Le paradoxe, c’est que l’affaire qui porte le nom de " Clearstream " aura beaucoup mobilisé les médias avant les élections présidentielles n'a absolument rien de clair. Elle aura eu pourtant une influence indirecte très forte sur le scrutin, puisqu’elle aura permis à Nicolas Sarkozy de s’ouvrir une voie dégagée vers la candidature. Ce scénario, remarquablement monté et même exemplaire, de ce que peut être une manipulation d’état retournée, aura rempli sa fonction. Il a servi à écarter les rivaux potentiels les uns après les autres, et a contraint les " adversaires " (ou plutôt les ennemis) de l’intérieur qu’avait, au sein de l’UMP, celui qui était Ministre de l’Intérieur, à rester à distance. Impossible pour chacune (MAM) surtout et chacun d’eux (Chirac et Galouzeau de Villepin) de bouger. Sarkozy a transformé le pseudo scandale " Courant clair " en une sorte de Taser X 28, ce pistolet paralysant, qui cloue sur place les récalcitrants.
Or, on apprend hier de la bouche de celui qui a été cloué au sol par les erreurs commises par quelques sous-traitants de son e
ntourage, que : " Ma conviction , c’est que l'affaire Clearstream n'est pas une affaire politique. Je fais confiance à la justice pour dire le droit, pour dire la vérité et la justice avec sérénité". Il faudrait véritablement être d’une naïveté absolue pour avaler un telle pastille euphorisante, car personne ne peut croire que ce méli-mélo n’a pas ses racines dans des calculs… politiciens. Il s'agit pour l’ex-premier Ministre d'une manipulation industrielle, sur fond de succession à la tête du géant aéronautique européen EADS. C’est à dire une transposition de conquête de pouvoir allant de la place publique vers le milieu économique réputé plus feutré et donc beaucoup plus " soft ". Dominique de Villepin estime que c’est justement Nicolas Sarkozy, informé de l'existence d'une manipulation, qui a donné une orientation politique à un dossier qui, dit-il, a été " privatisé au profit d'une seule partie civile ". Il admet donc implicitement qu’il y a bien eu… imbrication des dossiers, et qu’un Ministre du gouvernement qu’il dirigeait a utilisé des informations en sa possession pour monter une " affaire ". Si cette thèse se révélait exacte, elle mettrait en cause de manière extrêmement concrète l’utilisation de moyens d’Etat (services de renseignements notamment) pour des objectifs personnels.
L'ancien premier ministre se fait d’ailleurs plus précis quand il affirme que Nicolas Sarkozy a " appris l'existence de l'affaire Clearstream quelques jours avant la sortie de l'article du Point, soit au début du mois de juillet 2004", en expliquant que "des éléments figurant dans le dossier d'instruction remettent en cause cette chronologie". "Il semble que M. Sarkozy ait été informé (...) au plus tard au mois de mai 2004 des agissements de Jean-Louis Gergorin ainsi que, vraisemblablement, de la mission de vérification confiée au général Rondot ". Il me semble avoir déjà dans ces chroniques, sur ce sujet écrit que justement l’élément clé de cette opération réside dans le fait que la " victime " potentielle avait été " consentante " durant plusieurs mois, laissant ainsi ses " agresseurs ", étroitement surveillés, se planter royalement !
CONNAITRE L’ENVERS DU DECOR
J’ai toujours été extrêmement surpris qu’un général possédant l’expérience du Général Rondot, ait pu laisser derrière lui autant de " cailloux noirs " sur un sujet pourtant sensible. Je le suis encore plus quand on constate que les magistrats ont planifié l'interrogatoire depuis qu'ils ont reçu, à la fin du mois de juin, les résultats d'une expertise de l'ordinateur du général Philippe Rondot, témoin essentiel de l'affaire. Ces notes suggèrent une implication de Galouzeau de Villepin dans une manipulation, qui a consisté à dénoncer… faussement la présence de personnalités, dont Nicolas Sarkozy, dans un listing bancaire de la chambre de compensation " Clearstream ". Maintenant, ce qu’il faudrait arriver à savoir, c’est l’identité de celle ou celui qui a démonté la machination devant le Ministre de l’Intérieur. Si l’on se réfère au système de défense de l’ex-Premier Ministre, on doit admettre qu’il y a forcément eu une taupe d’un côté, ou au minimum une personne ayant joué double jeu. C’est cet homme de l’ombre qui a servi d’indic et qui a permis le montage de la bombe ayant explosé à la figure de celui qui pensait avoir mis en œuvre l’arme politique fatale.
Jean-Louis Gergorin, ex-vice président d'EADS, mis en examen dans le dossier, a notamment affirmé aux magistrats, en juillet, avoir transmis de manière anonyme le fameux listing au juge, à la demande de Galouzeau de Villepin, qui lui aurait fait part d'une " instruction " du président Chirac. Les questions des juges devraient porter sur ces derniers développements, mais pas nécessairement sur l’autre volet de cette affaire. Il est en effet impossible que tout ait été monté au " profit " de Nicolas Sarkozy, sans que régulièrement il ait été en possession des éléments lui permettant d’appuyer sur le bouton au moment idéal. Or, il serait étonnant que dans le contexte actuel, on tente de remonter la filière inverse. En effet, ce serait prendre grand risque en démontant une méthode politique qui correspond à un " coup d’état " subtil, visant à discréditer ses adversaires en se posant en victime d’une machination dont… on savait tout. Etant donné qu’en qualité de partie civile, celui qui est devenu Président de la République maîtrise également le contenu et l’évolution du dossier, il possède un avantage considérable pour " gérer " son évolution.
LA CONFUSION DES SITUATIONS
Nicolas Sarkozy est en effet partie civile dans l'affaire Clearstream alors que, de par son statut de président de la République, il bénéficie d'une immunité. En clair : il peut poursuivre mais ne peut pas être poursuivi. Cette situation inédite ne crée-t-elle pas un déséquilibre incontestable dans un dossier sensible concernant le pouvoir central ? Le président est aussi le chef du Conseil supérieur de la magistrature : la justice peut-elle traiter cette affaire sereinement ?
Impossible de ne pas poser ces problèmes qui touchent au problème numéro un de la démocratie : la séparation des pouvoirs dans un système républicain ! Déjà que l’espace se réduit avec le poids médiatique, si on ajoute le poids d’une forte tutelle sur le système judiciaire, on aurait une déviance extraordinairement dangereuse de la vie institutionnelle. Marylise Lebranchu, députée PS du Finistère, et ancienne Garde des Sceaux, affiche une position pour le moins nuancée : "La situation est certes inédite sous la Ve République, mais elle n'est pas très délicate. En effet, les événements se sont produits avant l'élection de Nicolas Sarkozy. Il n'y a donc pas de problème, même s'il est vrai que, en tant que président du Conseil supérieur de la magistrature, le président de la République reçoit sans doute de la part des magistrats une attention particulière. Mais cette attention particulière est de fait, et pas de droit. La justice doit donc faire son travail de manière ordinaire, c'est-à-dire bien. Bien sûr, c'est toujours complexe et, on le sait, les magistrats sont, en ce moment, dans un état d'esprit particulier. Néanmoins, ce qui me semble très important, c'est que cette affaire puisse aller jusqu'au bout, pour dissiper toute ambiguïté". Cause toujours, mais les vœux de ce genre ne se formulent que devant la grotte de Lourdes !
Aïda Chouk, ancienne présidente du syndicat de la magistrature (Syndicat de la Magistrature), magistrate au Tribunal d'instance de Paris est beaucoup moins nuancée: "Le système actuel pose un problème de déséquilibre, car il est vrai que le président de la République peut parfois se retrouver impliqué dans une procédure judiciaire. L'indépendance des magistrats du siège est garantie, mais le statut du ministère public fait qu'ils sont dépendants du pouvoir politique. D'autant plus que la ministre Rachida Dati s'est affirmée comme le chef du parquet ". On avait oublié que la " sœur " de la femme de celui qui est sur les deux sièges (partie civile et gestionnaire des juges) est aussi Garde des Sceaux, ce qui ne va pas rendre l’affaire dans l’affaire plus limpide.
UN ICEBERG POLITIQUE
Il faut donc reconnaître, sans aucun parti pris, que l’affaire " courant clair " pose encore beaucoup de questions et que, surtout, il ne faut pas se fier aux apparences. Cet un iceberg dont on ne voit que la partie médiatique émer
gée, mais dont celle qui est sous marine est probablement beaucoup plus importante. Elle met en effet en évidence le fonctionnement réel de l’Etat. Des milliers de fonctionnaires ne semblent pas nécessairement au service de l’intérêt général mais plus nettement dévolu aux personnes en place. On sait fort bien que nul n’est parfait, et que pour se retrouver dans la " ligne de mire ", il suffit de peu de chose, car je maintiens que le sentier est devenu tellement étroit qu’il est impossible de ne pas commettre un faux-pas dangereux. Galouzeau de Villepin découvre avec stupéfaction que l’on ne peut pas échapper à ce principe voulant que la vie politique ne soit qu’un marigot dans lequel les crocodiles aux dents acérées guettent toujours un congénère mal en point. Ils sont tapis, dans l’attente du bon moment, soit pour dévorer soit pour noyer leur proie. Comme il n’avait pas une expérience très grande du terrain, l’ex-premier ministre a été assez facile à piéger… Il ressemblait au petit chaperon rouge s’approchant du lit de Mère grand.
Dans un débat organisé par Libération à Grenoble, André Vallini, président du conseil général de l’Isère, a résumé ce que tout le monde pense tout haut : " la justice traverse dans notre pays une crise de confiance sans précédent. 70 % de nos concitoyens pensent qu’elle fonctionne mal, 53 % pensent que ça s’aggrave. Trop de Français déplorent ses dysfonctionnements et ils disent même souvent la redouter. C’est grave pour la justice elle-même, c’est dangereux aussi pour la démocratie, car lorsque ce pilier du pacte républicain vient à se fissurer, tout l’édifice de la République est menacé. La justice est en effet au cœur du fonctionnement démocratique de nos institutions. Elle a pour mission d’assurer l’égalité de tous devant la loi. Elle doit protéger et faire vivre les droits et les libertés " . Le seul problème c’est que ces principes n’intéressent pas grand monde en dehors de celles et ceux qui un jour ou l’autre se retrouvent dans la ligne de mire. Ce pauvre Galouzeau de Villepin se réveille quand il n’a plus de pouvoir pour mettre en place ce qu’il prône maintenant comme citoyen presque comme un autre. Dommage qu’au sein du gouvernement, tous ceux qui ont eu des responsabilités et qui n’ont rien fait pour protéger l’indépendance de la justice, n’aient pas à s’expliquer sur leur inaction totale dans ce domaine. Comme dans tous les domaines, ils découvrent que justement tout ce qu’ils ont fait n’a servi à rien, car tout leur ouvrage est considéré comme nul et inutile ! Galouzeau s’en aperçoit. Trop tard !
Mais je déblogue…