Lors de la proclamation des résultats du vote interne pour désigner la candidate du Parti socialiste aux élections présidentielles, quelques applaudissements ont retenti dans la salle créonnaise où se déroulait le scrutin. Logique, car ils témoignaient de l’attachement combatif de certains militants à exterminer les tenants d’une gauche passéiste et sans avenir, et nul en songerait à leur reprocher d’être devenus, au fil des mois, de farouches supporteurs de la novation politique. Leur brève joie illustre leur engagement fort au sein du PS, et plus encore leur investissement prometteur dans les campagnes électorales qui s’ouvrent. Toutes et tous savent qu’une période comme celle de 2007 demandera des efforts colossaux pour distribuer, dialoguer, convaincre, car désormais le système médiatique qui a porté leur favorite vers les sommets va tourner à plein régime pour un autre candidat.
La désignation royale a reposé essentiellement sur l’excellente méthode de communication adoptée par l’entourage de celle qui a gagné. Choix des thèmes, propension aux effets d’annonce forts, capacité à conduire les autres sur son terrain, utilisation maîtrisée de l’accès aux télévisions, refus du débat tous azimuts pour éviter de dévier de la trajectoire choisie, préférence pour l’image plus que pour les mots, insistance répétée sur des médicaments génériques pour la société, préférence pour la proximité sur le dogmatisme : autant de points très travaillés qui font que le triomphe est mérité et ne se discute pas. Il a tellement impressionné qu’il vaut à l’intéressée un concert de louanges dont certains choristes sont plutôt étonnant voire détonnant. Ils entonnent tous la balade des gens heureux, avec parfois une impressionnante cohésion.
UN DEBAT DE MODERNITE Nicolas Sarkozy a par exemple félicité Ségolène Royal pour sa victoire à la primaire socialiste, souhaitant avoir avec elle un "débat de la modernité. Dans la démocratie, il faut toujours respecter ses adversaires, ses contradicteurs. Donc, je félicite bien volontiers Madame Royal et je me réjouis à la perspective de ce débat, ce débat dont je souhaite qu'il soit utile pour les Français, qui doit être le débat de la modernité, un débat qui aille au fond des choses", a-t-il déclaré lors d'une visite à Bois-Colombes (Hauts-de-Seine). Le président et probable candidat de l'UMP s'est même plaisamment amusé de la présence d'un grand nombre de journalistes pour ce déplacement à dimension locale. "C'est fantastique, on signe un partenariat d'action sociale entre la co
mmune de Bois-Colombes et le département, et tous les médias nationaux sont là", a-t-il constaté ironiquement, comme si, d’habitude, ils n’étaient pas aux ordres et ne le suivaient pas sans barguigner ! A ses yeux, le net succès de la présidente de Poitou-Charentes traduit "une aspiration forte du PS, mais aussi des Français dans leur ensemble, au renouvellement de la classe politique et à un débat pour 2007 qui soit le débat de la modernité". Après les paroles d'usage, Nicolas Sarkozy a décoché sa première flèche en direction de la désormais candidate du PS, évoquant la polémique suscitée par les propos de Georges Frêche, président socialiste de la région Languedoc-Roussillon, sur les "blacks" de l'équipe de France de football. "Personne ne comprendrait que le Parti socialiste n'en tire pas les conclusions", a-t-il souligné. "S'il est, ce que je crois, un grand parti républicain, il devrait se séparer de femmes et d'hommes qui sont capables de dire cela. Ce qui montre que, pour Madame Royal, sur le chemin de la modernité de sa famille politique, il y a encore bien du travail à faire..."(NDR : voir la chronique ci-dessous). L’analyse mérite d’être citée sur ce blog, car on ne saurait trouver meilleur exemple de la récupération de l’opinion dominante. Cette attitude de vampirisation de la désignation par le PS de celle qui a eu le plus fort impact médiatique ne fait que débuter.
UN BOULEVARD SUR LA GAUCHE Le second candidat comblé, de l’autre côté de l’échiquier, aura été Jean-Pierre Chevènement qui cherchait un moyen de se refaire une santé. L’espace entre la gauche du " Non " et celle du " Oui " était mince dans l’hypothèse d’un second tour au sein du PS, dans lequel Laurent Fabius aurait été présent. Le Parti Radical de Gauche ayant déposé les armes et le camp " altermondialiste " ayant beaucoup de mal à s’unir, le succès royal lui ouvre un boulevard sur la gauche du PS. Premièrement, il n’aura aucun mal à récupérer les 500 signatures des Maires non encartés, mais ancrés sur les valeurs, aujourd’hui visiblement dépassées, de la Gauche traditionnelle. Il y en a plus qu'on ne le croit. Chevènement avait senti la victoire royale écrasante, et après avoir hésité, il s’était officiellement positionné dans les starting-blocks la veille du sacre. Pour la suite, il a maintenant l’espoir de receuillir les voix des citoyennes et des citoyens républicains, hostiles à l’extrême gauche, mais désireux de ne pas cautionner une politique social-démocrate.
"Ségolène Royal a montré jusqu'ici une grande force de caractère. Il lui en faudra encore beaucoup pour faire bouger les lignes à l'intérieur du PS, et mettre toute la gauche à la hauteur des défis que le pays doit relever", explique-t-il dans Libération. "Je ne vois pas aujourd'hui de raison qui me conduirait à m'effacer, même si, bien sûr, au deuxième tour, le candidat de gauche le mieux placé devra recevoir le désistement des autres", dit-il. Il ajoute dans cet entretien que "seule Ségolène Royal a parlé intelligemment de la nation" et que "sur la délinquance des mineurs, elle a marqué la nécessité de fixer des limites, rejoignant aussi ma position : la sanction est pédagogique". On récupère, au passage, tout ce qui constitue l’écume des vagues de l’opinion dominante.
Selon lui, sa candidature "se justifie pleinement", car le projet du MRC "diverge du projet du PS sur des points essentiels: la République, la mondialisation et l'Europe". "Nous ne voulons pas de nouvelle Constitution européenne", cite-t-il notamment en exemple (tiens donc revoilà le non qui redevient à la mode !) Il rejoint en revanche les positions royales sur les questions de sécurité. "Sur la délinquance, elle a marqué la nécessité de fixer les limites, rejoignant ainsi ma position : la sanction aussi est pédagogique", poursuit Jean-Pierre Chevènement. "Si j'en juge par les attaques dont Ségolène Royal a fait l'objet, j'ai l'impression que beaucoup de socialistes n'ont pas encore compris que la répression devait aller de pair avec la prévention et l'éducation", a déploré le candidat du MRC. Jean-Pierre Chevènement ajoute, pour faire bonne mesure, que "seule Ségolène Royal a parlé intelligemment de la nation" et que "sur la délinquance des mineurs, elle a marqué la nécessité de fixer des limites".
UNE EUROPE RASSUREE
En Europe justement, compte tenu des positions socialistes très nettes en faveur d’un retour à l’adoption du traité constitutionnel européen, au sein du Parti socialiste français on se refait une santé sur cette désignation. "Nous nous réjouissons qu'une femme représente désormais les espoirs et les chances de la gauche lors de la prochaine élection présidentielle française", se félicite dans un communiqué le Parti socialiste suisse. "Ses chances de l'emporter sont réelles et le PS (suisse, NDLR) y voit une nouvelle preuve de l'irrésistible mouvement qui voit les femmes progressivement s'imposer aux plus hautes responsabilités politiques".
"En choisissant une femme qui est visionnaire et déterminée, les militants du Parti socialiste ont choisi une candidate pour l'avenir de la France, et ils ont mis toutes les chances de leur côté pour battre la droite en 2007", a réagi l'ancien Premier ministre danois Poul Nyrup Rasmussen, président du Parti des socialistes européens.
"Un nouveau chapitre s'est ouvert dans l'histoire politique de la France", a poursuivi Poul Nyrup Rasmussen, observant que Ségolène Royal représentait à la fois la "modernité et les valeurs traditionnelles".
Le Parti suédois social-démocrate, qui a perdu… le pouvoir en septembre après avoir gouverné pendant douze ans, a félicité la candidate des socialistes français. "Je lui souhaite bonne chance, et j'espère qu'elle gravira toutes les marches et deviendra la première femme élue présidente en France", a souligné la secrétaire général du parti, Marita Ulvskog. Le chef des sociaux-démocrates allemands, Kurt Beck, a pour sa part estimé que sa victoire était le résultat d'une campagne "engagée et courageuse". "Je suis sûr que l'élan qui en découlera apportera à l'ensemble du parti la force et la détermination dans les prochains mois", a-t-il ajouté dans un message adressé à la candidate socialiste… Les louanges sont revenues de partout, et il y a fort à parier que le triomphe royal sera exploité de multiples façons. Du plan local au niveau européen : il n’y aura plus que des royalistes convaincus, qui avaient toujours dit et répété (souvent en sourdine et en secret) que la femme était bel et bien l’avenir de l’Homme socialiste !