Fadela Amara, secrétaire d'Etat chargé de la Politique de la Ville a déclaré qu'elle allait être " très exigeante " vis-à-vis des bailleurs et faire en sorte " qu'on nettoie " les cages d'escalier dans les immeubles gérés par des organismes publics ou privés ayant un rôle dans les banlieues. Interrogée sur le Plan banlieues qu'elle doit présenter le 22 janvier, Fadela Amara a affirmé sur Canal + : " la politique de la ville, ce n'est pas qu'une question de fric. Quand vous êtes dans une cité et que vous avez les boîtes aux lettres pétées, que ça pue dans les espaces communs, que vous avez les carreaux cassés... C'est indigne de laisser vivre des gens dans des conditions aussi terribles ". Dommage qu’elle soit nouvelle venue en politique car si comme moi elle avait soutenu Michel Rocard durant des années elle saurait que cette demande a été maintes fois effectuée par celui qui pensait que l’environnement pesait sur le comportement social des gens. Il avait essuyé l’ironie médiatique bien pensante qui avait ridiculisé cette proposition de considérer que le nœud du mal vivre des banlieues se trouvait dans les espaces publics non maîtrisés, non respectés, non entretenus. Son propos sur le sujet avait été tenu le 23 février… 1989 à Vienne. Les citoyens ont la mémoire courte, certes, mais de là à répéter les mêmes choses à près de 20 ans d'intervalle et à les présenter comme de l'innovation politique, il y a un pas que ... Fadela Amara n'a donc pas hésité à franchir. Michel Rocard, lui-même, n’avait déjà fait que reprendre des constats effectués par un jeune qui traînait dans son entourage du nom d’Harlem Désir ! Dans les années 80, celles des " potes " de SOS racisme qui avait conceptualisé l'idée " qu'il fallait repeindre les cages d'escalier et réparer les boîtes aux lettres " si on veut intégrer les immigrés et leurs familles.
Or voilà que plus de vingt ans après, la secrétaire d'Etat chargée de la Politique de la Ville proclame à son tour qu'elle veut qu’on se préoccupe de ces espaces mal en point dans quasiment tous les immeubles collectifs... Le parallèle entre ces deux phrases, prononcées à deux décennies d'intervalle par deux personnalités un temps emblématiques - Harlem Désir et SOS racisme avant de devenir eurodéputé PS et se couler dans le moule de l'apparatchik socialiste, et Fadela Amara et ses "ni putes ni soumises" avant de se "pacser" au ministère de la Ville et du Logement avec Christine Boutin-, en dit long sur l'échec des politiques successives de la ville, de droite comme de gauche. Et explique que la crédibilité des politiques soit à ce point entamée. Les habitants des "cages d'escalier" en question ont appris à se méfier des belles envolées lyriques car ils savent qu’elles ne sont que des chansons sans conséquences réelles.
PASSER AUX ACTES
Une question ne lui a pas été posée alors qu’elle résume la situation actuelle : " que s'est-il passé en vingt ans pour que ces cages d'escalier aussi emblématiques de l'exclusion des immigrés dans la République n'aient pas été réparées? " Et quelles garanties Fadela Amara, qui a surtout été jusqu'ici secrétaire d'Etat à la parole, peut-elle apporter que, cette fois, ce sera la bonne ? Même si Nicolas Sarkozy a déclaré que les émeutes de Villiers-le-Bel n'avaient rien à voir avec la condition sociale des quartiers, on peut quand même poser la question.
Il est certain que des efforts seront à accomplir pour accélérer une mise aux normes de la décence bien des espaces oubliés depuis belle lurette dans les investissements publics. Or comme pour donner le moindre coup de pinceau il faut une procédure administrative qui durera plus mois il y aura encore plus de dégâts ! Fadela Amara pourrait aussi parler des concierges ou des gardiens qui ont été massivement supprimés afin d’assurer une gestion en apparence plus rentable à court terme. En fait, elle expédie la " patate chaude " sur d’autres responsables en sachant fort bien qu’elle n’aura aucun crédit disponible après ses annonces du 22 janvier prochain.
" Du coup, ce n'est pas la politique de la ville, ce sont les bailleurs qui ont une responsabilité ", a-t-elle d’ailleurs ajouté, relevant que " les bailleurs, c'est l'Etat dans l'Etat ". Tiens donc on finirait par comprendre qu’il y a un décalage considérable entre les annonces gouvernementales et leur mise en œuvre dans les quartiers. " Je vais être très exigeante avec les bailleurs et je vais faire en sorte qu'on nettoie ces cages d'escalier et qu'on permette aux gens de vivre correctement " a affirmé Fadela Amara qui ne doute de rien ou presque car elle ignore tout des difficultés actuelles de bailleurs plombés par les impayés et la baisse des subventions de l’Etat ! Encore une fois, sans aucun parti pris, il y a une distance considérable entre le quotidien des gens et les propositions gouvernementales qui ne tiennent pas compte du tout des contraintes actuelles.
LA REPUBLIQUE EST PARTIE
Cette déclaration de Fadela Amara a cependant le mérite de replacer la politique au plus près des préoccupations des citoyens. Les fondamentaux sont oubliés depuis trop longtemps comme si les idées ne devaient pas se traduire par des actes. La fracture s’accroît parce que plus personne n’arrive à vérifier que ce qu’il entend a un sens pour son quotidien.
Quand il entre et il sort de son appartement, n’importe quel locataire d’un immeuble vérifie que depuis des années on lui ment car quasiment rien n’a changé. Les accès sont encombrés, les murs maculés, les équipements détériorés car il manque les fondements de la vie collective : la responsabilité citoyenne. A chaque instant on constate que c’est la clé de l’avenir dans la mesure où rien ne se fera sans changement en profondeur des mentalités.
Une République qui ne respecte plus l’équité de traitement de ses citoyens (exonération massive des plus hauts revenus via le paquet fiscal), la solidarité entre ses citoyens (retraites, franchise médicale), la fraternité entre les gens (tests ADN, chasse aux sans papiers), l’égalité entre territoires (suppression des services au public, péréquation des richesses) aura bien du mal à persuader les moins solides qu’elle peut les protéger.
Fadela Amara devrait le sentir : il faut le plus vite possible rétablir la confiance entre des " zones " du pays et le reste de la population. Rien ne se fera sans une réhabilitation autre que celle des cages d’escalier piteuses car ce sont les rapports sociaux qui sont encore plus détériorés. L’ouverture n’a rien résolu en faisant croire qu’une personne, aussi sincère soit-elle, pouvait jouer la fée Clochetette dans un gouvernement animé par les mauvais génies de l’exclusion et de la précarité. Jamais un habitant concerné ne croira que celui qui voulait le Karchériser peut maintenant vouloir lui restituer des conditions de vie collective plus dignes.
UNE IMAGE A RECONSTRUIRE
J’ai vécu et enseigné dans ce que l’on appelé alors une Z.U.P. Elle était alors en parfait état avec des établissements scolaires neufs, des appartements et des cages d’escaliers en parfait état, des supermarchés attractifs, des lieux de vie agréables. Les élèves du CM1 que l’on m’avait confiés n’étaient ni pires, ni meilleurs que ceux que j’avais eu antérieurement. Tout le monde paraissait heureux d’avoir pu acheter ou louer un logement confortable pour un prix extrêmement abordable. Au quatrième sans ascenseur nous ne posions pas la question de savoir ce qu’allait devenir cette cité de Génicart dans laquelle il n’y a jamais eu le moindre incident majeur en 40 ans parce qu’il a toujours eu une accompagnement social fort de la part des municipalités qui se sont succédées. La rénovation n’a pas attendu que des décisions soient prises depuis Paris et l’implantation sans cesse croissante de services au public a amélioré l’intégration (3 lycées dans un rayon d’un kilomètre).
Mais, malgré tous ces efforts, il faut bien reconnaître que l’image globale reste médiocre. On a collé sur ces zones à urbaniser en priorité des poncifs venus via la télévision. Qu’elles soient paisibles ou agitées, elles sont entrées dans la catégorie des " banlieues " qu’il faut éviter ou fuir car répertoriées dans la catégorie des secteurs à risques. Pire ce sont les communes entières qui ont été contaminées par cette communication négative. Combien de fois ai-je essuyé un refus en suggérant à une famille de rechercher dans l’urgence où elle se trouvait un appartement social sur Cenon ou Lormont ? Combien de fois ai-je entendu, au moindre incident, des adultes prompts à la stigmatiser les autres prétendre que c’était les " bandes de Cenon ou de Lormont " alors que l’on n’a jamais eu la moindre réalité de ces accusations, Malgré les efforts colossaux effectués par les maires et leurs équipes, leur identification à des villes de la région parisienne semble irrémédiable.
L’image portée par un territoire rejaillit sur celles et ceux qui y habitent. Elle leur colle à la peau comme les aspects dégradés des cages d’escaliers servent de prétextes à une nécessaire karchérisation. Il faudrait une réhabilitation médiatique des banlieues. Elle serait au moins aussi fondamentale que des couches de peinture sur la misère sociale. Le mal est profond car des habitudes ont été prises et elles paraissent impossibles à gommer par une déclaration ingénue.
Rocard, comme pour le RMI, la CSG, la Nouvelle Calédonie l’avait bien senti. Vingt ans après il serait intéressant de ressortir l’intégralité de ses discours pour éviter aux conseillers de Fadéla Amara de trouver de fausses idées nouvelles ! Ils feraient mieux de chercher à savoir pourquoi en 20 ans rien n’a véritablement changé dans l’image des banlieues et si elles ne sont pas un " chiffon rouge " électoral bien utile avant chaque échéance difficile.
Mais je déblogue…