Lors d’un déplacement au Burkina Faso, j’ai parcouru librement le pays pour traverser les régions dans lesquelles se cultive le coton. J’ai en mémoire, alors que nous roulions le long de la frontière avec le Ghana, une minuscule charrette tirée par un âne résigné le long d’une piste ocre. Suivi par deux jeunes hommes avec lunettes de soleil et tenue impeccable, le brave animal ramenait vers le village une sorte de meringue blanche cinq ou six fois plus volumineuse que le véhicule servant à son transport. Une vision de cette Afrique condamnée à produire à bas prix des matières premières pour que nous puissions ensuite lui renvoyer des produits manufacturés à des prix élevés pour leurs revenus. Cette image, volée au milieu de nulle part, illustre pour moi la fracture réelle entre le Nord et le Sud dans une mondialisation outrancièrement tournée vers le profit.
Ces deux paysans aux allures décalées transportaient quelques kilos de neige dont ils ne tireraient qu’une poignée de fra

ncs leur permettant de survivre durant peu de temps. Leurs regards pourtant accompagnés d’un sourire toujours aussi franc portaient toute leur misère et leur envie. Ces Européens surgis de la poussière de leur 4x4 japonais ne leur semblaient sûrement pas partager leurs soucis. Ils les imaginaient comme les autres, riches, égoïstes, lointains. Leur " or blanc " était bien loin de la réalité de ces échanges commerciaux pervertis qui enfoncent toujours les plus faibles pour gaver toujours les plus forts. Ils se contentèrent de solliciter quelques pièces pour un cliché nous permettant de sauver les apparences tant nous ignorions la réalité économique de l’Afrique du coton.
Célestin Tiendebeogo, le président de l’Association cotonnière africaine, qui regroupe les sociétés d'exploitation de 14 pays africains, dont le Bénin, le Burkina Faso, le Mali et le Tchad, n'en finit pas, pour sa part, de tirer la sonnette d'alarme. : "Nous sommes déjà à l'agonie et, si rien n'est fait d'ici la fin de la campagne actuelle, nous mourrons". La situation préoccupante du coton africain, concurrencé par les productions fortement subventionnées des Etats-Unis et, à un moindre titre, de l'Union européenne, avait été l'un des dossiers prioritaires que l'Organisation mondiale du commerce (0MC) avait promis de régler rapidement, lors de sa conférence de… décembre 1995 à Hong Kong. Depuis, les engagements n'ont été suivis d'aucune décision pratique et l'état économique des filières du coton, qui représentent le pilier majeur de certains Etats d'Afrique sub-saharienne, s'est encore dégradé. Ainsi, le déficit du secteur avoisine-t-il, aujourd'hui, 600 millions d'€.
Les producteurs de coton doivent faire face au triple effet d'une baisse des prix du coton (la situation pourrait s'améliorer à terme), d'une parité défavorable entre le franc CFA, le dollar et l'€, et de l'augmentation des prix des différents composantes liées à la production, comme les pièces détachées pour tracteur ou les produits chimiques d'origine pétrolière.
BIENTOT UN MILLIARD DE DEFICIT
Un paysan, comme celui que nous avions croisé, consacre désormais 40% de ses revenus, voire 70% dans certains cas, à payer les engrais et les pesticides. Ce qui l'amène, bien souvent, à diminuer la fréquence et l'intensité des traitements, au détriment des rendements et de la qualité. Tout cela risque de ruiner les efforts entrepris depuis une dizaine d'années en matière de productivité et de compétitivité. La menace est prise d'autant plus au sérieux que la production de l'Afrique - 10 à 15% des tonnages mondiaux - peut être facilement compensée par une augmentation des tonnages des premiers de la classe, la Chine, l'Inde, les Etats Unis et le Pakistan.
Pour Célestin Tiendebeogo, le déficit global pourrait, bientôt, dépasser le milliard d'€. Déjà, certaines sociétés nationales, qui achètent la production des petits producteurs, frôlent la cessation de paiement. "Nous ne réclamons pas de subventions. Juste que les Etats-Unis arrêtent de financer leurs fermiers et que nos Etats nous aident à reconstituer nos fonds propres", indique le président de l'ACA, qui rappelle que le coton fait vivre près de 20 millions d'Africains. Le coton constitue une ressource vitale pour la plupart des pays de la région : au Bénin, il représente 75 % des recettes d’exportation ; au Mali, " seulement " la moitié des ressources en devises ; au Burkina Faso, autre grand producteur, ce sont 60 % des recettes d’exportation et plus du tiers du produit intérieur brut (PIB). Pour le Tchad, c’est le premier produit d’exportation. En dehors des devises obtenues, le coton offre de multiples bénéfices. L’huile obtenue à partir des graines représente l’essentiel de la consommation d’huile alimentaire au Mali, au Tchad, au Burkina Faso, au Togo et une proportion importante en Côte d’Ivoire et au Cameroun. Sans parler de l’alimentation pour bétail dérivée du coton.
LES RAVAGES DE LA PRIVATISATION
Avant leur privatisation, les sociétés nationales cotonnières livraient la totalité de leur production (à l’exclusion des semences) aux usines locales. La filière assurait aux agriculteurs l’écoulement de leur récolte (à charge, pour eux, d’acheter les engrais, à ces sociétés quasi monopolistes) et alimentait des usines de petites transformations (huileries notamment). Mais avec la privatisation, notamment celle de l’égrenage à partir du milieu des années 1990, les usines privées ne se sentent plus tenues de livrer leur production de graines aux huileries locales, qui tournent au ralenti . C’est de cette manière que la crise de la vache folle a eu des conséquences indirectes en Afrique. En effet, l’interdiction de l’utilisation de farines animales dans l’alimentation des bovins a provoqué en Europe une forte demande de tourteaux, produits de substitution aux farines carnées.
La graine de coton étant utilisée dans cette production, les fabricants se sont tournés vers l’Afrique, offrant des prix supérieurs à ceux du marché local. Résultat : l’exportation prive les huileries locales de graines de coton. Non seulement on leur achète leur production largement en dessous du prix réel du marché mondial mais en plus on démolit leur fragile système d’autosuffisance.
Pour le continent noir, les dégâts dépassent le secteur cotonnier. Durant les bonnes années, en effet, les groupements de producteurs réinvestissaient les revenus de l’" or blanc " : réfection des pistes, construction d’écoles ou de dispensaires. La fibre constitue ainsi la première exportation du Burkina Faso et du Mali.
Les subventions américaines représentent trois fois le total de l’aide publique au développement des Etats-Unis au continent noir. En 2004, le Mali a ainsi perdu 43 millions de dollars en recettes d’exportation, alors que le soutien financier que lui apporte Washington s’élève à 38 millions de dollars. A la baisse des cours du coton s’ajoute la hausse des prix du carburant, qui renchérit d’autant les coûts de production, notamment dans les pays enclavés comme le Burkina, le Mali et le Tchad. La ruine menace et le ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du codéveloppement sort d’une tournée africaine avec justement un passage au Bénin pour rassurer tout le monde.
SEULEMENT SURVIVRE
"La France n'a jamais opté pour le pillage des talents et des compétences africaines. Bien au contraire, elle entend lutter pour une bonne circulation de la matière grise entre les deux continents", a déclaré ce brillant adepte du dialogue Nord-Sud. "Les compétences africaines doivent pouvoir retourner dans leurs pays si elles le décident " a-t-il ostentatoirement ajouté au Benin. Des paroles totalement démagogues quand on connaît la catastrophe qui menace les pays, comme celui où il était, qui tablaient sur le coton pour seulement survivre. " La France est décidée à accompagner le développement de l'Afrique aux côtés des Africains eux-mêmes. C'est cela la notion d'immigration choisie ", a précisé, sans rire, Brice Hortefeux en visite de travail au Bénin.
S'exprimant lors de l'inauguration d'une avenue de Cotonou, dont 90 pour cent du financement ont été assurés par la France, il a affirmé que l'aide au développement constituait une priorité absolue du président français, Nicolas Sarkozy. "Aucune nation en Europe ne ressent autant que la France la profondeur des besoins de l'Afrique, un continent en plein essor", a affirmé M. Hortefeux, assurant que son pays va accroître son aide au développement. Il a simplement oublié de livrer les statistiques prévues pour les reconduites à la frontière de ces hommes qui sont étranglés, laminés par les fermiers américains ou européens gavés de Dollars ou d’Euros et qui rêvent d’une vie forcément meilleure en Europe. Quelle rétorsion la France propose-t-elle contre le dunping américain?
Les Beninois, produisent 330 000 tonnes de coton de première qualité, sans aucun contrôle sur les prix. Ils cultivent du coton et récoltent des déficits. D'autres, en Europe, en Amérique et en Asie, sèment le même coton et récoltent des subventions. Et on vient leur parler de commerce équitable... C'est une injustice. Et ce n’est pas fini car année après année le déficit se creuse !
Les deux paysans sur la piste ocre du Burkina Faso apprécieront les promesses de Brice Hortefeux sur le codèveloppement qui ne les engagent pas du tout puisqu’ils ne les ont jamais entendues et qu’ils ne les entendront jamais. Pour eux il faudra travailler toujours plus pour gagner toujours moins.
Mais je déblogue…