Hier soir, ce fut le drame. Les rues de Créon étaient mortes. Les grands écrans noirs se faisaient discrets sur des nuits blanches, devenant tout à coup trop courtes. On maugréait dans les chaumières. On sanglotait dans les club-houses. On se lamentait dans les bodegas. On était effondré dans les loges dorées. Le ministre potentiel des sports et de la jeunesse avait un pet dans les carreaux de ses lunettes de fonctionnaire consciencieux, avant une juste mise à la retraite. Nicolas Sarkozy, accentuant son tic d’agité permanent, témoignait de l’injustice du monde. Roselyne Bachelot, dont le style personnel aurait correspondu parfaitement à la vision que l’on a des animatrices de troisième mi-temps, était en plein désarroi. La France a vécu des moments de détresse collective semblables à ceux qu’elle a parfois traversé dans son Histoire. Les arcs de triomphe avaient pris un coup de vieux, le ripolin de leur façade avait perdu de sa brillance, et les drapeaux tricolores des fêtes païennes furent vite mis en berne.
Après une mauvaise estimation de la croissance, un déficit faramineux de la balance commerciale, une chute vertigineuse de la Bourse, une augmentation constante des prix réels à la consommation, un échec patent des mesures fiscales pour l’activation de la relance… et une hausse prometteuse de l’état de grâce de son Président charismatique, la défaite des Bleus a fait tache dans le contexte. Enfin une bonne nouvelle pour celles et ceux qui connaissent les habitudes du sport hexagonal, pour lequel ma modestie n’a jamais été le point fort. En rugby, bien moins que dans d’autres disciplines, il semblait pourtant que le " melon " n’avait pas encore atteint les instances dirigeantes et surtout les joueurs. Et encore, il y avait des signes avant-coureurs, quand on lisait entre les lignes des chroniqueurs spécialisés, vantant les qualités de cette cohorte qui avait été préparée dans la lignée des principes sociaux actuels : stage commando, rencontre avec le GIPN, déjeuner avec Nicolas Sarkozy, concurrence sévère à tous les postes, vente de la peau des ours avant même de les avoir approchés, utilisation abusive de l’émotion. Impossible de crier au casse-gueule, sous peine de se voir taxé d’anti-nationalisme primaire face à un tel déchaînement de certitudes. La France a pourtant totalement manqué son… ouverture ! A tel point que ce matin, les commentaires passaient de l’allegro au te deum, malgré le fait que les plus fins commentateurs trouvaient encore matière à voir, dans la défaite, des raisons de chanter. Il est vrai que ce principe traverse la vie française actuelle, puisque l’on découvre toujours des effets positifs aux échecs, qui deviennent ainsi des événements à célébrer collectivement.
DE LA VIDEO A LA REALITE
La France a l’habitude des excès. Elle ne vit que dans le culte des idoles et, aussi vite, dans celui des bannis. Il n’y a que rarement de recul par rapport aux événements, comme le veut la méthode anglo-saxonne d’information, dont l’impact ne dépend que de l’émotion qu’ils suscitent. Les Bleus sont passés du pinacle au purgatoire, avant qu’un prochain demi-succès ne les envoie dans un cul de basse fosse. On avait oublié qu’ils n’avaient été que champions du monde potentiels de matches amicaux, et plus encore détenteurs de la Coupe du monde des… calendriers. On avait zappé sur le fait que, dans le camp adverse, on trouvait quelques-uns des meilleurs joueurs du monde à leur poste. Comment ne pas rappeler que, si les clubs français utilisent les services de Corleto, Hernandez, Pichot, Roncero plutôt que ceux de Heymans, Michalak, Mignoni, Milloud, c’est qu’il doit y avoir une raison objective… Résultat, ce matin, on parle au mieux de " couac " et au pire de " bide " !
Laporte a d’ailleurs rapidement trouvé une excuse à cette médiocrité générale. " Les matches de préparation ne comptent pas. On était là au départ de cette aventure, face à un match important, déjà qualificatif. La grandeur de l'événement a sans doute amené de la fébrilité et de la fragilité dans les têtes. La pression, on l'a subie et nous, le staff, nous n'avons peut-être pas fait ce qu'il fallait pour la lever. Mais le haut niveau, c'est sur le terrain que ça se joue. Force est de constater aujourd'hui qu'on a eu du mal à rentrer dans ce match ". Le problème, c’est qu’il lui faudrait se poser des questions sur les raisons de ce comportement collectif d’une troupe n’ayant pas donné une grande impression de sérénité, après des semaines de rivalité entre joueurs à tous les postes. Certains d’entre eux ont eu, d’ailleurs, le comportement de gens passant un entretien d’embauche.
Le patron, du bout des lèvres, a volé à leur secours : " Bien sûr qu'on compatit avec eux. Dire qu'ils sont nuls maintenant, c'est trop facile. On n'a pas su leur enlever cette pression. On a beaucoup travaillé, fait beaucoup de vidéos, mais le terrain, c'est autre chose que de la… vidéo. On n'a pas su accompagner nos joueurs, mais pas nos avants qui eux ont répondu présents. C'est derrière qu'on a été beaucoup trop fébriles, c'est évident ". Un aveu implacable, pour tout le monde, que les réalités sont souvent bien différentes des images et de l’apparence. Dommage que Laporte n’ait pas ajouté qu’il eût été préférable d'en prendre conscience avant plutôt que de le constater trop tard ! La chute aurait été moins dure. "C'est une grosse déception, on a pris une grosse claque. Peut-être qu'on était sur un nuage, maintenant on est descendu sur terre" avoue Damien Traille. Une leçon pour la France !
SENTIMENT PROFOND D’INJUSTICE
En fait, on attendait tout autre chose. Les Bleus devaient conforter l’atmosphère ambiante. Elle est à l’agitation productive, à la diarrhée verbale envahissante, aux alliances circonstancielles, à l’absence d’opposition, à la victoire facile, à l’opinion dominante rassurante. Dans le fond, on se demandait bien, ce matin, au comptoir des cafés des sports de l’hexagone, les raisons qui faisaient qu’ayant décrété un statut de favoris pour les Bleus, ces foutus Argentins n’aient pas respecté la logique de cette décision. La médiatisation considérable de l’événement, voulue et souhaitée par tout le monde a renforcé ce sentiment profond d’injustice.
Force est de constater que les véritables connaisseurs ont admis aisément le caractère logique de la victoire des Pumas. Ils n’en deviennent que plus suspects, ou indignes de participer au culte du nationalisme sportif béatificateur. En dévorant sa tranche de jambon Madrange, dotée d’une vision simpliste du rugby, la ménagère de plus de 50 ans ou le supporteur " amateur " n’a pas encore les repères indispensables pour comprendre que le rugby a évolué plus vite dans les pays " neufs " très mobilisés, que dans ceux qui traînent derrière eux la " tradition ". Hier soir, on était loin du rugby du pays du cassoulet ou de celui sympa des clochers. On avait oublié la notion de " rencontre ", pour passer à celle de " confrontation ". Cette évolution va à l’encontre des poncifs colportés sur le rugby.
Les envolées lyriques ne sont plus d’actualité. Les gazelles n’ont plus leur place dans les savanes protégées des stades. Les solitaires, tentant d’échapper aux meutes des débardeurs avides de les réexpédier vers leurs origines non plus. Les abeilles transformant le pollen ratissé par les ouvriers de la première ligne, faute d’être ceux de la première heure, sont en perdition. Il n’y aura plus que rarement, n’en déplaise aux éternels nostalgiques, d’envolées ondoyantes ou de périples louvoyant au cœur des écueils sombres, guettant les égarés de l’aventure.
L’ère de la percussion, de la perforation, de la rectitude sans état d’âme, est devenue l’apanage des équipes modernes. Le rugby tampon ravit les foules. Hier soir, selon les exégètes, l’horizon des Bleus se limitait à la grise ligne d’une forteresse inexpugnable qu’ils ont vainement tenté de percer, faute de la contourner ou de la prendre en défaut. Et dans une telle situation, le grain de folie qui transforme le combattant du devoir en héros n’a pas été trouvé.
LA LETTRE DE GUY MOCQUET
" Lors des éditions antérieures, l'équipe de France avait eu la chance de débuter face à des équipes moins réputées ; mais quand on décide de jouer à domicile une Coupe du monde, et que l'on débute face à une équipe telle que l'Argentine, je crois que les joueurs d'expérience auraient été les bienvenus…Ces joueurs, à des postes clés, se sont, malheureusement pour eux, laissé emporter par l'émotion et par l'évènement. Je n'ai rien contre David Skrela, mais Fred Michalak, qui a des fourmis dans les jambes, possède un vécu en Coupe du monde qu'il n'a pas. " a déclaré Magne dans un commentaire sur Nouvelobs.com. Même s’il prêche un peu pour sa paroisse (NDR : il n’a pas été retenu par Laporte malgré ses 90 sélections), le troisième ligne auvergnat n’a pas totalement tort. Il est vrai que cette solution n’a certainement pas l’heur de plaire à celui qui va se retrouver au gouvernement, sans posséder la moindre expérience dans la vie politique.
A Marseille, on joue depuis même pas vingt minutes entre les Blacks et les Italiens, que sur le tableau d'affichage du stade Vélodrome, est inscrit le score effarant de 38-0! Un fossé qui, lors de cette entrée en matière prit même des allures de gouffre. Les Néo-Zélandais ont laissé au vestiaire les quelques doutes qui ont assailli les Français. Grâce à une insolente maîtrise technique (et pas seulement, comme le veut le mythe, à leur puissance), ils ont multiplié les déferlantes noires au sein d'une défense incapable d'endiguer les vagues. Ils n’ont témoigné d’aucun état d’âme, d’aucune fébrilité, d’aucune pression autre que celle qu’ils ont immédiatement mis sur leurs adversaires.
Laurent Benezech, consultant de l’Equipe, a dégainé le premier, en expédiant une critique forte vers le Ministre des Sports putatifs et son " cabinet " d’entraîneurs des Bleus. Pour lui, il y a eu une " énorme erreur de gestion de la pression pendant les 12 heures qui ont précédé la rencontre " Plus loin, il explique que les dirigeants de l'équipe voulaient " que les joueurs soient émotionnellement au top au coup d'envoi, et au contraire, ils se sont retrouvés complètement vidés. Le problème est que l'encadrement a voulu en rajouter, et a fait lire au groupe la lettre de Guy Môquet (sic). Ce qui a créé un surplus d'émotion ; les joueurs avaient les larmes aux yeux. Le match était quasiment cinq heures après… " Je savais bien que Nicolas Sarkozy ne résisterait pas, et conseillerait sa méthode de préparation à son grand ami Laporte". Tiens donc, on aurait donc découvert hier soir que l’on ne peut pas, éternellement, réussir en utilisant l’émotion comme seul cache-misère ou comme maquillage pour esquiver la réalité. En fait, comme quand Gavroche, avant de mourir, chantait que sa disparition serait la faute à "Voltaire et la faute à Rousseau", voici ce malheureux Guy Môquet mêlé à une défaite en Coupe du Monde. Comme quoi s'il n'y a jamais de coupable, il y a toujours... un responsable!
Mais je déblogue…