En allant d’une réunion à l’autre, je n’ai jamais le temps matériel de me poser devant la télévision. Les infos, je les picore donc au passage sur internet et surtout sur la radio qui paradoxalement est redevenue ma source médiatique principale. En conduisant, je zappe d’une station à l’autre tentant, sur France Infos, sur RMC, sur France Bleu Gironde, sur Europe n° 1 ou sur RTL de débusquer une « nouvelle » qui ferait tilt. Mercredi soir, j’ai par exemple entendu le maire de Drancy, Jean Christophe Lagarde, lancer une phrase sur les ondes qui, sur le moment, m’a rempli d’aise. Ce député, UDF par ailleurs, jeune loup de la politique, prompt à s’exposer aux sunlights télévisés, n’ayant pas encore le cuir tanné par l’expér
ience, s’est exclamé « que l’etat prenait les Maires pour des serpillières de la République, chargées de nettoyer tout ce qu’il ne veut plus voir ! ». Avouez que c’est un langage que l’on n’est pas habitué à entendre de la part d’un centriste Bon Chic Bon Genre. Une sorte d’expression de poissonnière des Halles, qui ne fait pas très classe dans le landerneau des élus de grandes villes. D’abord, en s’appuyant sur la mot serpillière Jean Christophe Lagarde a dû surprendre bien des auditeurs, car le mot à une signification inconnue des gens alors que la wassingue, l’essuie-tout, le gringon… auraient eu un sens plus précis pour les ménagères rurales. Ensuite, en tant qu’élu de la Seine Saint Denis, il aura bien du mal à expliciter l’usage de cet « outil », que dans les cités des banlieues on n’utilise plus guère quotidiennement. Cet élu n’a peut-être pas fait un exploit, car il a mis en évidence la différence formidable d’efficacité qui existe entre un UDF et le meilleur des UMP. En effet, là où, lui, constate qu’on lui fait passer la serpillière, Nicolas Sarkozy propose de « karchériser ». Avouez que les moyens et les résultats ne sont pas apparemment les mêmes. En fait, les méthodes sont bel et bien différentes, et les constats aussi. C’est aussi antinomique que la chirurgie de guerre et l’homéopathie.
En fait, Jean Christophe Lagarde n’est pas été jusqu’au bout de sa pensée en confondant l’outil et celui auquel il est destiné. Il vit en retard sur son époque, bien qu’il soit l’un des plus jeunes députés-maires de grandes villes de la région parisienne. Le temps de la serpillière est derrière nous, désormais nous sommes entrés dans l’ère de la lingette, beaucoup plus précise, beaucoup plus légère, beaucoup plus élégante. Mais il est vrai que le boulot n’est plus du tout le même, et que son impact est bien différent.
AU NOM DU LEURRE DE LA DECENTRALISATION
Selon ses explications, il met violemment en cause le comportement d’un gouvernement qui, depuis maintenant des mois, se décharge de tout ce qu’il ne veut plus ou ne peut plus faire, sur les maires… Une tactique similaire à celle de ces personnes qui demandent à leur femme de ménage de nettoyer ce qu’elles n’aiment pas du tout effectuer, ou plus prosaïquement qu’elles n’ont vraiment plus envie de faire, et notamment… « passer » la serpillière. Jour après jour, on renvoie vers les collectivités locales des responsabilités, au nom du leurre de la décentralisation salvatrice. Il faut qu’après le passage de celle ou celui qui ne « gringonne » plus, mais qui se mue en technicien(ne) de surface, tout soit « nickel ». On lui demande seulement de faire preuve d’efficacité, et de diminuer les « taches » sociales qui garnissent le parquet communal. Or, pour que tout soit conforme à vos espoirs, il faut d’abord que vous ayez les moyens de vous acheter une serpillière, et ensuite les forces pour la passer !
C’est ainsi qu’il lui appartient d’assumer la sécurité des biens et des personnes en constituant des polices municipales efficientes, de sanctionner les familles dont les enfants ont un comportement répréhensible, de fournir des logements décents à des gens à la dérive, de faire fonctionner des services qui ne gardent leur approche publique que si la mairie met la main à la poche, de régler le désastre culturel et scolaire dès le plus jeune âge, de trouver les financements pour une foule de décisions nationales (écoles privées par exemple), d’assumer le fonctionnement d’annonces nationales totalement surréalistes (40 000 places en crèche supplémentaires, alors que la CAF vient de décider de baisser ses aides de 63 à 52 %), dont on ne prend jamais en compte les conséquences locales désastreuses.
Effectivement, les Maires ont de plus en plus le sentiment de n’avoir qu’une serpillière similaire au fameux pull-over du "Père Noël est une ordure" que Germaine offre à son compagnon de réveillon. Le problème, c’est qu’il faut, avec cette foule de pouvoirs transférés, nettoyer une grande surface… en douceur, puisqu’il ne s’agit surtout pas d’effaroucher le « client » en lui faisant régler la facture au prix coûtant. Un sacré challenge, en une période où l’on exige tout en espérant ne rien payer !
LE STATUT DE PASSEUR DE SERPILLIERE
Jean Christophe Lagarde oublie cependant de rappeler qu’en tant que parlementaire UDF, il a sa part de responsabilité dans cette exploitation des collectivités locales par un patron qui peut tout régir sans rendre de compte à personne. Le statut de « passeur » de serpillière, il l’a lui-même créé, en participant au vote de textes législatifs en parfaite contradiction avec sa critique ultérieure. Il lui a certainement échappé qu’il a soutenu, et soutient encore, la politique gouvernementale, à l’exception de coups d’éclats savamment calculés lui permettant de ne pas apparaître pour une chèvre ne sacrifiant pas le chou.
Le problème politique majeur de l’UDF, c’est qu’elle se complaît parfois dans le statut des serpillières sur laquelle Nicolas Sarkozy ou Jacques Chirac s’essuient ostensiblement les godillots. François Bayrou réussit un grand écart, pour l’instant profitable, qui consiste à avoir un pied sur le paillasson extérieur et l’autre dans le couloir de la maison. Cette situation finira par être inconfortable quand le temps va se gâter. On a, par exemple, déjà vu à Bordeaux récemment tous les élus municipaux UDF rester dans la demeure UMP lors du retour de celui qui réclamait la restitution de son bien.
On a bien vu que des postes « d’adjoint au passeur de serpillière » constituent un enjeu fort, sur lequel il n’y a pas eu lamentations publiques particulières. Personnellement, je préfère assumer ma fonction sans trop d’illusions que de me plaindre d’un sort que, dans le fond, j’ai librement accepté. Ce qui ne veut pas dire que je me refuse le droit d’être résolument dans l’opposition au gouvernement actuel, et aux propositions visant à faire inspecter les poseurs de serpillières par des électrices de la République française des Jeux.
AVIDE DE SENSATIONNEL
Les petites phrases pèsent de plus en plus dans le monde politique, car il est apprécié par un système médiatique avide du sensationnel. En l’occurrence, le seul fait d’en trouver une à peu près convenable permet de se promener sur les plateaux de télévision, dans les studios de radio et parfois dans la presse écrite. C’est un sésame indispensable pour exister. Peu importe la question, l’essentiel consiste à placer votre synthèse mûrement répétée avec votre conseiller en communication. Pour le fond, c’est un autre problème. Même si la formule, comme c’est le cas dans celle de ce brillant espoir politique que semble être le Maire de Drancy, ne recouvre pas la réalité d’un engagement, elle aura l’avantage d’attirer l’attention.
Au Parti socialiste, avec du retard, on a appris à manier cet art de dire fort peu mais très fort. C’est ainsi que les propos ne se préoccupent guère du contenu mas surtout de concepts ramassés : « ordre juste », « jurys de citoyens », « démocratie participative », « égalité éducative »… A chaque jour suffit sa peine, car il est toujours difficile d’inventer un programme exclusivement en forme de slogans. Chacun doit, en effet, s’ajouter aux autres, et non pas effacer les autres. Mitterrand avait bâti ses deux campagnes sur des formules apparemment anodines mais pourtant méticuleusement étudiées. La fameuse « force tranquille » et l’incontournable « génération Mitterrand » ont remplacé bien des débats et bien des opuscules divers. A chaque fois, ils se sont démarqués des autres en renforçant l’opposition avec eux.
Nous sommes donc partis pour l’utilisation de la serpillière à idée, celle qui a pour vocation d’impressionner mais pas d’expliquer, de consolider mais pas de douter, celle qui est censée lessiver et rincer toutes les convictions. L’essentiel étant de faire croire que l’essentiel est dans un mot susceptible de toucher la ménagère de plus de cinquante ans dont on sait qu’elle fait les sondages.
Mais je déblogue…