L’AUTRE QUOTIDIEN avait publié plusieurs chroniques sur le retour annoncé d’Alain Juppé à la Mairie de Bordeaux ou à l’Assemblée nationale, et vous avait même fourni à plusieurs reprises des éléments précis sur la date de ces opérations... il n'a pas toujours été pris au sérieux, mais les faits sont là! Si la reconquête du siège de député a été abandonnée en cours de route car le risque était trop élevé d’organiser une élection législative partielle juste après les événements du CPE, il a donc été décidé que le " come back " s’effectuerait par le premier échelon de la vie politique. C’étai
t celui qui paraissait le plus sûr et dont l’enjeu était extrêmement limité. Alain Juppé n’engageait, dans ce qui ne ressemblait vraiment pas à une aventure, que son image personnelle et pas nécessairement celle du gouvernement ou du Président de la République. Impossible de raccrocher les querelles nationales ou les difficultés sociales présentes à un scrutin présenté comme exclusivement bordelo-bordelais, et qu’il a pris soigneusement soin de maintenir dans ce giron. Personne n’a d’ailleurs souhaité, dans chaque camp, en faire autre chose qu’un scrutin " local ". Depuis plus d’une demi-siècle, jamais une liste sortante n’a été battue sur les rives de la Garonne. Mieux : elle a toujours été élue au premier tour, quel que soit l’adversaire. Les récentes consultations électorales bordelaises n’avaient pourtant pas été très glorieuses puisqu’aux cantonales, Michèle Delaunay avait raflé un siège supplémentaire pour la Gauche, et aux régionales la liste d’Alain Rousset avait obtenu la majorité sur la ville. Autant de signes confortés par les difficultés rencontrées par Hugues Martin lors du remplacement d’Alain Juppé à l’Assemblée nationale, qui n’ont pas été confirmés hier. Tous les observateurs un tant soit peu objectifs et expérimentés avaient d’ailleurs répété que si Alain Rousset était allé jusqu’au bout de sa volonté de conquérir le fauteuil de Chaban-Delmas, il aurait eu de fortes chances de l’emporter…tant Michèle Delaunay avait obtenu un résultat de qualité (48,7 %) s’inclinant de 576 voix. Ces paramètres rendaient ces municipales artificielles beaucoup plus incertaines que les précédentes. Mais force est de constater qu’Alain Rousset a eu raison de ne pas se lancer dans l’aventure gagnable face à Hugues Martin, plus incertaine face à l’ancien premier ministre.
UN ENJEU AU SECOND NIVEAU
Ces municipales avaient donc finalement un enjeu au second niveau dont on n’a pas beaucoup parlé durant la campagne, car il est compliqué à expliquer : celui du devenir de la Communauté Urbaine de Bordeaux. En effet, si le nombre de sièges attribués à la ville de Bordeaux est fixe, il faut savoir que sa répartition s’effectue sur la base des résultats de chaque liste au scrutin municipal. La marge actuelle pour la majorité de gauche d’Alain Rousset a été fragilisée par les élections partielles de Saint Aubin Médoc, qui a annulé le siège ga
gné antérieurement à Gradignan… Pour qu’Alain Juppé espère revenir en Juin 2007 à la CUB, pour quelques mois, après les législatives et la probable élection d’Alain Rousset au Palais Bourbon, il lui fallait dépasser les 60 % des voix exprimées… au premier tour (impossible) au second tour (possible selon le report des voix entre La liste Hurmic et la liste Respaud) et le pourcentage du FN. Cette situation a pesé sur la campagne car Juppé n’avait pas véritablement un intérêt concret à passer dans les mêmes conditions que lors des deux scrutins antérieurs. Il avait un choix cornélien à effectuer : son amour-propre ou son ambition intacte ! Aller au second tour, c’était un succès historique pour Jacques Respaud mais un danger pour la CUB. Etre battu très honorablement au premier permettait de prendre date pour dans un an (NDLR : personne ne croit à des municipales maintenues en 2008), tout en évitant de mettre en péril la CUB.
Bien évidemment, cet enjeu a été nié par le staff Juppé, pour qui une réélection, au premier tour hier, suffisait au bonheur du revenant. Or, l’objectif de la reconquête éventuelle de la CUB devra attendre l’échéance normale et sauf nouveau coup tordu monté avec des complicités inavouables, la Communauté Urbaine restera dans le giron de la gauche jusqu’aux municipales, d'autant plus que la Gauche a gagné un siège et la droite... en a perdu un! C'est, dans ce domaine, un échec total dont on ne vous parlera pas trop!
LE TAUX DE PARTICIPATION
Le premier revers de l’ancien Premier ministre réside donc dans le taux de participation, dont on ne sait pas si l’on doit véritablement se réjouir, tant il dénote, une fois encore, une chute vertigineuse de la citoyenneté. Instrumentalisés par une " dissolution " pour convenance personnelle de leur conseil municipal, les Bordelaises et les Bordelais ont majoritairement réagi par le mépris, en restant chez eux… Plus rien n’étonne les électrices et les électeurs, et ils tournent le dos aux urnes quand ils considèrent qu’ils sont manipulés. Bien évidemment, la Gauche en est la première et unique victime. Sur 120 778 inscrits, nettement moins de la moitié s’est déplacée, ce qui permettra une fois encore de dire n’importe quoi dans les commentaires, car la tradition veut que l’on ne parle que de celles et ceux qui sont allés voter, oubliant le terrible vide civique laissé par les autres de plus en plus nombreux.
Quand, en France, on analyse les élections, on ne tient jamais compte de la représentativité du score par rapport à la cité dans sa globalité. Aucun media n’effectue des ratios de confiance des habitants en général (abstentionnistes compris) dans le résultat d’une élection, alors que c’est un repère fondamental.
En effet, les pourcentages constituent la pire des mascarades quand ils sont uniquement comparés sur les exprimés… Premièrement, parce qu’il faudra bien un jour ou l’autre reconnaître leur valeur aux blancs ou nuls, et ensuite, parce que la représentativité d’un mandat repose sur le nombre réel des personnes ayant soutenu un candidat. 56 % de pas grand chose valent moins que 40 % de beaucoup…
Et, à Bordeaux, il faudra obligatoirement noter que moins d’un électeur sur 4 a accordé sa confiance à Alain Juppé, au lieu de clamer que c’est 56 %des borgelais qui l’ont ramené au Palais Rohan ! Paradoxalement, avec environ 51 % la dernière fois, sa légitimité était plus forte en pourcentage des inscrits, compte tenu de la nette augmentation de ces derniers cette fois-ci, car elle est inférieure en voix à celle de 2001!
N’empêche que, nationalement et médiatiquement, tout le monde va se précipiter sur Alain Juppé pour le féliciter, et que l’on va exploiter ses 56 % comme du bain béni dans le camp chiraquien. Le meilleur d’entre eux est de retour. Peu importe la flacon, ils ont l’ivresse de pouvoir désormais menacer Sarkozy. Personne ne voudra aller au-delà ! Normal, on n’intéresse pas les gens qui ne se sont pas déplacés !
L’IMAGE PLUS FORTE QUE LES ARGUMENTS
La première leçon, pour celles et ceux qui refusent l’opinion dominante, c’est que ce scrutin témoigne donc, une fois encore, de la démobilisation de l’électorat (55,18 % sont restés chez eux), et qu’il faudra encore convaincre pour redonner une raison de croire dans les vertus du suffrage universel. Cette élection témoigne du malaise patent vis à vis du processus démocratique. L’annonce, par sondage, de la victoire garantie de Juppé aura eu des effets induits pervers.
La seconde, c’est q
ue l’on peut s’accorder tous les privilèges sans choquer les gens, car l’image a été plus forte que tous les autres arguments. Les Bordelaises et les Bordelais ont voté Juppé, pas UMP ou UDF. Et ce phénomène va donner des idées à d’autres… qui s’orientent vers des campagnes personnalisées à outrance. Au niveau local, il faut donc considérer que les batailles qui s’annoncent seront de moins en moins politiques, même si l’excellent score de Jacques Respaud démontre que le rassemblement à gauche (sa liste comprenait des socialistes et des communistes) n’effarouche pas l’électorat motivé. L’autre doit encore retrouver confiance dans une stabilité et une continuité des engagements. Il va donc falloir la convaincre, pied à pied, que l’unité ne se porte pas en bandoulière, mais doit s’afficher comme un label idéologique fiable. La troisième permet de noter que l’extrême gauche, que l’on présente comme une alternative possible au mal vivre des gens, ne fait pas recette au niveau communal, qui plus est dans une ville. On l’avait remarqué aux régionales et aux européennes. Cette élection le confirme. Il y a tout lieu de penser que la LCR ne tient que grâce à la personnalité de Besancenot, mais a beaucoup de mal à survivre dès qu’il n’est plus en première ligne. Il est désormais certain que la LCR, et plus encore Lutte Ouvrière, auront beaucoup de mal à collecter les 500 signatures d’élus locaux après un tel résultat. Leur attitude consistant à refuser de s’impliquer dans la gestion pour mettre en œuvre une autre politique les décrédibilise à l’égard d’un électorat préoccupé d’efficacité.
Enfin il serait absurde de croire que l’électorat du FN s’est dissous dans la nature. Loin s’en faut. Au contraire, il a progressé dans une ville sans problème particulier d’insécurité, de banlieues chaudes, de taux de chômage élevé et, il faut l’admettre, sans une précarité débordante. Le Pen saura en tirer les conséquences car les 6,15 % de Colombier ont une valeur particulière dans un contexte " soft "… Tout est donc permis pour lui, sauf si la Gauche se secoue un peu et s’avère capable de démontrer qu’elle a retrouvé ses couleurs et ses valeurs.
Mais je déblogue...
EXTRAIT DU JOURNAL SUD-OUEST DE CE JOUR, SOUS LA PLUME HONNETE DE DOMINIQUE DE LAAGE QUI CONTREDIT LES RODOMONTADES NATIONALES ET LE TITRE "JUPPE GAGNANT"
"Seul bémol à la joie du clan Juppé hier, cette faible participation, conjuguée au bon score de la liste PS-PC de Jacques Respaud, voit la liste Juppé perdre un siège au Conseil municipal de Bordeaux au profit des socialistes. Cette perte d'un siège se répercute à la Communauté urbaine, où le président PS Alain Rousset pourra compter sur une majorité (PS-PC-Verts) de 62 sièges sur 120 élus communautaires (...) En nombre de voix, la liste Juppé a été élue hier avec 29 907 suffrages, soit un quart des inscrits. En 2001, Alain Juppé avait totalisé 30 025 électeurs (avec 10 000 inscrits de moins par rapport à hier), et en 1995, 34 959 votants (avec 4 000 inscrits de moins)..." A comparer avec les analyses nationales extrêmement superficielles et partisanes!