Seul le temps permet de juger l’intérêt réel des décisions prises dans tous les domaines. Sur le moment, la tendance est soit à l’enthousiasme, soit à la critique… pour ensuite laisser place à la vérité. Elle ne s’installe jamais dans l’instant,, mais elle pousse lentement dans un environnement plus ou moins favorable. Hier, Ségolène Royal a réalisé une excellente prestation sur le plan technique en apportant à la foule présente les satisfactions qu’elle attendait. Son pacte présidentiel présenté, dans un échange permanent avec la salle, solide, charpenté, complet, adossé aux réalités sociales actuelles va de
voir, après sa naissance, résister à l’usure de deux mois de campagne. Il va d’abord être disséqué par les adversaires, mais aussi par toutes celles et tous ceux qui espéraient y retrouver une part de leurs préoccupations. S’ils ne se l’approprient pas, s’ils n’en comprennent pas les fondements, l’effet d’annonce restera éphémère. Le plus exigeant commence. Ce qui peut frapper l’observateur attentif, c’est la remise à la mode des recettes de l’ère mitterrandienne, comme si, dans le fond, ce qui appartenait au passé retrouvait brutalement une part d’intérêt. Le concept des 100 propositions appartient à ces réminiscences de la campagne de 81. Le développement de nombreuses initiatives autour du qualificatif " juste " conforte la similitude avec la vision de cette époque. Il faut aussi remarquer que rien n’a été construit " contre " un adversaire, mais " pour " les Françaises et les Français auxquels elle a proposé une France plus " forte " comme ce fut le cas il y a un peu plus de 25 ans. Une conception globale adaptée, qu’il est impossible de ne pas rapprocher de la fameuse formule de la " force tranquille " qui fit le succès de Mitterrand. Ségolène Royal a sans cesse cherché à dégager cette sensation de sérénité convaincue qui la ramènerait à la surface, comme les plongeurs le font en donnant un coup de talon sur le fond.
Devant un parterre d’éléphants, revenus en grâce malgré les imprécations de leur impitoyable ennemi Arnaud Montebourg, elle a construit un programme fortement inspiré par le projet socialiste, preuve que la marge de manœuvre idéologique demeurait extrêmement mince. Cet écart découle bien évidemment, comme dans quasiment tous les cas, de la maigre différence existant entre le souhaitable et le possible. Lentement, mais sûrement, les remontées de la base auraient donc été passées au filtre de la situation financière d’un pays, dont quasiment tous les indices sont à l’orange, pour les rendre réalistes. Il n’y aurait ,en effet, rien de pire pour la politique que de se retrouver, à nouveau, face à des effets d’annonce de mesures dont on sait qu’elles ne seront jamais mises en œuvre, compte tenu de leur coût ou des oppositions qu’elle génèreraient. Ségolène Royal, à l’image de ce que Mitterrand avait annoncé en 81, à peu près à la même date, a su éviter le piège du tout ou rien, reprenant subrepticement à son compte quelques propositions de ses adversaires internes. Il est vrai qu’au PS, la technique de la synthèse n’a plus de secret pour les préposés à l’écriture des textes fondateurs.
UNE NOUVELLE DIRECTION PRIORITAIRE
Le discours de Villepinte marque cependant une nouvelle direction puisqu’il marque enfin une priorité. Il est en effet impossible de médiatiser un programme patchwork comme tente de la faire actuellement Nicolas Sarkozy. En matière de communication, il va s’épuiser en donnant l’impression qu’il n’est qu’un agité du bocal, qui veut tout mais qui ne régle rien. Ségolène Royal, elle, a donc assuré une épine dorsale récurrente à son pacte. Elle l’a construit autour de ces phrases qu’elle devrait décliner dans les prochaines semaines : "Tout se tient : l'emploi, la famille et l'Ecole, c'est l'éducation qui tient tout l'édifice, c'est pourquoi, avec moi, ce sera l'éducation, encore l'éducation, toujours l'éducation. Ce sera au cœur de tout ,et en avant de tout : l'Ecole est le cœur battant de la République, le lieu où se transmettent tous les savoirs et les valeurs républicaines, le creuset où se forment les futurs citoyens".
Elle a admis la réalité en convenant que "l'Ecole traverse une crise profonde" et en tentant d’y apporter des solutions concrètes, qui ne soient pas exclusivement centrées sur des améliorations internes. Elle a ainsi, par exemple, proposé le doublement de l'allocation rentrée scolaire "dès 2007" pour que "soit pleinement garantie la gratuité de l'école laïque de la République". Mais il faudra qu’elle reconnaisse que le partenariat autour de l’école et notamment tous les secteurs annexes (accompagnement scolaire, santé, surveillance, soutien à la parentalité, social…) revêtent désormais une importance particulière. La seule acquisition du savoir ne sauvera pas la société acteulle
La candidate a également précisé que le "redécoupage" (la " suppression " a disparu) de la carte scolaire permettrait que "les secteurs soient plus hétérogènes" et se ferait aussi par division "des gros collèges" pour qu'aucun ne dépasse 600 élèves", a-t-elle précisé, abandonnant de fait l’abolition pure et simple de la référence à des zones géographiques d’affectation.
UN RETOUR AUX FONDAMENTAUX
Aux enseignants, Ségolène Royal a assuré qu'ils seraient "soutenus, encouragés par la République" dans leurs "missions". "J'ai entendu le message des enseignants, en première ligne dans le combat pour l'égalité et la citoyenneté", a déclaré la candidate, alors que le vote des personnels du monde de l’éducation semble de plus en plus volatil et surtout moins acquis à la gauche qu'autrefois. "Face aux coupes sombres dans le budget et les emplois, au pouvoir d'achat qui semble baisser dans la mesure exacte qu'augmente la difficulté du métier", Mme Royal a assuré aux enseignants: "vous serez soutenus, encouragés par la République dans votre mission, votre place sera mieux reconnue, votre formation améliorée". En fait, elle a repris la main dans un secteur où tout le monde l’attendait au tournant. Un retour aux fondamentaux qui atteste que les idées des autres présidentiables n’étaient pas si éloignées que cela des préoccupations de l’électorat de gauche.
Cette nouvelle donne, que l’on ne saurait définir comme un " recentrage " puisqu’il s’agit plutôt d’un infléchissement à gauche, va vite modifier la donne actuelle, car elle va contraindre les adversaires de Ségolène Royal à revoir leurs prises de position. Sarkozy va obligatoirement durcir son discours puisque sa tactique, consistant à aller contourner son adversaire sur la… gauche, va vite apparaître comme inutile. Il va donc être obligé de faire uniquement du Sarkozy, et obliger tout le monde à instituer un choc frontal entre deux candidats bien ancrés dans leur camp respectif. Bayrou ne pourra plus occuper le vide sur sa gauche. Il va vite rentrer dans le rang, même s’il est indispensable, là encore, de donner du temps au temps.
RELECTURE DES CLASSIQUES
Ségolène Royal a relu ses classiques, et son staff a tenu compte des dérapages ponctuels antérieurs en assaisonnant les propos tenus hier du maximum de proximité. D’abord avec la salle qui, certes, lui était acquise mais avec laquelle elle a accepté un dialogue ressemblant étrangement à celui que j’avais rencontré il y a un peu plus d’un an à Santiago du Chili lors du gigantesque meeting de Michèle Bachelet. Cette technique de l’échange plutôt que du " livré clé en mains " aura constitué, à mes yeux, l’évolution formelle la plus notable, et risque donc de renforcer l’originalité de la démarche, si elle se poursuit. Ensuite Rocard, et à un degré moindre Fabius ou Strauss-Kahn, n’ont pas du se reconnaître dans certains passages du discours : trop simples. Ségolène Royal a su en effet ajouter à la proximité passionnelle celle des mots dont on oublie toujours combien elle est importante en politique. C’est probablement une force, en une période où la multiplication des messages va accroître la difficulté d’être entendu et écouté.
Paradoxalement, elle aura réussi, période après période, depuis un an, à donner des impressions successives qui l’ont conduite finalement à revenir vers une pratique extrêmement traditionnelle d’une campagne électorale. Elle maintient des concepts originaux mais accepte qu’ils conduisent lentement vers une vision somme toute habituelle de la campagne. Mais incontestablement, le pari de jouer une bonne part de sa crédibilité sur une journée aura été gagné. Il était risqué. Il semble que le passage entre deux étapes, de celle de la démocratie participative vers celle de la dimension personnelle, ait fonctionné.
Il reste à tenir la distance, face à une énorme machine de guerre professionnelle qui va utiliser son arme favorite : la peur. Peur de la fiscalité, peur de l’insécurité, peur de l’autre, peur de l’instabilité. La recette a marché en 2002 car elle a étouffé l’espoir pour lui substituer la crainte. Probablement que, hier, le ciel s’est éclairci… Pourvu que ça dure !
Mais je déblogue…