Durant mon enfance, j’ai manqué de livres. A Sadirac il n’existait pas de bibliothèque et à l’école il n’y avait que les ouvrages mis en dépôt par le Bibliobus. Je venais donc à Créon, dans l’arrière boutique du magasin Peytou, sur la place de la Prévôté, puiser des ouvrages bien pensants des collections de la bibliothèque pour tous que proposait la paroisse. Je ne sais pourquoi, mais j’ai toujours eu une attirance particulière pour les rares ouvrages qui parlaient du désert et notamment des Touaregs. Même si ce peuple n’a jamais eu une attitude exemplaire, j’étais fasciné par sa résistance à tous les aléas d’un contexte qui m’apparaissait comme inhumain. Les caravanes épuisantes transportant le sel, la capacité miraculeuse à se repérer dans une immensité apparemment uniforme, les razzias endiablées démontrant leur courage, les images paisibles des oasis… ont forgé cette relation exceptionnelle que j’entretiens avec ce peuple. J’aimerais vraiment partager un bout de cette vie du désert !
Les " hommes bleus " occupent encore le Sahara central et les bordures du Sahel. Leur territoire est traversé par des frontières politiques issues de la colonisation, mais ils les ignorent ostensiblem
ent. Les Touaregs se retrouvent ainsi dans cinq pays différents comme le Niger avec une population d'environ 1 500 000, au Mali 1 000 000, en Lybie, en Algérie et au Burkina-Faso 500 000, mais ils se retrouvent, le moment venu, pour mener des luttes destinées à préserver leur identité. Peuples fiers de nomades, les Targui se montrèrent au fil des siècles rebelles à tout mélange avec les ethnies qui les entourent : les arabes du Maghreb au nord, les " Noirs " d'Afrique au sud. Nommés ainsi par les Arabes, il faut dire que la réalité de leur culture est méconnue, sinon escamotée par certains clichés à saveur exotique, colportés par les voyageurs européens qui viennent découvrir le désert. Alors que leur culture est extrêmement intéressante, car contrairement à beaucoup de poncifs colportés sur des hommes, elle n’a rien à voir avec le monde arabe. S'étendant sur 2.800.000 Km² (équivalent à l'Europe occidentale), l'espace touareg, a été morcelé à l'indépendance des pays Africains en 1960. Comme toutes les minorités du monde, ils sont des mal-aimés par les pouvoirs centraux des pays qui les abritent de par même la spécificité de leur identité culturelle et linguistique, auxquelles ils sont extrêmement et de façon atavique attachés. Ils parlent ainsi une langue millénaire : le tamashagh; et ils transcrivent une des plus anciennes écritures d'Afrique (avec l'amharique éthiopien) dont les caractères dessinés depuis la nuit des temps sur les grottes, les rochers et les puits gardent encore l'empreinte : le tifinagh, qui est une version d'écriture de l'alphabet antique amazigh. Les piliers traditionnels de leur vie économique sont constitués du nomadisme pastoral, l'agriculture d'oasis et le trafic caravanier; quoique l'établissement des frontières consécutives à la colonisation les ait acculés, de mauvaise humeur, à une certaine sédentarisation, et il leur a interdit les grands cycles de transhumance, et donc réduit les rapports complexes et étroits qu'ils entretiennent instinctivement avec l'environnement naturel où ils se meuvent.
UNE MAUVAISE REPUTATION
Nomades, les Touaregs l'ont toujours été et ils le sont encore dans une certaine mesure. Mais ils se défendent jalousement et avec force de l'étiquette que généralement l'imagerie sédentaire affuble à ce terme, qui fait d'un Touareg " un être peu civique, qui se dérobe face à ses responsabilités, qui déambule sans raison, qui semble fuir son ombre, qui éventuellement vole, sûrement pille et razzie ". Or, en pasteurs nomades, s’ils sont obligés de se déplacer c'est foncièrement par nécessité et pour faire bénéficier leurs bêtes des meilleurs pâturages selon une programmation préétablie en fonction des saisons et des parcours traditionnels. De quel pays es-tu ai-je un jour demandé à un ami touareg : " de celui des pâturages ! " m’a-t-il répondu.
Certains historiens disent qu'ils descendent des tribus berbères refoulées dans le désert par les invasions du XI° Siècle. D’autres fixent leur migration vers le sud, l' Aïr au XIV° siècle, migration les entraînant jusqu'à la boucle du Niger, à Tombouctou et à Gao, pour s'imposer enfin au Mali vers le XV° Siècle. Au début de l'expansion coloniale, les Touaregs sont sollicités par certains explorateurs européens qui essayèrent d'entrer en contact avec eux pour conclure des traités commerciaux. C'était sans compter avec le caractère rebelle de ces hommes, réputés porter un long voile sur le visage (le litham) pour se prémunir contre les sables du vent, ils barrèrent farouchement la route à tous ceux qui voulaient, contre leur gré, traverser le Sahara, d'où le massacre de la division Flatters, en 1880, de sorte que la conquête du Sahara central, bastion des Touaregs, par les armées coloniales, ne fut pas entreprise aisée.
Les militaires français durent convenir qu'ils avaient affaire à une armée de guerriers courageux et bien organisée, de sorte que lors du partage de l'Afrique au début du XX° siècle, le Sahara fut la dernière région conquise par les colonisateurs. Mais lances et sabres durent finalement se plier devant la supériorité des armes à feu, mais dans l’âme, les Touaregs restent des rebelles permanents.
LA RENCONTRE AVEC LE REBELLE
Les hasards de la vie m’ont permis d’entrer en contact, plus de 40 ans plus tard, avec ce monde dont j’avais tant rêvé. En effet, à travers une association " France-Kidal " j’ai en effet accueilli à Créon, en 2002, des représentants de cette région qui souhaitaient travailler sur l’organisation territoriale potentielle de leur nouvelle entité administrative, concédée par le Mali après une longue période de rébellion contre le pouvoir central. Edgard Pisani avait réussi, grâce à son charisme et à sa connaissance de ce peuple, à obtenir un accord de paix. Il a été vite oublié par le pouvoir central.
L’un des visiteurs m’a profondément marqué par sa lucidité, sa sérénité et son intelligence. Il était président du Conseil régional des Touaregs après avoir été instituteur, ce qui lui permettait de parler un français impeccable, et il avait été formé politiquement en Libye. Hama ag Sid'Ahmed, rebelle éternel au regard perçant, est devenu un ami, qui a découvert avec stupeur que la seule commune de Créon possédait plus d’équipements que tout son peuple n’avait pas et n’aurait certainement jamais. Deux journées inoubliables avec cet " homme bleu ". Il m’avait apporté une extraordinaire aide en m’apprenant que tout, dans notre société d’opulence, devait être relativisé.
Il a longtemps espéré que j’accomplirai le voyage via Bamako pour un jour lui rendre visite dans son territoire pour une grande fête culturelle organisée en janvier, car il estimait que sans préservation de son identité son peuple perdrait son âme. Nous avons échangé des correspondances, car il n’y avait que le téléphone satellite pour maintenir un contact avec cet homme élégant au port altier mais d’une extrême modestie. Récemment ,les liaisons ont été impossibles car il n’était plus au bout du combiné. J’ai découvert cette semaine qu’il avait repris les armes… après avoir été battu à la présidence de la région de Kidal il y a quelques mois, et après avoir surtout constaté que la mort allait s’abbatre sur son peuple.
Menacés par la famine, négligés par le pouvoir de Niamey, les rebelles touaregs du Niger ont repris les armes pour obtenir un meilleur partage des richesses engendrées par l'exploitation du pétrole et de l'uranium. L’armée a alors repris le chemin du désert pour chasser ces hommes qui survivent à peine sur un territoire d’une pauvreté extrême. Dirigé par un ex-opérateur touristique originaire d’Iferouane, Aghaly ag Alambo, que " ce désert inutile ne nourrit plus ", le mouvement se veut fédérateur de tous les mécontents du régime de Niamey. Parti de la région montagneuse de l’Aïr, comprenant Agadez et Arlit, l’une des plus déshéritée du Niger, pays comptant parmi les plus pauvres de la planète le soulèvement gagne du terrain au fil des succès militaires et diplomatiques des insurgés. Les targui ne se résigne jamais !
L’ETERNEL REBELLE
Des accords de paix avaient également été signé en 1995 entre le gouvernement de Niamey et les rebelles, mettant à l’époque fin à cinq années d’affrontements sanglants entre le gouvernement et la région, et prévoyant de consécrer une importante partie des revenus àdu sous sol à la réalisation de projets de développement de la région. Ils ne sont pas respectés par le gouvernement de Seini Omar, selon les rebelles. Le vote en 2006 à l’assemblée nationale nigérienne d’une loi accordant 15 % des bénéfices de sociétés minières aux collectivités des territoires d’où le précieux minerai est extrait, ne semble pas dissuader les Touaregs d’emprunter le chemin des armes. Ils ne croient plus aux promesses d’u
n pouvoir central surtout désireux de se débarrasser d’un peuple encombrant.
La semaine dernière, le beau-père du chef des rebelles targui maliens… Hama Ag Sid Ahmed, mon ami, a annoncé la naissance de l'Alliance-Touareg-Niger-Mali (ATNM), une union entre les ex-rebelles touareg du Mali et leurs homologues du Niger, dont les opérations armées ont connu un regain d'activité depuis février. Il est reparti dans la clandestinité et dans la guérilla, afin de redonner encore une fois une part équitable de la richesse minière du désert à son peuple. Il ne renoncera jamais. Il a repris le flambeau de porte parole d’une rébellion sporadique. Il ne reviendra probablement plus jamais à Créon. Il doit être quelque part au milieu du désert, entouré de " soldats " qui ne lâchent rien dès qu’il s’agit de protéger leur histoire et leur peuple.
En fait, on retrouve encore le profit comme simple clé de ce conflit africain. Le Niger est en effet le troisième exportateur d’uranium au monde, activité monopolisée depuis quarante ans par le géant mondial du nucléaire… civil français, AREVA. Les zones uranifères se trouvent essentiellement dans les zones nord, sur les territoires Touareg. Les populations civiles de la région vivent comme une humiliation les discriminations à l’emploi, à l’éducation, à la santé et à une vie meilleure. Revendications que le camp rebelle reprend à son compte, rompant ainsi avec les sigles pompeusement creux des mouvements de rébellions africains effrontément démocratique , populaire, patriotique…etc. Simplement et résolument pour une justice sociale. Pour la construction des écoles, pour contribuer à l’alphabétisation des Touaregs, pour des centres de santé, pour combattre la mortalité post-natale très élevée dans la région, pour une meilleure résorption du chômage des jeunes de la région.
L’envolée des prix de l’uranium sur le marché mondial, qui sont passés de moins de dix dollars la livre en 2002 à presque 140 dollars en 2007, attise les convoitises des dignitaires du régime. Avec 60 000 tonnes de combustibles nécessaires pour couvrir la demande annuelle, le marché est très prometteur. Chiffre appelé à augmenter en raison de la décrispation du rapport des opinions publiques et des gouvernements occidentaux vis-vis de l’énergie nucléaire. Hama Ag Sid Ahmed le sait. Il ne cèdera pas. Je suis certain qu’il va appeler, car il voudra briser l’indifférence qui pèse sur son peuple condamné à mourir de l’avancée du désert. J’aimerais tellement pouvoir lui parler pour simplement qu’il sache que je partage, une fois encore, une saine révolte.
Mais je déblogue…