En ce matin de Noël, il n’y a qu’une seule chose merveilleuse sur la terre. Elle n’est ni religieuse, ni païenne, mais réside dans la seule capacité que nous aurons à nous intéresser aux autres. En effet, il ne doit pas y avoir pire réveil que celui qui conduit vers une longue plage de solitude. Et justement, chaque société, au fil des siècles, a réussi à imposer des moments quasiment obligatoires de partage afin que nous puis
sions tester notre capacité à aller vers autrui. Chacune les a adaptés à ses contingences, à ses besoins, son contexte, mais globalement, les sociétés ont toutes fini par admettre que, sans rendez-vous fixe avec l’échange, nous irions, comme l’écrivait hier dans SUD OUEST DIMANCHE, dans une exceptionnelle chronique, Jean Claude Guillebaud, vers une dislocation inexorable de notre organisation sociale. Malheureusement, notre époque ne régénère pas automatiquement le lien, la fraternité, la compréhension qu'elle détruit allègrement. Il lui faut donc tout institutionnaliser pour qu’elle essaie, faiblement, de réparer les accrocs constants causés par l’individualisme triomphant, la concurrence féroce, les rivalités culturelles, la course vers le profit personnel. Noël n’est qu’un cautère d’un jour sur une jambe de bois, qui permet au monde de continuer à avancer vers un destin difficile. Mais sans lui, la situation serait encore plus grave., En ce matin de Noël, il vous faudra absolument saisir un instant de bonheur vrai. Celui que l’on ne voit que dans le regard des enfants, les vrais, ceux qui ne se transforment pas en tyrans familiaux, en roitelets du modernisme, en parangons de l'indifférence, pour exiger ce qu’ils croient déjà être une preuve de leur toute puissance. Les yeux pétillants d’un gosse approchant du sapin, en considérant que quoi qu’il ait, ce sera merveilleux, restent la référence absolue de la réussite. Il faut savoir le saisir, le percevoir, l’apprécier car le moment est fugace. Il appartient aux seuls moments de vérité dont on peut s’emparer dans une journée souvent marquée par l’obligation d’être heureux. Il est indispensable de savoir le traquer, le récupérer, le savourer et savoir s’en contenter, car rien ne dit qu’il repassera une autre fois.
Le fameux miracle de Noël se construit avec ces bribes récupérées avec patience, comme le font les orpailleurs pour les paillettes de leurs rêves de richesse dans leur bâtée. Nous ne sommes en effet riches que de ce que nous apportent, souvent au hasard, spontanément, les autres ! Les constructions préméditées les plus sophistiquées, les plus compliquées, les plus prometteuses se révèlent catastrophiques, tant elles apportent des résultats différents des espérances.
LE CADEAU A UNE VALEUR SUPERIEURE AU GESTE
En ce matin de Noël, il est également indispensable de réfléchir sur une société qui place le cadeau à un niveau supérieur au geste. Le côté extrêmement matérialiste de nos vies, accentué par l’incitation oppressante à la consommation massive, rend cette mutation inévitable. A la limite, la seule chose qui prend de l’importance, c’est le contenu. Le jouet doit absolument correspondre, pour l’enfant roi, à ses envies fortement influencées par la vraie " Mère Noël ", la mère de toutes les pubs. Le présent ne saurait détonner dans son inconscient, car justement, la société actuelle commence, dans son esprit, à lui être redevable de ce qu’il attend. Au pied de millions de sapins, se construisent ainsi les déceptions de demain. Ce sentiment de frustration grandira sur l’assise de cette incapacité palpable, pour une famille, de ne pas pouvoir offrir ce que sa progéniture espérait.
Pas question qu’il se construise lui-même
son bonheur. Il est indispensable qu’il lui soit apporté ficelé, empaqueté, et surtout prêt à consommer ! Les adultes se sentent d’ailleurs de plus en plus coupables de ne pas pouvoir apporter un bonheur " surgelé ", qui serait fondamental pour l'épanouissement des jeunes. La norme du cadeau reposant sur les poncifs en vigueur a pris le pas sur la recherche de l’originalité. Impossible de prendre le risque d’un Noël gâché en offrant une voiture à pédales alors que fiston attend une moto tout terrain électrique ou en investissant dans un poupon en celluloïd alors que seule Barbie princesse à les faveurs des cours de récréation. L’éclat d’émerveillement est tellement désiré par les parents (ou les grands-parents) qu'ils sont disposés à renoncer à tous leurs principes. Ils sont soumis à cette fameuse obligation de réussite dont se gave désormais le monde. Pour ne pas courir le risque de nous tromper, nous n’investissons plus dans le " à construire " mais dans le " tout construit ". Nous préférons le " prêt à consommer " au " tout à préparer ". Cette tendance s’accélère, tuant la seule vertu de l’enfance : la créativité ! Bien plus tard, d’autres, dans des classes de l’ennui, en feront l’amer constat.
LES AUTRES : UN ENFER OU UN VIDE SIDERAL
En ce matin de Noël, il y a aussi celles et ceux qui ne peuvent croiser aucun regard. Pas souvent pour des raisons matérielles, mais essentiellement pour des raisons morales ou physiques. Pour eux, il est impossible de croire en un Père Noël n’ayant aucune vocation au partage. Les autres constituent en effet soit un enfer soit un vide sidéral. Ils s’en sont éloignés par peur ou par dépit. Ils veulent parfois même en oublier l’existence.
Bizarrement, ce jour n’est que rarement l’opportunité des réconciliations, puisqu’il s’agit surtout de se rassurer en ne se retrouvant que dans un cocon sûr et douillet. On n’y convie que ces " autres " qui vous ressemblent et qui se rassemblent donc aisément, et quand il n’y en a pas… le drame menace. Cette situation de pénurie progresse en une société où la pieuvre de l’exclusion s’insère dans tous les interstices qu’on lui laisse.
Jamais le bonheur n’a autant reposé sur le fait que l’on est matériellement, intellectuellement, physiquement, en situation de ne jamais partager. Noël creuse ce fossé entre les gens qui possèdent cette possibilité et ceux qui l’ont perdue ou jamais trouvée. Cette triste réalité a des aspects médiatiques qui donneront bonne conscience à ceux qui se régalent devant le foie gras aux cerises noires d’Espelette ou la dinde truffée, et qui ce soir, encore engourdis par les bonnes bouteilles et un long repas de fête, se poseront devant leur " Jité " favori. Quelque part sur la planète, il y aura bien quelqu’un de connu qui sera allé réveillonner avec des " pauvres ", ou un restaurant qui aura organisé un repas pour personne en situation de précarité. La soupe des Restos du cœur aura été améliorée, alors que du foie gras, symbole de l'opulance, aura été distribué grâce au partenariat d’une grande surface… C’est souvent la seule réponse que notre société a trouvé pour vaincre l’exclusion par les sentiments : améliorer la bouffe ! Elle se persuade qu’un ventre bien plein a perdu sa tristesse et sa rancœur. Les autres doivent s'adapter
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UN VERITABLE CONTE DE NOEL