Même si je sais que par les temps qui courent ce n’est pas la préoccupation essentielle du milieu politique, je demeure persuadé que la déclaration la plus dangereuse pour la République Française depuis belle lurette a été effectuée à Rome par Nicolas Sarkozy. Elle n’a certes pas bouleversé les élites intellectuelles et est malheureusement passée quasiment inaperçue car éclipsée par la… non présence à ses cotés lors de son déplacement papal de la nouvelle Cendrillon hexagonale. En fait l’un des piliers si ce n’est " LE " pilier de base de notre système démocratique a pris un " sacré " (sic) coup de bulldozer sarkozyste. Cette laïcité sans laquelle on ne conçoit pas de République citoyenne a été secouée par une prise de position dramatiquement réactionnaire. Dommage que la Gauche soit demeurée, à mon avis beaucoup trop discrète sur ce thème. En effet aucun président de la République n’était allé aussi loin dans ses attaques à l’égard de ce qui fonde la liberté individuelle de conscience. Le discours rédigé par Henri Guaino (il convient désormais de savoir qui est le scénariste de cette tragédie politique) n’entre plus dans le cadre de la rupture, mais franchit le pas du négationnisme historique : celui de tous les crimes, des milliers de victimes du fait religieux partout dans le monde. En apostrophant la laïcité sur le thème du fanatisme, le Chef de l’Etat mêle dans un amalgame inacceptable les bourreaux et les victimes. Il a en effet déclaré avec un aplomb digne des pires religieux fanatiques "que s’il existe une morale humaine indépendante de la morale religieuse, la République a intérêt à ce qu’il existe aussi une réflexion morale inspirée des convictions religieuses. D’abord parce que la morale laïque risque toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas associée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini."
Il faut oser le penser, l’écrire et le dire au nom de la France dans un église. D’autant que cette déclaration terriblement hostile aux principes de la laïcité s’accompagnait d’une seconde diatribe tout aussi critiquable : "la morale laïque risque toujours de se changer en fanatisme", lorsqu’on compte par milliers les… fanatiques religieux qui s’immolent au nom de leur Dieu avec des avions civils dans des tours américaines, qui se font sauter au milieu des foules innocentes, qui avilissent les femmes en les méprisant. Mais aussi en ignorant ostensiblement que des siècles d’Inquisition ont brûlé femmes adultères, penseurs et savants, érudits progressistes et écrivains impertinents. Les Livres Saints de tous bords sont rouges du sang des ennemis que l’on a massacrés pour entrer en terre promise, pour conquérir un empire religieux, pour imposer des rites importés, pour arriver au pouvoir par l’extermination commise au nom de Dieu, pour une vérité délivrée mais non avérée !
C’est donc au nom de cette révision surréaliste de l’Histoire totalement méprisée que nous nous apprêtons désormais à changer la donne de la laïcité. D’une République qui, sagement, avait choisi de n’avoir… aucune religion depuis deux siècles, nous allons passer à une République qui, très dangereusement, embrassera toutes… les religions et leur donnera une importance symbolique.
MEME BAYROU S’INDIGNE
Cette nouvelle donne est bien plus inquiétante que ne l’ont cru les habituels exégètes réputés laïcards de la pensée sarkozyste. Ils étaient certainement en train de prépare leurs valises pour le soleil ou le ski. Ils ont totalement oublié de réagir à ces affirmations dignes de celles d’un religieux missionnaire. Nicolas Sarkozy a ouvert une brèche dans le seul barrage qui existe en Europe contre les religions installées qui… n’avaient pas demandé autant et qui se satisfaisaient prudemment du statu quo de la loi de 1905. Il aussi intronisé certains mouvements péri-religeiux voir sectaires qu’en tant que ministre de l’Intérieur il semblait protéger. Il n’a jamais démenti les rumeurs de protection que son ministère prodiguait à la Scientologie, au nom (déjà) de la liberté de croyance. Se réfugiant derrière cette liberté, il s’était alors interdit toute mesure coercitive à l’encontre de mouvements sectaires ce dont ont vite profité des mouvements jusqu’alors prudents. Dans son ouvrage La République, les religions, l’espérance (éditions du Cerf, 2004), Nicolas Sarkozy affiche une réelle complaisance envers les mouvements sectaires, invitant même à la reconnaissance des " nouveaux mouvements spirituels ".
François Bayrou que l’on ne peut pas suspecter d’être un bouffeur de curé, d’imams ou de pasteurs en tous genres a senti le danger. Il a flairé le racolage des franges les plus " fanatisées " des religions. Le concept de " laïcité positive " avancé par Nicolas Sarkozy " remet en cause la conception de la laïcité républicaine " et favorise un retour à la religion "opium du peuple" dénoncée par Karl Marx, estime François Bayrou dans un entretien paru hier dans… Le Figaro. Incoyable : c’est un homme politique de droite, dans un journal de droite qui lance la riposte !
" Quand on a besoin d'un adjectif, c'est qu'on veut changer le sens du mot. Il y a dans le discours prononcé à Saint-Jean-de-Latran quelque chose de profond, passé à peu près inaperçu, une remise en cause de la conception de la laïcité républicaine autour de laquelle, depuis la Libération, la France s'est construite ",
estime le président du MoDem. " C'est le retour, qu'on croyait impossible en France, du mélange des genres entre l'Etat et la religion. Ce mélange des genres n'a jamais produit de bons fruits, je le dis comme citoyen, et je le dis aussi comme chrétien de conviction ", poursuit François Bayrou. Heureusement que c’est lui qui ose le dire car si c’était moi certaines d’entre vous me traiterait de laïcard dépassé ! Et pourtant je suis absolument d’accord avec son analyse car ces déclarations sont d’une gravité exceptionnelle. HARO SUR LES INSTITUTEURS
" Cette conception sociologique de la religion, fournissant l'espérance qui fait que les peuples se tiennent tranquilles et respectent les règles établies, on croyait qu'elle était loin derrière nous! Ce n'est pas autre chose que l'opium du peuple que dénonçait Marx ",
L’ancien Minsitre d’une éducation de moins en moins nationale aurait pu aussi relever, dans le discours le plus anti-laïque et anti républicain qu’ait jamais prononcé un Président, le passage destiné aux religieux suivant qui me révulse au plus haut point : " (…) vous créez de l’espérance et vous faites grandir des sentiments nobles. C’est une chance pour notre pays, et le Président que je suis le considère avec beaucoup d’attention. Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur (NDLR : il devrait se renseigner ils n’existent plus !) ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. ". J’espère qu’il y aura un syndicat d’enseignants ayant suffisamment de courage pour afficher ce passage dans toutes les salles des professeurs de France car il s’agit d’un mépris absolu à l’égard de leur métier. François Bayrou a oublié de commenter cet extrait révélateur de sa pensée.
POLITIQUE ET FOI
Bien évidemment ce nouveau bush qui confond politique et foi a parsemé son discours d’effets d’annonce destiné à concrétiser sa conversion : reconnaissance des diplômes émanant des instituts catholiques, y compris le diplôme de théologie qui ne correspond à aucune discipline reconnue dans le cursus universitaire public. N’importe qui, pourvu qu’il soit classé dans les organismes religieux, pourra prétendre à former des " docteurs " en tout et n’importe quoi et la République y apposera son sceau, au nom de cette prise en compte du religieux par la société. La dérive est là, qui nous vient à grand pas des Etats-Unis : demain, la République devra avaliser des formations ayant pour objet la négation de l’évolution des espèces. On peut craindre que le créationisme soit par exemple mis au même rang universitaire que la biologie moléculaire et qu’une religion délivre des titre dans ce domaine.
De la même façon, après que le Conseil d’Etat eut invalidé la disposition contraignant les communes à financer la scolarité d’enfants dans des écoles privées, le ministère de l’Intérieur s’était empressé avant l’élection présidentielle de publier une nouvelle circulaire : depuis cette année, les communes doivent financer la scolarité d’enfants dans des établissements privés, quand bien même ces communes disposeraient des moyens et des places dans des écoles publiques sur leur territoire… C’est un signe fort donné aux religieux qui voudraient reprendre en mains la formation des esprits. J’attends les cris de " vierges " effarouchées qui ne manqueront pas de monter quand les écoles coraniques s’installeront de fait sur le territoire national financées par de l’argent public et que l’on ne vienne pas me dire que l’Etat contrôle ces établissements. On supprime les postes de fonctionnaires chargés de les surveiller !
Si vous assemblez les différents éléments du puzzle vous constaterez que les religions font leur entrée officielle dans le débat public avec le financement des établissements scolaires mais aussi si on se fie au rapport Machelon commandé par la Ministre de l’Intérieur Sarkozy celui des lieux de culte. Croyant ou pas, le contribuable citoyen laïque devra payer pour les croyances des autres et surtout au nom d’une liberté qu’il devrait assumer totalement. En fait le discours de Saint Jean de Latran est dans l’immédiat le plus grave de tous ceux qu’a prononcé Nicolas Sarkozy depuis son arrivée à l’Elysée : il entre dans une vision réactionnaire venant des pires Républicains (méritent-ils cette appellation) américains ! Du Bush pure eau bénite !
Mais je déblogue…
poursuit le leader centriste. Foutre il deviendrait marxiste le futur maire de Pau ? Il estime qu'il s'agit là d'un " leitmotiv chez Nicolas Sarkozy, notamment quand il a parlé des bienfaits de la présence de l'islam pour pacifier les banlieues ". Je l’avais dénoncé en son temps car il était dangereux pour l’Etat républicain de demander ouvertement aux religieux de palier ses défaillances. Ils ne se sont pas faits…prier et les RG affirment dans divers rapports que sans eux la cocotte minute exploserait. " L'aspiration spirituelle est un mouvement précieux de l'être humain. Sur ce point, je suis d'accord avec Nicolas Sarkozy. La société doit la respecter. Mais lorsqu'on suggère que la morale républicaine doit se fonder dans les religions, on change d'approche ", dit-il. François Bayrou relève par ailleurs le " paradoxe troublant que celui d'un pouvoir qui affiche chaque fois qu'il le peut sa complaisance avec le matérialisme financier et, en même temps, souhaite faire de la religion une autorité dans l'espace public ". Il aurait pu ajouter qu’il est également surprenant de constater que celui qui prêche le retour en grâce des religions n’en respecte personnellement aucun des principes qu’il veut mettre en exergue au niveau de l’Etat !