Il est une chanson qui devrait servir d’hymne national à la France. Elle est interprétée par Jeanne Moreau et s’intitule " J’ai la mémoire qui flanche ". Je suis certain que vous la connaissez, car en cette période, elle correspond davantage à la réalité sociale que le célèbre " Petit Papa Noël "… qui, pour certains, n’est absolument pas descendu du ciel. Durant cette semaine du foie gras triomphant et du test de la souris sur les huîtres expédié aux oubliettes des nécessités économiques, les rédactions nationales ne sont obsédées que par le " marronnier " des premiers froids : les pauvres ! Ils les déclinent sous tous les angles : sans domicile fixe, restaurants du Cœur, difficultés à assumer la fin de l’année et notamment les dépenses de chauffage qui explosent… Chacune traite à sa manière larmoyante des problèmes qui existent toute l’année mais qui n’ont pas l’heur de mobiliser les caméras et les micros le reste du temps.
En guise d’Alka Seltzer des consciences, les " Jités de l’opinion dominante " vous envoient quelques " cachets " SDF pour vous persuader que votre gueule de bois est véritablement sans importance. Cette
méthode propre au système actuel se répète année après année depuis des décennies et chaque fois elle s’accompagne du même constat, objectif celui ci : la situation s’aggrave malgré les promesses, les effets d’annonce et le dévouement incontestable des associations humanitaires ou caritatives. Avec un brin de réalisme les rédacteurs en chef pourraient même mettre en magasin les reportages de 2007… Ils les ressortiraient quand les premiers froids tomberaient et quand on annoncerait (de préférence à Paris) la mort de l’un de ceux que certains journalistes se mettent à appeler les " sans logis ". Quelques images de silhouettes plus ou moins hirsutes dans des cartons, un ou deux " témoins " refusant d’aller dans les hébergements collectifs, un bénévole débordé, un ou deux assistants du SAMU social en maraude se penchant sur un cas désespéré… et surtout un Ministre annonçant l’ouverture de places nouvelles à l’échelon national. L’effet ne se ferait pas attendre : dès que la température grimperait au-dessus de la normale saisonnière, le problème disparaîtrait et les images partiraientt vers l’INA pour l'hiver prochain!
UN BETISIER DE LA MISERE
Il serait en effet extraordinaire d’effectuer, dans le genre " bêtisier de la misère rapportée ", la reprise des reportages sur le sujet depuis 20 ans, et d’y ajouter la fameuse déclaration sur Radio Luxembourg de l’abbé Pierre, lors du très rigoureux hiver de 1954, meurtrier pour ceux que l’on appelait déjà les " sans-abri "." Mes amis, au secours… Une femme vient de mourir gelée cette nuit à 3 heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l'avait expulsée. Devant leurs frères mourant de misère, une seule opinion doit exister entre les hommes : la volonté de rendre impossible que cela dure. Je vous en prie, aimons-nous assez tout de suite pour faire cela. Que tant de douleur nous ait rendu cette chose merveilleuse : l'âme commune de la France, merci ! Chacun de nous peut venir en aide aux sans-abri. Il nous faut pour ce soir, et au plus tard pour demain : 5000 couvertures, 300 grandes tentes américaines, 200 poêles catalytiques. Grâce à vous, aucun homme, aucun gosse, ne couchera ce soir sur l'asphalte ou les quais de Paris. Merci." Le lendemain, la presse titra sur " l'insurrection de la bonté ". L'appel rapportera… 500 millions de francs en dons, et on l'oublia jusqu’à l’hiver suivant.
" Il y a 50 ans, tous sortaient à peine des atrocités de la guerre. Tous avaient dû fuir, chacun se sentait proche des réfugiés. Les gens se rappelaient la souffrance et la peur. Ils étaient davantage prêts à réagir. Mais on ne renouvelle pas des faits historiques comme celui-là." expliquait, un demi-siècle plus tard, l’abbé Pierre, sous-entendant que la solidarité n’était plus de mise et que son appel répété tombait désormais dans le vide politique.
LA PARTIE TROP VISIBLE D’UN ICEBERG
Je n’ai cessé d’écrire et de réécrire dans ces chroniques que le problème social fondamental de ce grand pays que demeure le nôtre, demeurait celui du logement. Et la présence culpabilisante pour certaines et certains de tentes pour sans abris sur les rives du Canal Saint Martin à Paris n’est que la partie trop visible d’un iceberg dérangeant.
Personne ne veut voir ces familles, ces jeunes qui sont hébergés par des amis, des proches faute d’obtenir à un prix raisonnable un appartement convenable. Personne ne parle de ces gens dont la voiture immobile constitue le seul refuge. Personne n’évoque ces adultes et ces enfants qui ont un toit mais pas un Euro pour en assurer le chauffage ou qui se chauffent en sachant que dans deux mois ils s’endetteront ou seront poursuivis pour non-paiement de leur facture d’électricité ou de gaz… Ceux là sont considérés comme des " abrités ", donc des " privilégiés ". Ils sont en France des milliers, dans la discrétion, à souffrir de ne pas pouvoir faire face décemment au minimum vital; mais tant qu’ils ne sont pas sous une tente, ils ne valent pas une image pour "Jités" !
La plupart du temps ils se cachent pour éviter d’être stigmatisés comme étant devenus des " cas sociaux " que rejettent avec véhémence des cohortes d’honnêtes citoyennes et citoyens signant allègrement des pétitions contre la construction de logements réputés accessibles à des hordes dangereuses. Souvent, ce sont eux qui épongent une larme en voyant justement à la vielle de Noël ou du réveillon, des " pauvres malheureux " qui dorment dans le froid. Il y a même parmi eux des Ministres en exercice qui se déclarent prêts à tout faire pour lutter contre ce fléau social, mais qui se gardent bien, par confort purement électoral, de respecter le quota des 20 % de locatif social sur leur ville… Combien de ces pétitionnaires forcenés accepteraient que l’on installe dans leur rue, leur quartier, leur commune un centre d’hébergement pour SDF ? Inutile de se bercer de vaines illusions : le " sans abri " doit certes être logé mais… chez les autres !
EVITER QUE LE MARRONNIER NE REFLEURISSE
Il suffirait pourtant de trois décisions simples pour éviter que le " marronnier " ne refleurisse quand la bise sera venue. La première : recenser d’urgence toutes les places vides dans les casernes fermées de l’armée. Dans toutes les villes de garnison, le Ministère de la défense possède des bâtiments en état, ayant servi pour feu le service national, avec parfois la literie en réserve… Pourquoi ne pas les rouvrir avec des volontaires du fameux service civil qui doit être mis en œuvre incessamment sous peu. Ce serait mieux que de les transformer en maisons de redressement pour jeunes en déserrance morale… Recherchez donc quel est le patrimoine actuellement inutilisé par le Ministère de la défense, et vous aurez vite une idée de la disponibilité immédiate qu’il représente… sans aucun investissement, et avec des frais de fonctionnement extrêmement limités.
Parallèlement, quand on sait effectuer des partenariats public-privé onéreux pour la construction et la gestion des… prisons, il devrait être assez simple d’initier les mêmes principes pour la mise en place, dans d’anciens hôtels à rénover ou pour des constructions rapides, avec des chaînes spécialisées, de lieux d’hébergements sur des terrains publics disponibles. Si, pour le Ministère de la Justice, cette solution est devenue soit disant idéale, elle peut l’être tout autant pour celui des affaires sociales car, quand on connaît le prix de revient d’un lieu d’hébergement style " Formule 1 " et celui d’un centre pénitentiaire, les investisseurs ont de la marge ! Reste à dénicher la volonté politique et elle n’a pas de prix.
Dans l’imbroglio actuel des compétences sur le social, sur le logement, sur l’hébergement temporaire, un SDF n’est pas prêt de retrouver son chemin. Nicolas Sarkozy a d’ailleurs proposé de Karchériser le système comme l’avait promis avant lui Lionel Jospin : foi de Ministre-candidat-président il n’y aura plus un sans abri en 2008 s’il est élu. Faites lui confiance, comme Chirac il s’y connaît en matière de réduction de la fracture sociale. Ce sont les rédacteurs en chef des " Jités de l’opinion dominante " qui vont être déçus : de quoi vont-ils parler en 2008, derrière le meilleur réveillon des fêtes?
Mais je déblogue…