre circonstance qui m’obligeait à aller à la rencontre de ce que je redoutais pour mon père. Une dame de 82 ans avait abandonné son époux (95 ans) en s’endormant définitivement sur sa chaise, dans une cuisine d’une autre époque, et une maison sans eau chaude. Sans crier gare, elle avait tiré sa révérence comme une princesse qu’elle n’avait jamais été.
Cette mort, qui m’oblige à me plonger dans des démarches administratives et surtout, avant son évacuation vers le funérarium, à lui poser un bracelet plombé au poignet, ne me perturbe pas. Elle est nette, propre, simple, facile à admettre, car elle tue l’espoir en une fraction de seconde. Elle était là, figée sur son siège comme ces personnages de cire que l’on place dans les musées pour illustrer le monde paysan. La table couverte d’une toile cirée luisante attendait un repas qui ne viendrait plus. La vie s’était figée. Elle me rappelait qu’en d’autres lieux elle pouvait "s’éterniser", comme diraient celles et ceux qui croient qu’elle n’est qu’un éternel recommencement.
DIMENSION INTEMPORELLE
Les voisins, rassemblés devant la porte, lui donnaient sa première dimension intemporelle, en évoquant sa personnalité, son quotidien, son courage au service de son mari, dans un contexte pour le moins fruste. Leurs convers
ations valaient toutes les homélies à venir. Je reste en effet persuadé que la mort n’est définitive que quand on n’existe plus dans les souvenirs d’une personne sur terre. L’éternité se limite, selon moi, à la fragilité des mémoires. Sombrer dans le néant passe par l’oubli des autres. Il suffit que quelque part, dans un esprit, vous existiez en image, en anecdote, en histoires plus ou moins graves, pour considérer que vous êtes provisoirement immortel. Là bas, dans son lit, mon père glisse. Il ne cherche même plus à se cramponner au regard des autres. Lui qui n’a jamais refusé de tendre, en n’importe quelles circonstances, la main aux autres, il n’a plus la force de tenir la mienne. C’est moi qui m’accroche à la sienne, comme si je pensais être capable de lui restituer une part de la vie qu’il m’a donnée. Vanité impardonnable que celle-ci. Aussi absurde que celle qui voudrait que nous puissions retourner en arrière pour n’accomplir que des actes fondamentaux, et oublier les scories minables que nous impose un perception étriquée de ce que nous croyons être notre destin.
Mais je déblogue…
JE VOUS AVAIS PREVENUS ET POURTANT VOUS NE M'AVIEZ PAS CRU...
(Chronique à relire : "COMPRENNE QUI POURRA)