J’ai quitté la maison hier matin à 7h 30, et me voici à l’approche du basculement dans aujourd’hui, seul face au rectangle blanc d’une nuit noire. Plus de 16 heures consacrées à la vie publique, à courir de Créon à Bordeaux, du Conseil général au Conseil régional, pour aller plaider la cause d’un dossier européen sur les places des villes bastides, pour récolter une aide pour un projet autour du développement de la voie verte Lapébie, pour tenter de convaincre le Président de la région de s’engager dans une véritable politique en faveur du vélo, pour préparer justement la journée du 1er décembre, où Créon inaugurera ses aménagements en faveur des déplacements doux. Sur la pointe des pieds, aussi discrètement que possible pour ne pas froisser des susceptibilités, j’ai tenté de " pousser " des opérations en préparation. Le travail est extrêmement ingrat, car il faut avoir un moral d’acier pour croire en son influence dans un monde où tout relève désormais du lobbying.
Quand les réalisations arrivent, elles ne sont que la partie visible d’un iceberg d’efforts. Rares sont celles et ceux parmi les citoyens qui en ont conscience puisque rien, absolument rien, ne permet de mesurer cette réalité. On ne perçoit que les qualités ou les défauts de ce qui apparaît. On ignore que, parfois, il a fallu antérieurement des mois, voire des années, pour franchir les obstacles, et se sortir des sables mouvants administratifs.
Je ne donnerai jamais tort aux personnes qui affirment, qu’en France, il ne faut pas avoir d’initiatives… originales, ou qui n’entrent pas dans les normes technocratiques. D’ailleurs, souvent, l’astuce consiste à travestir son concept pour le glisser adroitement dans le tiroir que souhaite votre interlocuteur. On a toujours le temps ensuite de lui restituer sa destination initiale, quand il a accordé son soutien et les fonds qui vont avec. Cette tactique dite de " l’adaptation fonctionnelle " suppose au moins autant de créativité que celle qui est nécessaire pour monter le dossier. Elle n’est possible qu’en renonçant à son ego, car il faut souvent concéder à votre interlocuteur qu’il a eu l’idée avant vous, et lui démontrer qu’il en tirera tout le bénéfice. Cette journée ne m’aura pas persuadé de l’évolution de ces constats. Bien au contraire.
UNE IMMENSE USINE A GAZ
Si je voulais en effet démontrer que l’Europe n’est qu’une immense usine à gaz, sans aucun intérêt réel pour une collectivité
de base, je cèderais à la facilité de vous conter les avatars du programme Interreg proposé, avec les villes neuves du Moyen Age, espagnoles et portugaises, par le Centre d’Etudes des Bastides, et notamment celles de Gironde. Il a fallu une conviction passionnée des responsables du CEB, les conseils avisés d’une éminente spécialiste des fonds européens, des dizaines d’heures de travail collectif pour déboucher sur une approbation miraculeuse par le Comité de sélection du programme proposé. En effet, seulement deux des dizaines de dossiers présentés furent retenus pour une exécution sur 3 ans entre 2004 et 2007, dont le nôtre. Ce succès flatteur allait en définitive générer une cascade de problèmes. Fournir des kilos de documents originaux, veiller à ce qu’il ne manque aucun tampon, faire et refaire des attestations pour seulement avoir le droit de prétendre au label " Interreg ", créneau destiné à favoriser les rapprochements entre régions frontalières… Il est ensuite impossible de narrer les péripéties de cet aventure hors du commun, consistant à mettre en œuvre des directives européennes, tant elles paraîtraient exagérées. Et pourtant, après des réunions multiples, des ajustements techniques permanents, des contrôles pointilleux, de nombreux justificatifs, nous n’avons pas encore touché, trois ans plus tard, un seul des € promis… Une dramatqiue course de lenteur existe, dans un maquis de procèdures, toutes plus tordues les unes que les autres. Les règles changent. Les remboursements aussi. Les fonds restent sur des comptes d’attente : même Kafka ne s’y retrouverait pas.
TROIS ANS APRES TOUJOURS RIEN
Il est vrai que le cheminement est simple : l’association girondine doit par exemple transmettre ses dépenses, dans un créneau temporel déterminé, au chef de projet (le CEB) qui les rassemble, les adresse ensuite à une cabinet d’expertise comptable, avant de les envoyer au… Conseil régional de Midi Pyrénées qui doit les vérifier et les tamponner. Les pièces partent ensuite au … Comité Interreg Sud-Ouest européen basé à San Sébastien pour finir des mois et des mois plus tard sur le bureau d’un fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur du gouvernement central espagnol, à Madrid, qui calculera la part subventionnable. Trois ans après il n'a toujours rien calculé. Résultat simple : les associations sont en cessation de paiement, car elles n’ont absolument plus de trésorerie ! Du coup, leurs responsables bénévoles se demandent ce qu’ils sont allés faire dans cette galère. Ils sont obligés de financer, sur leurs propres deniers, les emplois créés et assumer tous les frais inhérents au projet.
Hier, je suis allé tenter de trouver une porte d’entrée, pour bénéficier de crédits Feder (ce
ne sont pas les mêmes que les autres) destinés à la rénovation de la Place centrale de la bastide. Notre interlocutrice nous a demandé quelques jours de réflexion, car il lui faut une interprétation pointue de textes européens aussi abscons que restrictifs pour trouver un " angle d’attaque " du dossier. Tout l’art consiste, en effet, à dénicher la bonne filière. Résultat : à peine 40 % des crédits européens attribués à la France sont consommés et le reste, inutilisé, repart dans les caisses à Bruxelles faute de projets conformes. Une véritable catastrophe pour les porteurs d’une initiative de base. C’est devenu tellement absurde que des cabinets spécialisés privés se font maintenant rémunérer au pourcentage sur les subventions obtenues. Ils aspirent donc une bonne part des crédits alloués… qui ainsi partent vers de l’abstrait, alors qu’ils devraient servir à des réalisations effectives. Cette Europe du quotidien, de base, détachée des grands enjeux économiques ou politiques, donne une image pitoyable d’un système complexe à souhait.
DENICHER L’OISEAU RARE, ACTIF, DYNAMIQUE
La France n’est pas en reste, car elle prend un malin plaisir à accentuer la distance entre le départ de l’idée et l’arrivée des soutiens. En effet, si une commune veut s’engager dans une coopération européenne autour d’un objectif précis, il lui faudra désormais avoir l’aval de son intercommunalité (communauté de communes) et surtout, depuis quelques années, elle ne pourra bouger le petit doigt qu’avec la bénédiction de son... pays. Pas l’Etat, mais un conglomérat d’intérêts disparates, qui est censé réguler et harmoniser les politiques sur un territoire, mais qui, en fait, ne sert qu'à ralentir tous les dossiers. Pour l’Europe, le département n’existe heureusement que très peu… Vous vous rendrez donc à la case région en passant donc par celle de votre Pays. Mais attention, pour entrer dans une filière européenne, il est indispensable que vous trouviez un ou des partenaires éligibles aux fonds Feder en France ou à l’étranger. C’est pire que jouer au loto ou au Millionnaire, car seule la chance vous permettra de dénicher l’oiseau rare, actif, dynamique, compétent, prêt à prendre le risque de payer pour ne rien avoir !
Vous devrez donc vous rendre dans des sortes de foires aux projets européens, où viennent des associations ou des élus de diverses nations, avec une table, et des photocopies dans toutes les langues de leur dossier, et vous tenterez d’accrocher au passage l’intérêt de l’un de vos collègues. Un bon contact et c’est peut-être le début de longs voyages en Europe, à vos frais, pour négocier le partenariat et formaliser les accords possibles. Il est important de savoir qu’il vaut mieux mettre le cap vers l'Est et les fameux pays émergeants qui sont maintenant prioritaires pour l’attribution des fonds européens. Ainsi, pour l’aménagement de la Place de la Prévôté et ses arcades, la destination Pologne, Lituanie, Roumanie, Estonie, Hongrie... est fortement recommandée, car il y aurait des " villes neuves du moyen âge " à rénover !
Retour vers votre " pays " (la fausse bonne idée des regroupements territoriaux) qui peut accepter ou refuser de " porter " le béb
é. Si vous êtes expédié aux pelotes, il sera nécessaire de tout recommencer avec vos partenaires dans leur pays (leur Etat), dans lequel le mille-feuilles est moins complexe…du moins en apparence. Ce qui est certain c’est que, dans la très grande majorité des cas, vous montez dans la voiture balai, sans trop d’illusion sur un fonctionnement démocratique de l’Europe. Il ne s’agit malheureusement pas d’une caricature, mais d’une tranche de la vie d’un élu cherchant désespérément à faire reconnaître ses projets.
Je rappelle, au cas où vous douteriez de la sincérité de ce "roman" qui pourrait être encore plus noir, que le Point relais vélo de Créon inauguré le 23 juillet 2003, attend encore les 130 000 € de subventions accordées par un arrêté du Préfet de la Gironde, garant de la loyauté de l’Etat. Si je suis sage et méritant, j’ai un espoir de voir les fonds arriver sur le compte communal en 2008, car, pour l’instant, le trésorier payeur général paie les dettes de 2001 !
Mais je déblogue…