Chacune et chacun d’entre vous, quel que soit son rôle social, son appartenance philosophique ou religieuse, peut se poser cette question : pourquoi continuons-nous à nous rassembler pour commémorer l’armistice d’une guerre dont il n’y a quasiment plus de témoins et qui, après avoir marqué les corps et les esprits n’appartient plus qu’à nos livres d’histoire ? Pourquoi maintenir un rendez-vous annuel avec un événement qui n’a plus de lien direct avec notre vie personnelle et dont il ne reste plus que 4 acteurs, tous plus que centenaires ? Pourquoi tenter de rassembler des générations différentes pour un moment jugé par certaines et certains comme artificiel ? Pourquoi se faire plaisir pour une commémoration qui devient si peu différente dans les mémoires que la bataille de Marignan ou que celle d’Austerlitz ?
En fait, jamais il n’a été aussi utile de revenir sur notre passé collectif pour construire différemment notre avenir. Comme le veut une phrase d’André Malraux " l'avenir est un présent que nous fait le passé ". Il ne s’agit donc pas d’une formalité, mais d’une absolue nécessité, en une période où le temps perd toute importance. Mieux, l’Education nationale a éliminé patiemment toute référence à cette histoire événementielle réputée sans grand intérêt. Un Créonnais, fidèle républicain, m’avouait avoir été inquiet en demandant à ses petites filles pour quelles raisons ce samedi était un jour férié. Elles ne font pas de différence entre Noël, Pâques et le 11 novembre ! Mais probablement que les penseurs des programmes scolaires y voient une vision globale de l’évolution sociale plus profitable à la formation citoyenne ! C’est pourtant en s’accrochant à quelques dates clés et en les respectant que nous pouvons, à notre manière, avancer plus assurés sur le chemin de la vie.
Cette célébration de la fin de la première confrontation mondiale entre les armées des nations les plus importantes d’alors, reste d’une réelle actualité, car il nous permet, aux uns et aux autres, d’évaluer la véritable dimension de la citoyenneté. En cette période où semble-t-il les citoyennes et les citoyens réclament une part plus grande dans la vie démocratique, cette manifestation est en effet devenue le symbole de la solidarité, valeur fondamentale qui doit animer tous les peuples quand il s’agit de sauver l’essentiel. Il n’y avait pas en 1914 des " France " mais une seule France, obligée de faire son devoir, de se mobiliser dans le moindre village, dans n’importe quelle cité, pour défendre une nation forgée dans la difficulté.
VAILLANCE ET HEROÏSME DE NOS PROPRES SOLDATS
Désormais, très peu d’entre nous peuvent restituer un visage, accrocher un souvenir, transmettre une émotion en prenant connaissance d’un nom sur notre monument aux morts. Tous ont été effacés par l’inexorable fuite du temps. Ils sont entrés globalement dans notre histoire, après avoir appartenu, durant des décennies, à la vie quotidienne de ceux qui pleuraient leur disparition. En évoquant leur mémoire, nous maintenons un hommage à l’égard de citoyens disparus, pour qui le service de la République allait jusqu’au sacrifice absolu, mais nous rappelons qu’un pays ne peut pas avoir d’avenir sans la vigilance de toutes les générations qui le composent. Le 22 février 1915 dans une longue lettre, un médecin marseillais, présent sur le front en première ligne, écrivait de splendides lignes à sa sœur Marie :
" Tu ne saurais croire la vaillance et l’héroïsme de nos braves soldats. Quand je dis vaillance et héroïsme je n’entends pas parler comme les journaux dans un sens vague et général et prendre ces mots presque comme un cliché systématique… mais bien au contraire, je veux donner à ces mots toute leur extension (…) lui écrit-il en décrivant avec précision et désespoir la montée à l’assaut de 3 compagnies n’ayant absolument aucune chance d’atteindre leur objectif. C’est sublime de voir cet élan enthousiaste chez des hommes assez âgés, en campagne depuis de longs mois, et allant tomber volontairement et solidairement, parce que c’est l’ordre, dans des pièges qu’ils connaissent si bien et où ils ont déjà laissé tant d’amis. Successivement chacun des lieutenants tombe, frappé mortellement à la tête, leurs hommes, tels un château de cartes dégringolent tour à tour… Les autres se couchent là, grattant la terre de leurs doigts pour amonceler un petit tas de terre devant leur tête et tâcher ainsi de s’abriter contre les balles. " Quelle horrible description de la part d’un homme habitué à sauver les hommes et ne pas les voir se transformer en victimes. Je vous l’avoue, j’aime parler de cette époque en lisant ces monuments de tendresse, de sincérité, d’épouvante ou de courage que sont les lettres des Poilus. Chacune d’entre elles, même les plus simples, les plus courtes, portent en elles la vérité de cette année 1916, marquée par les débuts de la boucherie de Verdun ! je suis ému aux larmes en pensant à celles que versèrent les expéditeurs et que versèrent les réceptrices.
UN CREUSET NATIONAL ANTERIEUREMENT OUBLIE
Telle fut la dure réalité quotidienne pour ces ouvriers, ces paysans, ces artisans, ces agriculteurs, ces instituteurs, ces commerçants, ces domestiques, ces gens humbles venus de contrées lointaines inconnues des auteurs du conflit, pour verser leur sang sur la terre de France. La guerre de 14-18 fut probablement le creuset d’un sentiment national antérieurement oublié. Elle forgea certes une nation. Mais à quel prix ? Pour défendre la liberté, la seule égalité qui existait était celle face à la mort, et la véritable fraternité qui comptait c’était celle destinée à tenter d’effacer des conditions de vie terribles dans des tranchées, des hôpitaux de fortune ou des campements de fortune. Il faut aussi évoquer celles et ceux qui, dans nos villages, vivaient au rythme des saisons et surtout des rares nouvelles arrivant d’une guerre lointaine. Ils ont souffert moralement, alors que leurs proches affrontaient les pires douleurs physiques.
Les conflits armés, quels qu’ils soient ne disparaissent jamais des corps et des esprits de ceux qui les ont vécus. Ils les hantent souvent longtemps après leur fin, et demeurent aussi dans le quotidien de millions de personnes. Comment, en tant que Maire, ne pas avoir une pensée particulière pour ces élus locaux qui durent régulièrement se rendre dans les familles pour annoncer une terrible nouvelle. Nous devons avoir de l’admiration pour ces femmes qui n’ont pas eu d’autre choix que celui de sécher leurs larmes pour compenser matériellement la perte d’un mari, d’un frère ou d’un fils. Nous leur serons toujours redevables de leur courage, de leur énergie, de leur solidarité. Nous ne pouvons pas passer sous silence les suites de cette guerre qui ont marqué toute leur vie, de ces enfants orphelins dont ma génération est l’héritière.
VOLONTARIAT ET CONNAISSANCE
Aujourd’hui, grâce à une citoyenneté intacte, qui n’est pas celle de la Française des Jeux, mais celle du volontariat et de la connaissance, grâce au respect du rôle des moments collectifs de mémoire, nous avons témoigné encore de notre volonté de ne jamais préférer le confort de l’oubli au réveil des consciences. Je suis persuadé qu’en ce 11 novembre, alors que le canon tonne et que la mort rôde partout sur la planète, j’aurai la même pensée que John Fitzgerald Kennedy qui a lancé : " L'humanité devra mettre un terme à la guerre ou la guerre mettra un terme à l'humanité ".
Oui, je suis heureux et fier d’avoir constaté ce matin que plus d’une centaine de personnes a administré ce matin un nouveau signe fort en participant à la commémoration de cette date encore très actuelle dans l’Histoire de France. Cette histoire,, qui a été faite par ce Peuple des femmes et des hommes anonymes, celui dont on ne parle que quand on a besoin de sa confiance mais que l’on oublie lorsqu’il s’exprime différemment de l’opinion dominante. Toute guerre est un échec de l’intelligence. Elle ne reflète que les plus bas instincts de l’Homme, qui ne peut pas s’empêcher d’être un loup pour les autres hommes.
Est-il inutile de le rappeler, modestement, durant quelques minutes chaque année ? Ce matin, seulement une poignée d’enfants est venue partager un moment consacré à la Paix… Comment ensuite s’inquiéter de la violence, du non respect des règles de la tolérance, de l’ignorance civique ? A moins de snober ce qui demeure le fondement de la République : l’implication citoyenne, grâce à l’exemple et la solidarité dépassant la fuite du temps
Mais je déblogue…