Il y a des cadres dont on est certain qu’ils n’appliquent pas actuellement les 35 heures. Ils bossent en permanence. Les réunions succèdent aux réunions. On y pratique le " brain-storming " pluridisciplinaire, afin de rechercher la plus grande efficacité. Il en ressort de savantes stratégies secrètes, planifiées dans le temps. Ces cellules dites spéciales ressemblent à celles mises en place par des militaires devant investir les tranchées adverses. Elles pratiquent l’étude du terrain. Elles collectent des informations. Elles cherchent des alliés sûrs. Elles infiltrent les lignes des ennemis. Elles avancent en laissant en réserve des forces complémentaires. Elles surprennent en faisant exploser des charges soigneusement placées et minutées. Ces équipes restreintes n’ont apparemment pas d’existence officielle, mais elles sont souvent constituées par des fonctionnaires, ravis d’apporter leur concours à des opérations spéciales.
Depuis quelques temps, elles distillent le fruit de leurs travaux antérieurs. Parfois, il s’agit d’une longue traque, d’une minutieuse programmation, d’un dévouement sans limites, car il faut savoir que cette pratique nécessite un investissement humain au long cours.
En fait, ces honorables travailleurs de l’ombre possèdent une solide expérience des coups tordus. En effet, ils explorent toutes les possibilités de détourner l’attention du grand public des idées essentielles, pour l’entraîner vers des marigots suspects. Cette mission n’a rien d’impossible, car elle repose sur des heures et des heures d’enquêtes occultes qui offrent une matière première suffisante. Il suffit de choisir le bon moment et plus encore d’avoir les relais nécessaires pour faire exploser les " charges " souterraines. Ce sont eux qui vont finalement jouer le rôle fondamental, car sans cette liaison, les résultats deviennent totalement aléatoires. Si l’on ne dispose pas de complicités actives dans ce domaine, on travaille absolument pour rien.
AMERICANISATION GALOPANTE
Les techniciens de la révélation destructrice exploitent au maximum les petites salles discrètes des grands restaurants. Arrivant avec un dossier sous le bras, un Cédérom dans la poche intérieure d’un veston, une piste que l’on propose à son interlocuteur de défricher, ils offrent à des amplificateurs de la déflagration espérée l’exclusivité dont ils rêvent. Plus besoin d’investigation risquée, coûteuse, aléatoire, il suffit pour l’invité de récupérer le paquet cadeau.
L’américanisation galopante de la campagne des présidentielles donne un visage inédit depuis quelques semaines à ce qui jusqu’alors reposait globalement sur un affrontement droite-gauche. Le contexte a changé. Les méthodes aussi. Les réalités obligent bien à reconnaître que le seul fait d’être candidat en étant au pouvoir constitue une entorse flagrante à l’égalité démocratique. On constatera qu’une personne détenant les manettes de l’Etat et ayant les complicités médiatiques pour exploiter cet avantage possède des atouts colossaux qui faussent totalement le débat. On sait, par exemple, que le clan Bush a démoli Kerry sur le thème de la guerre au Vietnam durant laquelle il avait eu une conduite irréprochable, alors que leur favori était resté planqué par son père. Toute sa vie a été passée au crible, tout ce qui était du domaine privé, tous ses comptes en banque, toutes ses fréquentations avaient été fichées : rien n’avait été épargné au candidat démocrate.
En France, Sarkozy a forcément adopté les mêmes procédés. C’est un secret de Polichinelle, puisque sa stratégie consiste à donner une image paisible, lisse, incontestable, alors que derrière la porte, il enclenche des dispositifs traduisant un esprit bonapartiste. Il a ses Fouché ou ses Talleyrand. Il les protège et les entretient avec l’espoir que, si les événements lui échappent, ils pourront avec une ou deux bombes bien posées redresser la situation. C’est actuellement la seule différence avec les Etats-Unis : toutes les munitions ne sont pas systématiquement utilisées. Elles existent, mais restent dans l'armurerie de campagne. De temps en temps, on va y puiser un outil à effet différé.
LES LIVRES AU CŒUR DE LA GUERRE
Bizarrement, la guerre des coups tordus, savamment planifiée, fait rage dans un secteur totalement inattendu. Elle se déroule dans le secteur de l’édition et des livres. Elle est actuellement beaucoup plus féroce que dans celui des blogs, car l’enjeu devient d
écisif en terme d’accès aux médias. En effet, la confrontation peut se planifier et offrir une longue déclinaison sur les autres supports, sur la base de la " sortie " et de l’effet d’annonce. On sait désormais que la publication d’ouvrages consacrés à Sarkozy, afin de gommer les côtés négatifs de son personnage, a été organisée depuis des mois et que rien n’a été laissé au hasard. Cette tâche a été confiée à Catherine Nay, avec son ouvrage intitulé " un pouvoir nommé désir " dont on peut dire qu’il fleure davantage le cirage pour pompes présidentielles que la soude caustique pour sabots de campagne. Mais c’est la règle en la matière pour ce que l’on appelle publiquement les " biographies autorisées ". Beaucoup de livres ont déjà été, ou seront publiés, et la curiosité qu'inspire cet homme politique devrait s'amplifier à l'approche de l'élection présidentielle. La particularité de cette biographie, dite autorisée, tient en plusieurs éléments : son exhaustivité (de l'origine des grands-parents aux épisodes les plus récents) ; son empathie; sa personnalité. Un accord avec Grasset va donc permettre que le " personnage " occupe, via Catherine Nay, toutes les émissions non politiques, avant que le temps de parole strictement politique soit comptabilisé. Cette sortie a donc été soigneusement planifiée et contractualisée. Elle contraste bizarrement avec l’effondrement des initiatives similaires sur Ségolène Royal. Flammarion et Hachette (cherchez à qui appartiennent ces boîtes) viennent, en effet, d’annoncer que des ouvrages d’entretiens avec la candidate du PS ne sortiront pas, comme prévu, durant la campagne présidentielle. Ces renoncements plus ou moins compliqués vont étouffer une bonne partie des retombées des participations des auteurs au secteur " off " des plateaux télévisés. Catherine Nay pourra ainsi, en toute tranquillité, poursuivre sa promotion chez Drucker, Durand, Denisot, PPDA… et consorts avec la bénédiction du CSA qui ne décomptera bien évidemment pas ces temps de parole sur celui du ministre-candidat-président.
On sait que les éditeurs publient tel ou tel bouquin avec des assurances financières de rentabilité assurées par la personne dont il traite. Par exemple, celui soit-disant écrit par Sarkozy, aura dépassé les 400 000 exemplaires diffusés, mais on affirme que la moitié a été achetée par l’auteur lui-même, via des budgets compatissants. Soutenir des publications hostiles à son adversaire en trouvant un éditeur à ses auteurs, assurer leur médiatisation, garantir les retombées économiques, constituent les missions d’une cellule spécialisée qui recrute des " nègres " pour accomplir les basses besognes. Bayrou va d’ailleurs lancer son livre pour combler un vide patent chez les autres candidats.
DECENTRALISATION DES CELLULES D’INTERVENTION
Les cellules de désinformation ont également été décentralisées. Elles existent dans les zones sur lesquelles le Ministre-candidat-président peut se retrouver en position de faiblesse. Aucune illusion à avoir : des opérations de déstabilisation des soutiens importants à Ségolène Royal sont en préparation dans les officines de coups tordus. On a déjà confié à des journalistes de la presse écrite régionale des dossiers sortis des coffres officiels. Ils attendent le bon moment pour exploser. Gare à celles et ceux qui manifesteraient trop d’ardeur anti-sarkoziste.
Il ne s’agit absolument pas d’une vue d’un esprit obsédé par la notion de complot mais plus prosaïquement de la résultante de confidences faites par des fonctionnaires, affligés par ces pratiques. Ils savent, mais ne peuvent pas broncher dans un contexte où ils risquent le placardisation durable, alors ils allument des contre-feux en tentant de désamorcer par anticipation les charges en préparation. Il faut cependant convenir qu’ils ne sont pas très nombreux, car le système français fait que les alternances politiques ne génèrent pas de mouvements de fond au sein de l’énarchie, et donc la prise de risques demeure extrêmement modérée.
Il est certain que la décentralisation des coups tordus est en marche, et je ne prends pas un grand risque en affirmant dans cette chronique que la Gironde n’échappera pas à cette pratique, consistant à discréditer le maximum de soutiens à Ségolène Royal. Avec un peu de patience, le rouleau compresseur du candidat officiel va descendre dans les Provinces. On peut même se demander ce qui se cache derrière l’affaire en cours sur Bordeaux, et si ce n’est pas le signe avant-coureur d’une seconde vague en préparation.
Durant deux mois, vont pleuvoir de partout les affaires soigneusement conservées en réserve. Elles surgiront grâce aux commandos du Groupe d’Intervention du Gouvernement Néo-sarkozien (GIGN) qui avancent cagoulés. Elles prendront, d’une certaine manière, les Françaises et le Français en otages. Histoire de leur éviter de trop réfléchir, et de faire confiance aux apparences.