Si en Afrique, les éléphants sont protégés et même adulés, il faut bien reconnaître que le temps se gâte, pour eux, dans notre pays. Certes, aucun ne vit, depuis la présence de leurs lointains ancêtres les mammouths, en liberté absolue, mais il faut craindre que, même pour ceux qui sont enfermés à double tour dans des cages dorées, l'avenir ne soit pas radieux. La traque (au minimum), puis la chasse, sont ouvertes. Et ce n’est pas les événements de la semaine dernière qui vont les épargner. Au contraire, ils ont donné une hargne supplémentaire à celles et ceux qui veulent prendre la place de chefs de troupeaux. Ils se sentent investis d'une mission quasiment divine d’extermination de la race pachydermique. Dans tous les coins de la brousse politique française, on sort les fusils, au nom de la nécessité de renouvellement des espèces.
L’éléphant n’a plus la cote. Il devient irascible, dangereux, intolérant, incontrôlable, ne pratique plus cette démocratie quotidienne que réclame désormais la gestion du groupe, se régale au point d’eau avec sa garde rapprochée, ou s’avère incapable de r
assurer l’opinion publique, avide de combats victorieux. Tous les "chefs éléphants" (on le devient dès que l’on a le cuir tanné, les défenses vigoureuses et une certaine ancienneté dans la vie courante…) doivent être remis en cause, livrés à la vindicte des supporteurs enthousiastes et rapidement destitués par les nouveaux venus dans la troupe. Ils ont fait leur temps… et ne sont véritablement plus en adéquation avec la tendance dominante. Ils doivent désormais partager le pouvoir avec les éléphant(e)s beaucoup plus sémillantes, avenantes, originales, et plus ouvertes sur la vie que leurs vieux compagnons de route. Beaucoup d’entre elles ont oublié que si elles sont arrivées là où elles en sont, c’est bien parce que les vénérables incompétents les ont traînées dans leur sillage durant des années.
DES EXPEDITIONS EXPIATOIRES
Une tragédie se prépare. Les chasseurs ont concocté des expéditions expiatoires qui devraient, dans les prochains mois, mettre à genoux les éléphants les plus récalcitrants. Le plan de chasse a été élaboré dans des repas secrets. La tactique n’a pas été inventée récemment, car elle a fait ses preuves en de multiples circonstances. Incapables de se défendre car ayant l’habitude d’être en confiance dans le sérail de leur hébergement, ils voient arriver avec suspicion ces colonnes souriantes à l’horizon. Elles ont été constituées par quelques pachydermes ambitieux qui se font passer pour des perdreaux de l'année, alors qu' issus du sérail, ils ont recruté des troupes enthousiastes, avides de prendre une revanche sur le sort qui leur avait été antérieurement réservé. Quand on vous promet du sang, des larmes pour les autres, vous ne vous sentez pas de bonheur pour vous-même, vous éprouvez le même sentiment que ceux qui prirent la route des croisades pour exterminer les hérétiques.
Le sourire aux lèvres, les Croisés décochaient quelques flèches acérées en traversant les villages conscients de leur bon droit, donné par une onction sainte portée par des samaritains n’ayant de la bonté que les apparences. Ils affirmaient que ceux qui tenaient les rênes du pouvoir ne respectaient absolument pas le droit canon, et se permettaient de sanctionner durement les ignorants, englués dans un animisme d’une autre époque. Les gourous étaient pourchassés comme les incitateurs de tous les troubles des esprits, comme le furent avant eux les enchanteurs de pacotille ou les doctrinaires enkystés. Sachant qu’il leur serait malaisé de se défendre contre l’opinion désormais officiellement dominante, ils évitaient, reclus dans leurs cases, de s’exprimer, laissant aux porteurs de la bonne parole le soin de délivrer leur message critique.
Blasés pour avoir connu, dans leur passé, des situations similaires, quelques chefaillons dinosauriens savent que les chiens aboient quand la caravane enjolivée passe, et qu’il suffit d'avoir la patience de donner du temps au temps. Certains éléphants, eux, beaucoup plus en péril qu’on ne l’imagine, se sont repliés au plus profond de la forêt, laissant aux autres " animaux " plus lestes le soin de sonner l’alerte au cas où se pointeraient des ennemis malintentionnés. Ils se reposent avant d'entrer en résistance, en attendant d’autres hypothétiques combats… que les observateurs leur prédisent déjà perdus d’avance. A voir...
LA BATTUE COLLECTIVE
La chasse à l’éléphant se pratique sous la forme de la battue collective. On déploie autour de celui que l’on veut abattre quelques vieux chasseurs, toujours aux aguets. Ils ne se montrent pas, de peur que leur odeur n’éveille les soupçons, et souvent aussi pour se mettre eux-mêmes à l’abri. Ils ne rejoignent la troupe qu’au dernier moment, avec la promesse de partager les trophées. Ils savent, eux, que les vents porteurs ne sont pas nécessairement les meilleurs, qu’il faut avancer plutôt à contre courant dominant, pour surgir au bon moment, sans éveiller les soupçons d’un " mâle " un peu trop dominateur. Il faut demeurer à une distance respectueuse, savoir se replier si l’on ne se sent pas assez fort, avoir la ruse d’aller voir ailleurs du côté des rhinocéros, des gnous ou des... gazelles, pour détourner l’attention.
Cet art consommé de l’approche nécessite beaucoup de concentration et
plus encore d’habileté manœuvrière : il faut mettre la cible en confiance, en évitant de l’affoler trop vite. Un éléphant blessé dans sa chair devient dangereux mais un éléphant blessé dans son amour-propre peut parfois se comporter très mal, surtout quand il a le sentiment d’avoir été trahi. Ne prétend-on pas que les pachydermes ont une fabuleuse mémoire ? Ils font parfois semblant ne pas avoir repéré les va et vient autour d’eux, mais ils ont une telle expérience des face à face avec les tireurs d’élite qu’ils se méfient naturellement. Cette capacité imprévisible de réaction fait que souvent on ne s’en prend pas directement au leader, mais à ses soutiens, histoire de l’isoler un peu. Une ou deux balles bien placées peuvent en venir à bout, au moment même où l’on tire celle qui pourrait être décisive. La plus grande difficulté ne se situe pas, d’ailleurs, dans le fait de choisir à ce moment là ou bien avant, les vraies raisons qui motivent l’expédition punitive. Surpopulation? Dangerosité? Incapacite manifeste? Vieillesse prématurée? Usure du pouvoir? Despotisme obscur? Absence de dialogue?... La palette est grande!
FOUILLER DANS LE PASSE
Pour convaincre les autres du bien fondé de l’assassinat qui se prépare, il suffit de fouiller dans le passé. Aucun "chef éléphant" n’a jamais eu un comportement exemplaire et celui qui prétend le contraire n'est pas crédible. Certains ont parfois piétiné des plates bandes prometteuses. D’autres portent les stigmates de combats furieux menés dans le sillage d’
un ancien chef dont ils ont fini par prendre la place. Beaucoup sont accusés de n’être que des despotes mal éclairés, ou de maltraiter celles et ceux qui devraient être leurs amis. Pas mal sont vécus comme des incrustés, ne sachant pas s’effacer dans la brousse, pour laisser la place. Une part d’entre eux évoquent la maltraitance infligée à leurs troupes par ces éléphants irascibles et ne comprenant rien à rien. Quand on veut tuer un éléphant, on l'accuse de tous les maux et il en reste toujours quelque chose. En fait, il est indispensable de se plaindre de son sort et surtout de la méthode employée, car peu de monde peut véritablement la vérifier car il faudrait suivre le troupeau supposé docile et benêt en permanence… et c’est impossible, car le seul qui en connaît les arcanes, c’est justement celui que l’on doit abattre ! S’il barrit de temps à autres, l’éléphant vénérable est condamné au silence : il sait en effet que s’il se révolte, sa mort est annoncée, puisqu’il justifiera par son comportement l’exécution qui se prépare. La seule chose qui peut parfois le sauver, c’est son instinct personnel de survie !
PLUS COUPABLE QUE LES VRAIS RESPONSABLES
Bien entendu, je connais bien la chasse aux éléphants pour y avoir moi-même participé. Je n’ai pas trop de remords, même si je m’en sens parfois plus coupable que… les vrais responsables. J'ai été dans le rôle du tueur pour le compte des autres, qui l'ont oublié aussitôt que la tête du vieil ennemi tombait sous les balles.
La mort d’un éléphant n’est jamais v
éritablement pleurée, et très rares sont ceux qui parviennent à rejoindre le cimetière intacts. Ils prennent des balles en permanence, malgré les promesses de les protéger. Souvent, elles ne percent pas le cuir épais de leur conscience. Ils continuent à tenir la route, avec la certitude qu’ils sont porteurs en définitive, malgré leurs erreurs, de l’intérêt collectif bien compris. Aucun d’entre eux n’étant parfait, aucun d’eux n’est à l'abri d'une attaque bien organisée. Ils doivent désormais vivre dans l'insécurité quotidienne, en sachant que les dianes chaserresses veillent et arrivent. Elles savent que tout leur sera pardonné et que le permis de chasser l'éléphant est désormais tacite! Pourtant, lectrice et lecteur, sachez que, dans ce texte, toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé ne serait que fâcheuse coïncidence. Ce n'est qu'un conte farfelu, auquel je vous demande de n'accorder que le bénéfice de son irréalité!
Mais... je déblogue!
JE VOUS AVAIS PREVENU MAIS VOUS NE M'AVIEZ PAS CRU...
Rélisez la chronique de L'AUTRE QUOTIDIEN "Le surfeur et le tsunanmi" puis "les vampiers royaux"