LE BAIN DE DESERT
Le désert d’Atacama, comme le peuple chilien, n’aime pas l’uniforme. Il se plaît à donner librement cours à une palette de couleurs, montées des profondeur de la terre. Les flancs lointains et pelés des montagnes étalent des stries comme autant de cicatrices laissées par des minéraux en quête d’évasion. Ils refusent d’héberger la moindre touffe d’herbe, comme si leur fierté résidait dans cette nudité absolue. L’austérité devient une richesse, car elle ramène aux origines du monde. Difficile d’imaginer qu’hormis la patine imposée par le vent, rien n’est parvenu à modifier la globalité des paysages. L’immensité des espaces, comme en d’autres lieux de la planète aussi arides, n’est pas atténuée par la rondeur mouvante des dunes. Tout n’est que rocaille, poussière grisâtre, résidus volcaniques en cours de désagrégation, failles aux arrêtes saillantes comme s’il fallait absolument décourager la venue des hommes dans un contexte hostile.
Au creux de cette morne plaine, brille dans un mirage, une mer d’argent. Visible à des kilomètres, elle représente une tentation insaisissable pour le voyageur. Impossible d’en connaître la consistance tant qu’on n'aborde pas le rivage. Comme le reste du décor, il est immobile, figé, comme si un maléfice avait instantanément arrêté une tempête. La dentelle acérée de vagues monte de la profondeur de la terre. Elle est parsemée de diamants étincelants d’une écume fragile. Le voyage s’effectue en entrant dans une extraordinaire marée de sel, remontée du cœur du sol. On marche sur le Salar d’Atacama comme pourrait le faire un Dieu sur l’eau. Au bout de cette promenade dans un monde minéral, un autre miroir, source de vie. Protégée par cette herse infranchissable, la lagune recèle les habitants du désert. Des flamands roses et noir, haut perchés au loin sur des pattes fragiles, filtrent avec élégance un breuvage frais, d’autres oiseaux sautillent sur un sol d’arc en ciel pour glaner quelques bestioles égarées. Dans cet univers, un maigre filet d’eau au cheminement souterrain secret constitue la seule garantie de la survie. Il alimente par de petites goulées d’un nectar, incolore mais précieux, la mer qui n’a pu résister au soleil. Evaporés les rêves de vie. Atacama se contente des miettes que lui a laissé le temps.
Des sommets andins étirés comme un écrin surhumain surgit cette eau, selon un hasard avare, que seule la nature maîtrise. Elle donne aux guanacos, aux lamas, aux moutons, des taches vertes suffisant à leur bonheur. Ce sont, en fait, des prisons dorées, car il leur est impossible d’aller chercher la liberté de vivre ailleurs.
Le désert ramène inévitablement à la véritable dimension humaine. Celui d’Atacama, qui croise la route irréelle du tropique du Cancer, ajoute à son étendue la qualité de ses teintes, selon les moments de la journée. Elle n’efface pas la rudesse de son climat et moins encore celle de son sol. On en ressort avec autant de plaisir que l’on y est entré, car le voyage use. Chaque village écrasé par la chaleur, mais forcément accompagné par cette eau précieuse sans laquelle il n’existerait pas, respire la solitude. Etre posé sur une autre planète, voir le monde dans sa simplicité la plus émouvante, manquer d’oxygène à plus de 3500 mètres, croiser la route d’une " sorcière " géante générée par la température, apprécier le moindre signe de vie, brise réellement le rythme d’un quotidien que l’on trouve vite artificiel. Atacama ramène à l’essentiel et l’on en ressort, dépouillé des apparences, et du superflu des certitudes. Le bain de désert reste le luxe de cette époque.
LES PANACHES DU TATIO
Le calumet de la paix ne se fume pas, contrairement aux apparences, dans le cratère du Tatio. Même si la terre souffle de larges volutes, il n’y a rien de rassurant dans cette profusion. D’abord, parce que la montée depuis la civilisation vers cette marmite géante, dont on ignore le contenu exact, ressemble à une ascension vers l’enfer. On chemine dans la nuit, mal réveillés, ballottés sur des chemins frôlant des précipices, pour arriver dans ce réceptacle majestueux. Une trentaine de degrés sépare la base de départ de ce sommet aux silhouettes incertaines, dans une aube encore lointaine. Le froid saisit, comme pour rappeler qu’au-dessus de 4500 mètres il règne en maître. Les fumeroles ne suffisent pas à réchauffer une atmosphère ayant belle gueule, car d’une extrême pureté. Comme des naseaux d’un taureau furieux, les excavations laissent échapper des vapeurs changeantes, promises à la dissipation immédiate dans un ciel où une lune rigolarde contemple ces fourmis grattant l’un des dos du monde. Le spectacle changeant se déroule dans un silence glacial.
Peu à peu un bouillonnement curieux monte des ouvertures vers le ventre de la terre. Mystérieusement les trous crachotent, toussent, éructent avec l’inexorable montée du jour, comme si la luminosité agaçait les démons ayant en charge cette gigantesque chaufferie secrète. Ils tiennent à protester, car leur royaume de l’obscur leur échappe. Des geysers glougloutent avec une vigueur accrue, comme pour éloigner les curieux de ces évents sur l’Erèbe. Le volcan endormi devient cétacé. Il souhaite obtenir le respect dû à sa masse. Il grommelle. Il peste. Il se rebelle avec une vigueur accrue, mais avec une mesure sympathique. Le monstre s’ébroue, mais se laisse toujours approcher. Les eaux chaudes accentuent la montée de voiles vaporeux, qui s’étirent mortellement dans les premiers rayons du soleil. Dans ces bains venus des entrailles de la terre, les guides réchauffent les composantes d’un petit-déjeuner sommairement installé. Le mal de l’altitude tourne les têtes, mais l’arrivée massive du jour nouveau redonne la vigueur nécessaire pour aller vérifier que la bouilloire des géants maintient son rythme paisible.
Les espaces d’où s’évaporent la mauvaise humeur du Tatio méritent tous un détour. Le chemin de ronde destiné à surveiller le cratère, permet d’aller de l’un à l’autre. Une vaste mare naturelle, dont la température est acceptable, offre aux baigneurs courageux des ébats inédits avec les larmes venues de la terre. Le spectacle paraît dérisoire, en raison du lieu lui-même, comme s’il s’agissait d’une caresse faite à un fauve pour afficher sa supériorité. En se ralliant à de monumentaux panaches blancs, on gagne ce pari rassurant, consistant à dominer les phénomènes naturels les plus inquiétants. La promenade se mérite. Il faut donc absolument en profiter sur un rythme lent, compte tenu de l’essoufflement qui menace.
En quittant le fourneau du Tatio, on ne peut s’empêcher de jeter un œil sur ces bouffées paisibles qui au loin parsèment une morne plaine. Elles recèlent le mystère de ce cœur de la planète que seul, Jules Vernes, a voulu percer dans un voyage épique. Là-haut, sur ce sommet des Andes, il reste un lien ténu avec l’origine de la planète, grâce à l’aube des geysers. Pour l’instant, elle n’est porteuse que de bonnes intentions…
Une poussière lunaire recouvre le désert d’Atacama. Le long ruban de réglisse bitumée qui relie l’aéroport de Clama à la cité de San Pedro ne fait pas dans le détail. Il trace droit, sauf au moment de franchir quelques sommets arides, avant de finir, épuisé, dans un écrin vert au milieu de nulle part. Le village lui-même se fond dans l’ocre général de son environnement. Aucune maison à étage, aucun toit lourd en dehors des bâtiments officiels auxquels ont a voulu conférer un statut différent par un badigeon de chaux. Tout est ordinaire. Tout ne respire que le rafistolage de rentabilisation. Les rues rectilignes affichent la nudité de leur revêtement comme pour attester qu’elles résisteront à ces envahisseurs débarqués pour les occuper. La principale d’entre elles refuse même ces automobiles qui soulèvent des nuages secs dès que leur vitesse dépasse celle des piétons. San Pedro suffoque, avec le soleil comme compagnon de route.
Calebasse à la main ou tuyau d’arrosage en bandoulière, les riverains tentent d’endiguer cette invasion par cette farine montée du sol. Les serveurs y interpellent les clients potentiels, les bazars aux portes exiguës dispensent, dans la nuit, des lumières de la même tonalité que la poussière. Les objets réputés authentiques se ressemblent d’un étal à un autre. Le " made in China " côtoie ainsi les plus habiles des montages, confectionnés par des mains surprises de constater que leur talent puisse intéresser ces gens descendus de ces grands oiseaux blancs traversant parfois un ciel aussi bleu qu’une écharpe de vierge. La ruée vers l’or touristique a envahi ce bout d’un monde devenu un Katmandou miniature.
San Pedro n’est plus l’antichambre de l’aventure, mais la base de départ du commerce du dépaysement. Derrière les façades de terre se dissimule une vie que l’on pressent secrète et réfractaire à cette profusion de découvreurs de grands espaces désertiques. Impossible de savoir véritablement ce que fut ce village qui pourrait servir, débarrassé de ces enseignes publicitaires artisanales, de décor à un film de Sergio Leone. On s’attendrait à y croiser un bon, une brute ou un truand, alors que les seules rencontres possibles appartiennent aux images des magazines d’agences de voyage. Le décor de cinéma occulte le reste. La nuit demeure un instant magique, car elle étale l’immensité d’un ciel où brillent les étoiles, les plus discrètes ailleurs sur la terre. La poussière lumineuse de la voie lactée domine alors celle misérable du quotidien.
Il suffit de quitter le cœur de ce hameau du désert pour immédiatement changer de planète. Des volcans réellement posés sur la ligne d’horizon veillent au grain : tout orgueil humain mal placé serait vite réduit à néant. Des quartiers neufs avec équipements de banlieues s’étirent vers les étendues dénudées comme pour montrer que, justement, la volonté des hommes pouvait surpasser celle des éléments. A San Pedro, cocon pour chenilles processionnaires du désert, les ruelles ramènent vite des siècles en arrière. Mais on ne s’y perd pas sans risques.
Les apparences trompeuses triomphent donc dans le " I " de l’axe central avec, comme compagnon de route, un dollar triomphant. Elles s’évanouissent dès qu’on lève les yeux pour constater que les antennes télés sont bricolées avec du fil de fer de récupération, que les murs d’enceinte s’interrompent pour laisser vivre un arbre séculaire, que des citernes sur pilotis guettent les gouttes célestes des rares jours de pluie, que le confort des uns se refuse aux autres.
La poussière recouvre un passé probabalement sincère. Elle masque les aspérités de deux mondes qui se côtoient sans réellement se voir. Elle attend les convives sur les bancs et les tables extérieures des auberges. Elle donne à ce " Saint Pierre " chilien les allures d’une antichambre vers un enfer de la soif, ou un paradis du dépaysement, selon la vision que l’on en a. On vient y expier un goût immodéré pour ce que l’on croit être la civilisation. L’encombrement menace… et la tentation du profit s’est emparée d’un village d’une autre planète, celle d’Atacama, dont le nom résonne comme un lieu improbable de la Guerre des étoiles. Là-haut, il n’y a plus de paradis, et San Pedro n’a plus que les clés d’une aventure standardisée.
LA POUSSIERE DE SAN PEDRO