Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

Publicité

SOIREE TELE REALITE

L’hiver a montré le bout de son nez. J’aime bien me sentir en paix, chez moi, quand je sais que dehors le temps impose sa loi. Enfant, je jubilais quand un orage se déchaînait et que je me trouvais à l’abri de sa fureur. Par cette soirée glaciale, mais pas encore polaire, rédiger une chronique prend des allures de veillée au coin d’une cheminée que je n’ai pas. Egoïstement, je ne ressens que le plaisir de cette douce chaleur d’aller, avec les mots, vers les autres, alors que trop nombreux sont eux qui n’ont pas ce privilège. Le plaisir simple vient du recul que je peux ainsi prendre par rapport à l’angoisse que génère une journée passée au service des affaires publiques. Là je déconnecte. Je paresse. Je fignole. Je me livre sans méfiance. Je ne suis enfin redevable de mes actes que vis à vis de moi-même. La liberté de ne rien espérer ou redevoir à autrui devient un atout essentiel, dont celles et ceux qui n’ont pas exercé une responsabilité déléguée ne connaissent pas la valeur. Le temps prend une autre dimension.
Tout à coup la sonnerie du téléphone vient briser cette décompression. " Allo, Monsieur le Maire… Les pompiers. Il faut vous rendre au 10, rue Charles Dopter pour un feu d’Immeuble… " La réalité finit toujours, au moment où l’on s’en croît épargné, par vous reprendre, par vous agresser. Je n’ai même pas eu le temps de m’installer devant mon écran, dans le monde virtuel de mes amis, qu’il s’évanouit en une fraction de seconde. Il me faut me replonger dans ce quotidien tellement différent de ce que les gens imaginent. Ils ne veulent pas voir ces ruptures permanentes entre la vie privée et la vie publique, cette pression qui fait que l’on doit savoir que l’on ne s’appartient pas, dès que l’on veut demeurer fidèle à un engagement : être sur le terrain des réalités. Pas question de replonger dans cette écriture que j’affectionne. La paix intérieure se brise. Me voici acteur d'un télé réalité que personne ne veut voir.

PARTIR VERS L’INCONNU
Se rechausser, se vêtir au maximum pour partir vers l’inconnu et affronter la bise. Arrivé sur place, une bonne douzaine de sapeurs-pompiers est déjà à pied d’œuvre. Ils tentent dans une fumée âcre, insupportable, opaque, d’identifier l’origine d’un incendie que l’on ne pressent pas important mais qui affole le voisinage. Les gendarmes arrivent. Conciliabule de crise. Enquête commune rapide. Le froid me glace jusqu’aux os, mais il faut tenter de prendre un tant soit peu la mesure du désastre.
Les appareils respiratoires sont armés, et avec d’infinies précautions, des couples en tenue de feu, attachés, partent dans le brouillard noir qui s’échappe par la porte. Il faut que j’aie l’assurance qu’il n’y a personne dans les étages. Je tente d’appeler les gens avec mon portable. L’un d’eux est chez sa fille. C’est réglé. Les autres viennent à ma rencontre et m’assurent qu’ils sont tous descendus en hâte. Le drame vient d’être évité. Pour le reste il suffit d'un peu de patience et de rassurer les voinsins inquiets.
Après plusieurs missions exploratoire, les jeunes volontaires, tirés eux aussi de leur confort familial pour apporter leur savoir-faire, repèrent le foyer : une lampe électrique de bureau laissée trop longtemps allumée ou un mégot oublié, ont fini par traverser leur support en matière plastique et mettre à feu les dossiers d’une agence immobilière. Ce début d’incendie bénin a eu des conséquences qui pourtant m’affolent. Je découvre avec mon écharpe sur le visage que le splendide plafond suspendu à coulé. Il est en lambeaux et à dégagé ces gaz nocifs, cette fumée irrespirable. Bien des meubles du bureau ont connu le même sort… Je prends conscience de la réalité de ces matériaux, réputés modernes, qui ne résistent pas à la moindre montée de température. Ils se transforment en gaz en quelques secondes, et s’avèrent plus dangereux en vase clos que le feu lui-même. La situation est totalement maîtrisée en une demi-heure. Le temps de voir passer une demi-douzaine de jeunes qui traînent, malgré un froid pénétrant, de dialoguer avec les inévitables badauds, passionnés par ce déploiement de matériel (dont la grande échelle pour aller inspecter la toiture), et le quitte les lieux une heure après.
Je suis sans cesse étonné par la sérénité, la motivation, la cohésion des sapeurs-pompiers, qui tels des fourmis, effacent peu à peu les traces de ce qui aurait pu mal tourner. Je repars frigorifié, mais rassuré, vers ce que je crois de plus en plus être mon refuge. Mon épouse me demande un bref compte rendu, car elle ne souhaite pas partager ces soucis qui fragilisent sans cesse la confiance que l’on peut avoir dans un destin paisible. Je me replonge dans l’écriture, avec la même délectation que celui qui s’immerge dans un bain chaud. Je retrouve la sensation bienfaisante de pouvoir enfin donner du temps à l’inutile. Je respire.

MONSIEUR LE MAIRE … VENEZ VITE !
La sonnerie du téléphone me poursuit. Elle revient, comme incongrue, dérangeante, au cœur du silence qui à nouveau m’enveloppait de sa chaleur. " Allo… Monsieur le Maire… Venez vite. Une voiture vient de s’encastrer dans le centre de secours ! " Comme c’est le chef de centre qui me prévient et que je connais parfaitement sa voix, je ne peux que faire confiance à ce messager du malheur. Nouveau passage par la phase habillage, avec une dose supplémentaire compte tenu de l’expérience antérieure. Il est près de 23 heures, et me voici reparti vers un autre malheur. Dans toutes les maisons que je longe, on contemple probablement à la télévision du malheur artificiel. On se nourrit d’images fabriquées pour démontrer aux gens qui les contemplent que leur bonheur ne doit pas être gaspillé. Quelle réalité vais-je découvrir...
A l’arrivée, on extrait une femme en piteux état d’un véhicule fracassé frontalement contre un pilier en béton de la caserne. Visiblement, ou la conductrice était dans un état second, ou elle a foncé délibérément à pleine vitesse dans l’obstacle, pour mettre fin à ses jours. Son automobile est démantelée. Les airbags l’ont sauvée car elle avait "oublié" sa ceinture. Cet accident masque une autre réalité. Dure. Insupportable. Séparation familiale et, à quelques pas de là, derrière un rideau, une silhouette furtive. Je découvre que la blessée habite à une dizaine de mètres, et que cet acte délibéré a eu comme premier témoin… sa fille de 13 ans et les 3 pompiers de permanence à la radio qui ont été secoués par l’explosion terrible consécutive au choc. Tout le monde imagine les effroyables conséquences qu’aurait généré ce geste s' il s’était produit quelques minutes après le retour des intervenants sur l’incendie.
Le plus dur reste à faire : aller rencontrer l’adolescente qui ne cesse depuis derrière le rideau d'épier, pour essayer de comprendre ce qui se passe. Elle est calme, étrangement résignée, peu bavarde. Elle restera seule cette nuit, car son père ne peut pas la prendre en charge. On sent bien, avec les gendarmes qui sont à nouveau sur les lieux et qui m’accompagnent, que plus rien ne l’étonne. Elle s’adaptera, et nous demande si demain... elle pourra aller au collège. Tout le monde lui laisse son portable et nous la rassurons sur l’état de sa mère qui est partie vers le tripode de Bordeaux. Etrange impression.
Je me sens mal à l’aise. J’ai l’impression d’être inutile. Je ressens la détresse, mais je ne sais pas en parler. Ou alors, je n’ose pas l’aborder. Je me replie dans la nuit ,car ma présence n’a plus aucun intérêt. Les jeunes sapeurs-pompiers ont tourné le dos au malheur. Ils réarment les véhicules au cas où dans les heures suivantes, ailleurs, on ait encore besoin d’eux. Sur le chemin du retour je retrouve mes quatre zonards qui arpentent, sous leurs capuches de sweat, les rues de la cité. Ils cherchent une connerie à faire… le résultat sera pour demain matin, en Mairie ! Les lumières ne filtrent plus de nulle part. Le froid entre partout. La télé réalité a le pouvoir.

PAS DE CONSECRATION MEDIATIQUE
Me voici à nouveau dans la quiétude. J’ai bien du mal à retrouver mes copains les mots. Ils me semblent ne plus porter les mêmes valeurs. Leur amitié ne me paraît plus aussi chaleureuse qu’antérieurement. Je les cherche et ils fuient. Dans le Jité de PPDA, on ne se servira pas d’eux et on ne parlera absolument pas de ces avatars de la vie. Même la presse écrite locale n’en fera pas une ligne, tellement ils appartiennent au quotidien le plus banal.
Je me surprends à ne plus moi-même m’émouvoir de ce que je viens de traverser. Dans le fond, nous ne serons que fort peu nombreux, demain, à avoir vécu ces événements, par une nuit glaciale, car ils ne sont pas entrés dans les maisons, ils n'ont pas franchi les seuils vérouillés. Le malheur ne fait tache d’huile que quand la télé le fait partager. Il n’existe qu’avec cette consécration médiatique qui le sacralise, reléguant le reste aux oubliettes de l’indifférence. Le nôtre n’a pas la cote. Il n'apporte ni sensationnel, ni pitié.
Rien, dans le fond, ne m’oblige pourtant à endosser cette réalité. Rien ne me contraint à en accepter les côtés dérangeants. Rien ne me condamne à continuer. Il suffirait qu’en me rasant un matin, survienne la tentation de Venise, et que je ferme les volets pour entrer dans le confort de l’écriture. Le téléphone ne m’apporterait que mes mauvaises nouvelles, celles que l’on ne peut jamais refuser d’assumer. Celles qui concerneraient les autres passeraient inaperçues.
Je ne suis pas certain que, sur l’écran noir de mes nuits blanches, je ne verrais passer que des images familières, sans être assuré qu’elles soient pour autant plus agréables. N’empêche que, quelque part, il y aurait un poids de moins : celui de la responsabilité d’assumer le sort des autres!
Mais je déblogue…
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
Cette tranche de vie incontestablement dure que vous décrivez est trés forte en émotion, c\\\'est du réel, celui qu\\\'on ne préfère pas rencontrer. Cette charge émotionelle que vous traduisez est palpable, elle me touche et le poids qu\\\'elle représente est dur à supporter, c\\\'est indéniable. Cependant doit on se demander si il y a obligation d\\\'endosser cette réalité? Il me semble qu\\\'il n\\\'y a pas d\\\'obligation en la matière en dehors de celle que vous même vous appliquez, en dehors de votre affect, votre nature, votre personnalité, votre humanisme qui vous pousse à être présent, tout comme vous l\\\'êtes aussi dans de si nombreux moments, parfois bons fort heureusement, et Créon vous le rend bien...enfin je crois. Merci<br /> Un moine philosophe du VIIIème siécle disait : "Si je n\\\'échange point mon bonheur contre la souffrance d\\\'autrui, je n\\\'atteindrai jamais l\\\'Eveil et même dans le monde je n\\\'aurai nulle joie."
Répondre
E
Et pourtant, dans les réunions de quartier, il n'est pas rare d'entendre des critiques envers nos élus ! Oui à la professionnalisation de la fonction.
Répondre
D
Dure soirée, dure nuit... Encore une face cachée du travail des élus de proximité... Et dire qu\\\'il y en a qui croient que les maires ne font rien ! ! !<br /> La réflexion qui en découle est celle d\\\'une nécessaire professionalisation de ce véritable métier de maire. Comment concilier en effet les exigences de ce mandat avec une vie professionnelle complète?? <br /> Un débat (participatif?) à faire pour réformer ce statut de maire des communes petites et moyennes qui ne peuvent guère s\\\'appuyer sur un staff de fonctionnaires territoriaux pour assumer l\\\'ensemble de leurs missions.
Répondre
Y
Beau texte, bien écrit , qu'on lit avec délectation ...
Répondre