Désormais, autour des tables, entre amis, revient un sujet récurrent de discussion : la retraite. Toutes celles et tous ceux qui en jouissent tentent de se persuader que leur vie est plus paisible qu’antérieurement. Malgré tous leurs efforts, à les entendre, ils ont pourtant moins de temps de loisirs qu’au moment où ils travaillaient. En général, s'expriment dans ce registre les gens ayant eu le privilège d’anticiper sur la cessation d’une vie active. Ils s’investissent dans la vie collective, cherchant à satisfaire l
es plaisirs qu’ils n’ont jamais pu antérieurement assouvir, ou à pratiquer avec avidité des passions antérieurement enfouies. Les autres comptent fébrilement sur les doigts d’une ou deux mains le nombre des années leur restant à parcourir au boulot avant d’entrer dans ce monde réputé béni de l’activité libre rémunérée. On sent, chez eux, une certaine lassitude, comme si la dernière ligne droite était nettement la plus pénible. Ils fournissent la même impression que ces marathoniens qui ont une véritable envie de franchir la ligne d’arrivée, alors qu’ils savent que les ultimes kilomètres leur paraîtront interminables.
Enfin, il y a les jeunes qui se refusent à envisager une date tant elle leur paraît lointaine. Ils envisagent parfois des échéances proches ou postérieures à… 2050 ! Pour eux, parler de retraite dépasse leur vision de l'avenir, et voudrait dire qu'ils ont surmonté toutes les difficultés du présent.
Justement 2050 est une année qui préoccupe beaucoup les spécialistes. Le Conseil d’Orientation des retraites évalue en effet le besoin de financement du système en 2050 "entre un peu moins de 2 points de PIB et près de 5 points de PIB", soit entre 30 et 80 milliards d`euros. L`Hexagone devrait, en effet, compter à cette date entre 1,3 et 1,4 actif pour un inactif de plus de 60 ans, contre 2,2 en 2005 et la catastrophe menace, car plus personne ne pourra assumer le financement des retraites sur les bases actuelles. Comment continuer, donc, à sauver la solidarité actuelle? La question, évidemment, à l’approche des élections, se pose face au vieillissement de la population, aux départs anticipés, qui ont rencontré un large succès avec la réforme de 2003 (autorisant cette mesure pour les salariés qui ont commencé à travailler jeune), et aussi face à l’évolution de la masse salariale moins favorable qu’il n’était anticipé", liée à un taux de chômage toujours élevé malgré les affirmations de Borloo.
En effet, tel le serpent de mer, le financement des retraites ne préoccupe que ceux qui la perçoivent ou qui sont en instance de la percevoir. Il ressurgit de temps à autres, comme un épouvantail destiné à effrayer les actifs, à qui l’on promet l’enfer : travailler plus longtemps avant d’imiter ces " jeunes vieux " qui s’éclatent en… bricolant pour leur compte, leurs enfants, leurs petits-enfants ou pour leur plaisir. Car le paradoxe repose dans cet extraordinaire phénomène voulant que le retraité soit plus actif que quand il était actif , comme s’il voulait donner des regrets à ceux qui l’ont poussé vers la sortie.
UN AUTHENTIQUE GACHIS
Dans un rapport qu’il doit remettre au Premier ministre, Dominique de Villepin, le Conseil d’orientation des retraites mise ainsi, entre autres, sur l’accélération de l’emploi des seniors que tout le monde
s’accorde à reconnaître dans bien des métiers aptes à poursuivre leur engagement au service de la collectivité. Beaucoup d’entre eux représentaient un tel potentiel d’expérience et de… salaires taxables que leur départ constitue un authentique gâchis. En effet, c’est lorsque l’on approche de l’âge de sa cessation d’activité que l’on contribue le plus au financement de celle des autres. Le rapport souligne donc qu’il faut absolument… inciter les candidats au départ vers le farniente à renoncer à cette fantaisie anti-sociale. Le Conseil prône donc, et c’est joliment énoncé, l’amélioration du taux d’emploi des seniors, qui reste "un des plus faibles parmi les pays européens" avec 37,8% des 55-64 ans contre 42,5% pour l’ensemble de l’Union européenne. Une position, qu’il juge "stratégique" pour redresser les comptes de retraite. Cette solution semble pourtant extrêmement difficile à mettre en pratique, face aux "réticences" des employeurs à… recruter ou à conserver des salariés âgés qui coûtent cher, ainsi qu’à "la démotivation" de certains demandeurs d’emploi qui ont "intériorisé la discrimination liée à l’âge" et ne veulent plus poursuivre la quête d’un emploi. Et ce, malgré le plan d’action pour l’emploi des seniors, bâti par le gouvernement et les partenaires sociaux en mars, et dont les résultats ont été très en-dessous des prévisions.
Les plus de 60 ans sont réputés inemployables, car bourrés de certitudes, et de prétentions financières. Ils sont accusés d’être rétifs aux technologies modernes. Ils n’ont donc plus leur place dans le monde de l’entreprise rentable… jusqu’au jour où l’on prend conscience que leur " patrimoine " professionnel avait une valeur, qui manque finalement au profit qu’il faut assurer pour les actionnaires !
LES VŒUX PIEUX ET LA DURE REALITE
Le gouvernement doit, par ailleurs, examiner la question de la revalorisation des pensions courant 2007. Le COR prévient Matignon sur ce point, qu’une revalorisation du montant des pensions indexée sur l’évolution des salaires, et non plus sur les prix, qui ne serait pas accompagnée par des "mesures supplémentaires de redressement" financier, ne serait pas une bonne solution. On s’en serait douté, car une telle disposition accentuerait la situation financière "plus dégradée que prévue" de la branche retraite de la Sécurité sociale, dont le déficit devrait atteindre 3,5 milliards d`€ en 2007, contre 2,4 milliards d`€ en 2006.
Ce constat n’exclut pas, néanmoins, de s’intéresser aux écarts de traitement persistants entre hommes et femmes, liés à des "salaires féminins plus faibles, des carrières féminines plus courtes et le temps partiel imposé, générant des pensions inférieures", dénonce le Conseil. Le COR propose que les interruptions de carrière des femmes soient… "courtes et bien indemnisées" et qu’elles bénéficient "d’une offre accrue pour l’accueil des jeunes enfants". Extraordinaire, ce conseil, qui ne sait pas que la tendance actuelle va exactement dans le sens contraire : les politiques familiales vont en effet vers des congés parentaux augmentés en durée afin, dit-on, que les mères s’occupent plus longtemps des nouveaux nés, alors que c’est un moyen de diminuer le chômage en offrant des " remplacements " plus nombreux ! D’autre part, il ignore que la Caisse Nationale d’Allocations Familiales vient d’annoncer qu’en six ans, elle diminuera de 65 à 50 % ses aides aux collectivités locales pour toutes les politiques destinées à l’accueil des enfants, et qu’elle abandonnera toutes ses aides en faveur des contrats temps libre destinés aux jeunes.
C’est ainsi que, par exemple, le conseil d’une communauté voisine de celle du Créonnais vient très récemment de décider de refuser de construire une maison intercommunale de l’enfance, au prétexte qu’elle se révèlerait trop chère ! C’est dire que les préconisations de ce rapport seront suivis à la lettre par un gouvernement du type de celui que nous avons !
HARO SUR LES REGIMES SPECIAUX
On va donc aller au plus facile. Faute de pouvoir concilier les annonces permanentes de baisse des contributions individuelles à la vie sociale collective, et les besoins réels du pays, le COR s’alarme encore du système des régimes spéciaux (EDF-GDF, SNCF, RATP, clercs de notaires…), exclus de la réforme de 2003. Il est "difficile de ne pas imaginer que la nouvelle étape de hausse de la durée d’assurance prévue en 2008 ne s’accompagne pas de questions sur l’évolution des régimes spéciaux", estiment les sages, réitérant ainsi une remarque formulée en mars 2006 et reprenant les propositions de Sarkozy !
Bien évidemment, vous remarquerez qu’il s’agit surtout de " taper " sur des catégories sociales ayant été dans le giron des fameux services publics, et dont les salaires et la carrière encadrée étaient garantis. En les faisant travailler plus longtemps, on bouchera des filières entières d’emplois et donc on laissera les jeunes sur le carreau des ANPE-ASSEDIC. Plutôt que de financer les retraites, on financera avec les impôts le… R.M.I. pour des diplômés, ou on accordera des contrats emplois aidés à des gens qui attendent désespérément, dans la précarité, un poste stable pour financer par leur cotisation… les retraites des autres !
Diminuer le nombre de postes dans la fonction publique en refusant de les financer par l’appel à contribution sur les plus hauts revenus, sur les profits financiers, sur les bénéfices honteux ; repousser l’âge des départs à la retraite de certaines catégories ; allonger la présence au travail de certaines catégories sociales ne contribuera pas à améliorer d’un iota l’évolution du financement des retraites.
En revanche, augmenter les salaires les plus modestes pour que le pourcentage versé par les gens au travail vers les caisses de retraite soit plus important, serait une mesure indispensable. Exiger de toutes les structures qui ont recours à des emplois aidés par l’état qu’elle paient une " surcotisation " destinée à compenser les pertes liées à la création d’un emploi réel s'impose. Il ne serait pas inutile non plus de se pencher sur le plafonnement possible des retraites du système de répartition ! Autant de mesures, plus difficiles à prendre que celles d’un énième rapport qui tentera d’opposer encore les générations actuelles et futures, détruisant un peu plus le concept même de la solidarité intergénérationnelle.
Mais je déblogue…