La campagne est close. On ne verra plus aujourd’hui sur les écrans de télévision la moindre image des candidats et surtout nous allons entrer dans le silence le plus rassurant : plus aucun sondage. Fini le bourrage des urnes via celui des cranes par l’empilage quotidienne d’orientations fournies par les partis ou les candidats eux-mêmes. Nous respirons durant 24 heures l’air pur du libre choix. Depuis 8 mois des centaines de résultats anticipés du scrutin présidentiel ont été assénés, distillés, répétés comme s’il fallait absolument que les médias deviennent les nouvelles pythies du suffrage universel. Beaucoup plus que la qualité de leurs informations les journaux de toutes sortes ont influencé la totalité de la durée de ce qui aurait dû être un débat fondamental de société par des prédictions réputées fiables. Aucune confrontation réelle n’a existé, en dehors des trois émissions consacrées au… choix interne du Parti Socialiste qui aura été le seul à mener un véritable échange démocratique en son sein. Aucun autre candidat n’a véritablement été désigné selon un processus similaire. Les autoproclamés ont réalisé des putschs internes avec d’ailleurs la plupart du temps le soutien bienveillant d’une bonne campgane de presse. L’affaire " Courant clair " soigneusement manipulée a servi de champ de batille externe aux rivaux potentiels pour la succession de Chirac. On a oublié depuis plusieurs mois (aucun adversaire de Sarkozy n’en a causé) que l’ex Ministre de l’Intérieur a réussi grâce à cette opération non pas à devancer dans une primaire ses rivaux mais à les éliminer par des révélations méticuleusement diffusées dans une opération soigneusement montée. Aucun d’eux n’a pu rester sur le chemin car victime directe ou indirecte des fameux " dossiers " que possède désormais tout homme politique influent.
En effet la résurrection (si j’ose écrire) de l’affaire Boulin à quelques jours de la fin de la campagne éclaire d’un jour cru les mœurs d’une monde dans lequel on hésite pas à tout utiliser pour débarrasser les allées du pouvoir des concurrents les plus encombrants. La technique moderne est devenue plus subtile : on demande aux services dévoués de monter des dossiers. Ce concept fait fureur à tous les niveaux. Il faut absolument au minimum déstabiliser l’adversaire en sortant une affaire au moment opportun. Des équipes travaillent dans l’ombre à collecter les preuves nécessaires afin soit de les échanger un jour contre un retrait forcé, une neutralité bienveillante, un soutien efficace. L’année écoulée aura été extrêmement révélatrice de cette tendance américaine qui peut aller d’une manière ou d’une autre jusqu’à entrer dans la vie privée des postulants à une responsabilité politique. Celle qui s’ouvre après le 6 mai sera celle de la décentralisation et du montage de quelques dossiers à une échelle plus restreinte mais similaire dans leur concept. On lancera des enquêtes diverses sur les mairies à prendre ou à déstabiliser, on tentera de fouiller dans les poubelles ou sur les ordinateurs pour calmer les ardeurs des adversaires les plus belliqueux.
DE 111 SONDAGES A … 260 !
Il faudra soigneusement examiner la campagne ayant précédé ce premier tour. Elle le mérite car, comme celle de 81 avait constitué un virage dans les parcours habituel des précédentes sous l’influence de la télévision, je demeure persuadé que 2007 entrera dans l’histoire de manière équivalente. Mitterrand avait réussi par sa présence médiatique à contrebalancer le pouvoir pourtant bien établi de Giscard qui demeurera le seul Président ayant perdu son fauteuil à l’insu de son plein gré. Il avait gagné sa place dans un défi permanent aux équilibres institutionnalisés après que le système Peyrefitte se soit effrité.
En optant pour la force tranquille, premier slogan non connecté à une notion politique mais à un comportement, Tonton avait bouleversé les repères habituels. On sortait de multiples affaires scandaleuses autour de Giscard alors que celles qui collaient au passé de Mitterrand (le fameux attentat de l’Observatoire) ou n’avaient pas encore été diffusées (La Francisque…). Le dossier contre dossier n’avait donc pas pu fonctionner. Les diamants de Bokassa, les avions renifleurs, les disparitions brutales de plusieurs anciens ministres gaullistes… appartenaient comme l’affaire Clearstream à la mémoire proche. Les repères étaient extrêmement clairs et le partage des espaces très nets.
Les sondages très coûteux n’avaient eu aucune influence sur le résultat. Il y aura eu durant la campagne actuelle près de… 260 sondages déclarés évaluant l’issue du scrutin alors qu’il n’y en avait eu que… 111 en 81. Cette inflation est en passe de faire basculer le contexte électoral. De 88, 95 et 2002 le nombre était resté stable puisqu’on enregistrait respectivement 153, 157 et 193… enquêtes. On était loin du déluge qui a façonné l’opinion depuis plusieurs mois. Si ce phénomène se poursuivait en 2012 il serait réellement catastrophique pour la démocratie et ce n’est pas de la sinistrose mais simplement un constat conjugué avec le faible niveau de la formation civique actuelle.
Le paradoxe c’est qu’échaudés par l’apparition imprévue de le Pen au second tour de 2002, les messieurs et mesdames " je sais tout " du paysage audiovisuel français ne cessent de ressasser que ces évaluations ne sont pas… très fiables alors que dans le même temps tous leurs supports s’échinent à les publier ou à les diffuser. Comprenne qui pourra !
FORTE PROPORTION D’INDECISION
Quand on examinera la première mi-temps 2007 on vérifiera très rapidement que la constante aura été la forte proportion d’indécision durant sa durée. Jamais jusqu’à quelques heures de l’ouverture du scrutin on aura hésité avant de choisir le bulletin que l’on va prendre. Encore une fois cette multitude de sondages que les gens sentent intuitivement comme frelatés ne les conduits pas à se comporter comme des godillots. Si je reconnais un avantage au déroulement de la campagne actuelle c’est qu’elle a tellement été outrancière par certains cotés qu’elle va rendre une frange de l’opinion extrêmement méfiante. Pour certains c’est raisonné mais pour beaucoup de celles et ceux que j’ai rencontré c’est intuitif. Selon les résultats réels de demain soir il faudra que les instituts " rasent " une fois encore les murs jusqu’aux législatives où soyez-en certains ils seront à nouveau omniprésents. Quelles que soient leurs erreurs ils échappent de toutes les manières à une sanction pour… publicité mensongère. Il n’y a dans le droit français aucune limite possible à la désinformation puisque personne ne lit véritablement le précautions d’emploi jointes à la fiche du sondage. C’est un peu comme si vous ingurgitiez des doses massives d’un tranquillisant sans prendre connaissances des effets secondaires. Les neuroleptiques IFOP, CSA, IPSOS, TNS SOFRES… sont en vente libre quotidienne sur le marché et dans les officines spécialisées. Ils endorment un peu dans la conduite citoyenne. Ils accompagnent fortement les traitements de choc effectués par les images de TF1 ou France 2. Ils conduisent à une forme de suivisme parfois catastrophique pour la vie démocratique mais comme peu de monde s’en soucie, la campagne va se poursuivre sur les mêmes bases. La seule chose qui m’intrigue c’est que les résultats sur le premier tour publiés en Suisse ou en Belgique sont totalement différents (écart infime entre Sarkozy et Royal et Le Pen troisième) de ceux que l’on publie en France. Sûrement que ce ne sont pas les mêmes critères qui sont utilisés ou que les Français interrogés ne sont pas représentatifs…
LA FAIBLESSE DES MEMOIRES CITOYENNES
La dernière nouveauté de ces derniers mois aura été constituée par la faiblesse des mémoires citoyennes. Elle est étonnamment courte. Ainsi les électrices et les électeurs ont totalement oublié le fait que Sarkozy ait participé ou ait cautionné les mauvais coups de la politique gouvernementale durant 5 ans. En trois semaines il a été absous de tout. A croire qu’il ne s’est rien passé en 5 ans ! Remarquez que la même défaillance aura frappé en faveur de Bayrou qui n’aurait jamais été un élu de droite et qui aurait toujours refusé de voter les mesures de Raffarin ou Galouzeau de Villepin… Incroyable combien le passé ne compte plus pour les gens ou alors il y a une forte dose de masochisme dans le peuple français !
Ils ont également occulté leur mobilisation de l’après 21 avril 2002 et les défilés dans les rues pour… faire voter Chirac ou celle qui avait jeté près de 1,5 million de personnes dans paris pour exiger le retrait des projets de Bayrou voulant supprimer la loi Falloux sur le financement des écoles publiques. Il faut avouer que peu de télés ont réalisé des rétrospectives sur les carrières respectives des gens en lice. On a préféré la pipolisation en traitant de leur enfance car c’est plus sympa. Il faudra donc dans l’avenir, pour tous les candidats, se trouver des copains d’école, de collège ou de lycée qui attestent que vous avez toujours rêvé d’être élu. Ils devront dire du bien de vous tout comme vos frères et sœurs dont on sait maintenant qu’il vaut mieux qu’ils n’appartiennent pas aux services secrets. Et quand à vos parents produisez leur arrêté de naturalisation en temps voulu car bien des citoyens ont oublié leurs origines…pour vous reprocher les vôtres.
" Le plus dur pour les hommes politiques c'est d'avoir la mémoire qu'il faut pour se souvenir de ce qu'il ne faut pas dire. " affirmait Coluche. Je pense que s’il revenait il aurait pu vérifier que son analyse s’applique parfaitement à une campagne où moins on en disait sur son programme (voir Bayrou) et plus on était estimé, moins on parlait de ce que l’on avait fait et plus on était populaire, moins on affirmait son attachement à la politique (au sens noble) et plus on était valorisé, moins on était précis et plus on devenait populaire… On a même vu des intervenants extérieurs venir donner des leçons aux spécialistes et des alttermondialistes ne plus se souvenir de la théorie d’appropriation des mouvements par le PC ou l’extrême gauche.
Maintenant il reste à espérer que ces analyses ne soient que des élucubrations fatiguées et que le résultat de demain les balaie d’un revers de main. J’en serai heureux… selon le résultat ! Mais je déblogue…