Le silence. Combien de fois m’arrive-t-il d'aspirer au silence absolu, de le désirer intensément et, paradoxalement, dans certaines situations, de le craindre. La société actuelle n’accorde plus aucune valeur à ces moments où les bruits laissent la place au plus pur des instants qu’offre la vie. De partout les agressions se multiplient pour détruire le sanctuaire que personne n’entretient. La parole, la musique, les vrombissements divers, les retombées sonores de toutes les activités humaines envahissent le quotidien. On ne voit plus que des jeunes avec des écouteurs enfoncés dans des oreilles, qui ne " soufflent " même plus une minute puisque qu’ils s'injectent à doses massives des rythmes plus ou moins effrénés. Les hommes réputés très occupés se promènent avec des dispositifs qui les placent en position de recevoir en permanence des signaux susceptibles de les rassurer sur leur importance. Les automobiles dégoulinent de décibels dévastateurs. Les meilleurs amis de l’homme sont devenus la plaie du voisinage quand ils ont été éduqués à hurler, sans que passe le moindre loup.
On ne supporte pas véritablement le silence, car il induit l’impression d’une éviction de l’activité humaine collective. Pire, il induit une mort sociale potentielle. Avez-vous d’ailleurs constaté combien certaines personnes sont angoissées par la "non sonnerie" de leur téléphone mobile ? Elles le tripotent, le regardent, le palpent, l’interrogent désespérément avec l’espoir qu’enfin ils vont pouvoir revenir dans le monde du son et quitter ce qui est pour eux celui du silence ! Elles se croient oubliées du reste du monde !
La base de l’intelligibilité du langage est liée à l’état des cellules ciliées de l’oreille. Or, ce sont les premiers éléments à être endommagés par une exposition trop importante au bruit. Toutes celles qui sont endommagées ne sont pas remplacées. Leur perte est irréversible et responsable de troubles de l’audition et de l’équilibre. S’il s’agit d’un bruit " impulsionnel ", c’est-à-dire très fort et ponctuel, d’éventuelles lésions des cellules ciliées seront à l’origine d’un traumatisme sonore aigu. Ces derniers semblent avoir majoritairement pour origine l’écoute de musique. Plus insidieux, le traumatisme sonore chronique affecte progressivement l’oreille interne sans que le sujet ait vraiment conscience de cette dégradation, jusqu’au stade du réel handicap social. Ce traumatisme chronique est habituellement associé à une exposition à un bruit continu. La sensation de sifflements aigus, de bourdonnements dans les oreilles en dehors de tout stimulus externe est le signe clinique subjectif fréquemment rapporté en cas de traumatisme sonore : ce sont les acouphènes. Ceux-ci, très invalidants sur le plan psychique et professionnel, ne sont pas spécifiques de l’exposition au bruit. Les facteurs de risque les plus importants sont, outre l’intensité sonore et la durée d’exposition, la fréquence du son (les sons aigus étant particulièrement dangereux).
MASQUER UNE ANGOISSE
Chez les jeunes de moins de 25 ans, l’exposition au bruit semble être la cause majeure de déficits auditifs. Les expositions les plus délétères en termes de santé publique sont les concerts en salle ou en plein air, les discothèques et… les baladeurs. En revanche, les échanges verbaux qui confortent le dialogue social sont totalement inoffensifs. Néanmoins, je partage de plus en plus la théorie voulant que le silence soit parfois le meilleur moyen de communiquer. Il est parfois arrivé dans l'histoire que des maîtres, venant donner l'enseignement, montent en chaire, ouvrent les bras en silence et repartent, leur mission terminée. Si l’on procède ainsi, l'auditoire s’avoue frustré et une histoire sans paroles fait souvent plus de bruit que tous les autres discours. Tenez, prenons un exemple de ce jour : l’université d’été du PS à La Rochelle !
Les médias qui ont tapé avec violence sur les éléphants qui barrissaient, selon les analystes branchés qui les animent, beaucoup trop leur reprochent maintenant de ne pas être venus… s’exprimer ! Etrange société que celle qui interprète le silence comme étant une dérobade et la prise de parole comme relevant de la prise de pouvoir. Il est pourtant impossible de garder le silence en s’exprimant, car l’accusation de parler pour ne rien dire surgit aussitôt comme une sanction sociale humiliante.
Il semble en définitive que, dans toutes les cas, la valeur d’une situation ou d’une autre soit surtout fixée par l’interprétation faite de l’attitude, mais pas de sa réalité objective. Un silence devient suspect. Une parole l’est tout autant ! Nicolas Sarkozy n’a aucun état d’âme sur cette opposition entre se taire ou dire. Il a choisi d’occuper le créneau du bruit permanent, celui qui oblige, d’une manière ou d'une autre, les " entendants " à percevoir des bribes de message et à se les approprier par la répétition. Il est certain que le silence ne doit pas appartenir aux techniques qu’il pratique. La sagesse n’est pas, pour lui, comme pour celles et ceux qui l’entourent, d’inspiration bouddhiste. Il sait qu’on ne retient jamais un silence mais que l’on apprécie beaucoup de bruit, fût-il pour rien !
JE ME SUIS REPENTI D’AVOIR PARLE
Dans l'antiquité, c'est surtout Pythagore qui passe pour avoir le mieux compris la haute valeur du silence.
Tout le monde sait qu’il formait ses disciples sur la base de ce principe essentiel : tout homme capable de rester dans le silence sans que les autres prennent même intérêt à son existence serait digne de confiance. Après les avoir examinés et éprouvés pendant longtemps, il les soumettait donc pendant… trois ans à l'exercice mortifiant de passer pour quantité négligeable; après quoi, à ceux qui se présentaient, il prescrivait un silence de… cinq années, " estimant que c'est une maîtrise plus difficile que les autres, que de maîtriser la langue ". Ils pouvaient ensuite s’exprimer avec une parfaite conscience de la valeur de la parole.
" Je me suis souvent repenti d'avoir parlé, jamais de m'être tu " cette phrase, que quelques hommes politiques influents de gauche pourraient écrire sur leur agenda annuel, remonte dans la nuit des temps jusqu'à Simonide (467 av. J.-C.). Il en va en effet du silence comme de la solitude: on n'aime à être seul que pour jouir d'une compagnie plus désirable. On ne se livre au silence que pour jouir d'un colloque intérieur et surtout pour faire le vide. Le danger c’est qu’une telle attitude peut parfois conduire à l’implosion ou, plus fréquemment, à une taciturnité préjudiciable. C’est probablement la raison essentielle pour laquelle je préfère l’écriture à la parole, car elle se construit dans le silence, sans interférence avec les bruits du monde.
Il y a plusieurs valeurs du silence. La plus importante c’est qu’il signifie l'existence telle qu’elle est, dans la joie ou le malaise, la jouissance ou le tourment d'exister, la présence ou l’absence. Le silence de l’existence est d'ailleurs si éloquent en lui-même, qu'il faut beaucoup de bruit pour le contourner, pour s'en évader, afin de ne pas se retrouver seul avec soi-même, confronté à sa propre présence.
Et comment contourne-t-on parfois la souffrance plus ou moins forte de l'existence, sinon en cherchant à s'étourdir, à se plonger dans un frénésie de mots, de rencontres, d’actions ? Quoi de plus utile pour s’étourdir qu'un bavardage continuel ? Pourquoi cette étrange pratique consistant à laisser la télévision allumée en permanence ? Pourquoi vouloir se noyer continuellement dans de la musique, sous un casque ? La télévision et la musique entretiennent un bruit d'existence qui vous arrache à vous-même, vous tire au dehors et permet d’oublier.
CEUX QUI SOUFFRENT EN SILENCE
Quoi de plus effrayant que de retrouver le silence ? Ce serait se retrouver seul avec soi-même, sans un bruit pour vous distraire, sans une extase d'images et de musiques qui vous jette là-bas dans un rêve coloré, vous arrache à vous-même dans une ambiance stimulante et fait tout oublier. Nous sommes parfois angoissés de nous retrouver en silence, peur d’être seul, face à nous-même. Alors, nous faisons tout pour meubler, assourdir, fuir dans le bruit, dans le tourbillon des sons de toute nature. C’est ce qui rend souvent compte de ce besoin d’une orgie d'images et de bruit chez les jeunes, car elle les éloigne un temps de ce climat oppressant qu’est devenue leur propre existence. Comment ne pas chercher une solution enivrante devant cet effet stressant qui vous place face à vos contradictions ? Inconsciemment, notre société condamne implicitement le silence, sous prétexte que c’est un mal qu’il faut guérir. On ne peut pas garantir que le gouvernement actuel ait besoin d’un traitement de cheval pur résister. Son mentor lui a plutôt inoculé le virus de la parole provisoire : c’est beaucoup plus efficace que le silence, puisque dans un contexte angoissant, il faut faire le plus de bruit possible pour convaincre que l’on agit.
Au fait, il n’y en a qu’un qui a tenté de briser la règle, sans être entendu. Martin Hirsch se désole de voir que la pauvreté en France s'accroît dans… l'indifférence et espère pouvoir rompre ce silence et améliorer la situation des plus démunis à partir de l'année prochaine. "Il est des taux qui, loin du CAC 40, n'intéressent personne. L'évolution du taux de pauvreté est de ceux-là. Publié par l'Insee en juillet, il est encore passé inaperçu", s'indigne le Haut-commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté dans Le Monde, daté du 1er septembre. Pour être clair, 260.000 personnes sont devenues pauvres", précise-t-il. Martin Hirsch souligne le contraste avec d'autres statistiques, comme celles "du chômage ou du commerce extérieur qui suscitent commentaires et polémiques." Il ne sait pas encore que les pauvres, eux, souffrent en silence !
Pourtant, ce taux n'aurait pas dû laisser insensible, ajoute-t-il, soulignant qu'au cours de la dernière année connue, 2005, "le taux de pauvreté s'est sensiblement aggravé passant de 11,7% à 12,1%
Mais je déblogue...