Depuis plusieurs semaines je n’ai cessé dans ces chroniques de vous mettre en garde contre les positions prises par Nicolas Sarkozy sur la laïcité. Il y a manifestement derrière les discours un renvoi d’ascenseur pour les cieux divers qui l’ont soutenu dans sa montée vers le pouvoir. On le craignait maintenant on en a la preuve. Sous l’appellation contrôlée « religion » on trouve désormais un panel assez vaste qui permettra de couvrir absolument toutes les dérives. La ministre de l'intérieur, Michèle Alliot-Marie, a en effet organisé hier matin une réunion de travail confidentielle, rassemblant notamment les directeurs généraux de la police nationale, de la gendarmerie et des représentants de préfets, avec, pour objectif de renforcer la lutte contre les dérives sectaires. Paradoxe : la réunion arrive au moment où la ministre envisage de supprimer la mission de lutte contre les sectes, la Miviludes, révèle hier le quotidien Le Parisien. On libéralise tout et donc on ne voit vraiment pas pourquoi on ne laisserait pas les esprits se faire endoctriner sans aucune contrainte morale. Plus ils seront nombreux plus ils deviendront aisément contrôlable via leurs « directeurs de conscience ». L'Union nationale de défense des victimes des sectes parle déjà de victoire du « lobby sectaire » dont on sait combien il est omniprésent plus ou moins discrètement à tous les échelons de la société.
Reprenant le concept de « laïcité positive » mis en avant par le président de la République Nicolas Sarkozy, Michèle Alliot-Marie a réaffirmé dans une interview donnée hier au Parisien qu'elle privilégie une stricte lecture de la loi de 1905. « La laïcité garantit que nulle ne puisse être pénalisé du fait de ce qu'il croit. Si certains ont une conception de la laïcité qui est l'intolérance à l'égard de certaines croyances, ce n'est pas la mienne », a-t-elle déclaré. Il s'agit donc de sévir a posteriori en cas d'actes répréhensibles avérés, et non de juger les croyances a priori, a-t-elle ajouté.
Cette nouvelle approche des différentes croyances et mouvements religieux en France, inaugurée par Nicolas Sarkozy, tranche avec celle qui prévalait depuis 1995. Cette année-là, une commission parlementaire avait repris en effet une note des renseignements généraux pour pointer du doigt… 172 sectes en France. C’est édulcoré, oublié, enterré Selon les informations du Parisien, l'Elysée souhaite fondre l'actuel outil de lutte contre les dérives sectaires, la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), dans une entité unique de "défense de tous les droits" qui accueillerait aussi le défenseur des enfants et la Haute Autorité de lutte contre les discriminations (Halde). A la Miviludes, on ne confirme cependant pas cette rumeur car elle serait d’une exceptionnelle gravité et donnerait un signe fort de renoncement à la lutte contre l’irrationnel aux pas des Lumières.
La présidente de l'Union nationale de défense des victimes des sectes (UNADFI) Catherine Picard s'alarme de ce qu'elle considère être une victoire « du lobby sectaire ».
« Le débat sur les témoins de Jéhovah est en train d'être banalisé », ajoute-t-elle dans l'interview qu'elle donne hier au Parisien. Les Témoins de Jéhovah sont déjà enregistrés comme « association culturelle », prévient-elle. Car l’astuce est là : on ne parle plus de secte ou de religion mais de… culture.
Ce n'est en revanche pas le cas de la Scientologie, qui n'a jusqu'à présent pas eu intérêt à demander le statut d'association culturelle car celui-ci l'obligerait à se soumettre à des contrôles… fiscaux et à la surveillance des préfets. Nicolas Sarkozy avait reçu l'acteur Tom Cruise, qui se positionne comme le porte-parole mondial de la Scientologie, à Bercy en août 2004 alors qu'il était ministre de l'Economie et des Finances. Nicolas Sarkozy avait plus tard reconnu ne pas avoir « d'opinion arrêtée » sur une organisation pourtant présentée communément comme sectaire. Haro sur la loi de 1905 ! On ne va pas refaire l’histoire mais on va la contourner.
UN MOMENT CLE POUR LA REPUBLIQUE
La séparation des Églises et de l'État a été un événement fondateur de la société française du XX° siècle. Même si elle s'appliquait aux quatre confessions principales alors représentées en France (le catholicisme, l'Eglise de la confession d’Augsbourg ou protestants luthériens, les Eglises réformées et le judaïsme), la loi qu’a fait voter le député socialiste Aristide Briand le 9 décembre 1905 était avant tout l’achèvement d’un affrontement violent qui avait duré presque un quart de siècle et qui avait opposé deux visions de la France : la France catholique royaliste et la France républicaine et laïque. Elle avait remplacé le régime du Concordat de 1801.
Le projet de loi déposé, dès la formation du gouvernement s’inspire beaucoup plus du travail de la commission dirigée par Aristide Briand. La commission créée après des débats extrêmement houleux était parvenue au terme de son œuvre et le 4 mars 1905, Briand déposait son rapport : d’emblée il déclarait que les conclusions de la commission n’était que la solution des difficultés intérieures que connaissait la France résidait dans « une séparation loyale et complète des Églises et de l’État ».
La tâche d’Aristide Briand fut extrêmement complexe : il devait convaincre une partie de la droite religieuse que cette loi n’était pas une loi de persécution anti-chrétienne, sans toutefois se montrer trop conciliant aux yeux d’une gauche radicale ou d’une extrême gauche qui voudrait éradiquer le « bloc romain ». Une gageure !
Les intérêts et les enjeux étaient compliqués : ils provoquèrent des débats houleux et passionnés alors qu’à l’heure actuelle touts emble paisible. Aucune mobilisation France du camp laïque. Aucune réaction courroucée à part celle du Grand Orient de France. Les groupes de gauche comme de droite furent divisés à l’époque, et il a fallu tout le talent d’orateur d’Aristide Briand pour réunir tout le monde autour d’un texte, au prix de quelques compromis.
L’ETAU VA SE RESSERRER
La chance d’Aristide Briand fut que chacun dans l’hémicycle semblait avoir compris que la Séparation était devenue inéluctable, et sa première victoire fut due au fait qu’une partie de la droite catholique accepta de faire avancer le débat, non pas en tant que partisans de la Séparation, mais pour obtenir des concessions qui rendront la Séparation moins douloureuse pour les catholiques. Cette réalité historique va s’effondrer en quelques semaines.
Dès les municipales passées bien entendu l’étau va se resserrer.
Aristide Briand avait en effet bien conscience que si faire voter la loi était une chose, la faire appliquer en sera une autre, et qu’une loi de Séparation, votée par la gauche et refusée par les catholiques serait inapplicable sur le terrain. C’est pourquoi il tient à montrer qu’on ne doit pas faire une loi « braquée sur l’Eglise comme un revolver », mais prenant en compte les remarques acceptables des catholiques.
On peut considérer que la plus grosse pierre apportée à l’édifice de la séparation résidait dans l’acceptation de l’article 4 de la loi, tant celui-ci aura été l’objet de craintes de part et d’autre de l’Assemblée : c’est l’article qui devait dire à qui, dans le nouveau régime des cultes qu’était la Séparation, reviendront les biens mobiliers et immobiliers de l’Église. Les catholiques craignaient que l’État ne veuille disloquer l’Église et provoquer des schismes, alors que les républicains redoutaient que l’on donne un trop grand pouvoir à des associations « cultuelles » qui pourraient être basées à l’étranger. À force de compromis et notamment en déclarant que le pays républicain saurait faire preuve de bon sens et d’équité, l’article 4, dont Briand avait accepté de revoir quelques formulations, était adopté à une très grande majorité. Enfin, et malgré des divergences assez fortes (l'esprit de compromis dont Briand a fait preuve n’ayant pas suffi à taire les craintes et les protestations des catholiques, et ayant même divisé une partie de la gauche radicale), la loi sera promulguée le 9 décembre 1905.
CLIENTELISME CIRCONSTANCIEL
Hier le Congrès a voté une modification constitutionnelle sans aucun problème consistant à priver les citoyennes et els citoyens de leur pouvoir de décision. Il y a fort à parier qu’un réexamen de la loi de 1905 ne résisterait pas à la majorité actuelle qui s’empresserait de reprendre à son compte les positions arkozystes sur le fait religieux. Il s’agit surtout d’un clientélisme circonstanciel fort porté par le fameux concept de politique de civilisation.
Les revendications communautaristes à caractère religieux se multiplient : l’ouverture de piscines municipales à des horaires réservés aux femmes, demandes de celles-ci d’être soignées à l’hôpital public exclusivement par des femmes, les entraves toujours plus grandes aux droits à la contraception et à l’IVG, les demandes toujours plus pressantes de favoriser financièrement les écoles privées confessionnelles et communautaires au détriment de l’Ecole de la République (une lettre vient d’être adressées aux Maires du canton sur ce sujet), etc. Face à cette offensive, la loi du 15 mars 2004, interdisant le port de tout signe religieux à l’Ecole, a réaffirmé le principe de laïcité. On vient de faire échec, grâce à la mobilisation laïque et féministe internationale, à la création de tribunaux religieux en Ontario au Canada. Des batailles féministes et laïques ont été gagnées mais des dangers demeurent. Que dit la loi de décembre 1905 : « Article 1 : La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. Article 2 : La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Cette loi, autrement dit, c’est la reconnaissance et la garantie de la liberté de croire ou de ne pas croire (art.1), c’est la religion réservée à une place qui est celle de la vie privée et de la conviction personnelle, c’est en même temps la définition d’une séparation stricte entre le politique et le religieux (art.2). L’Etat en déclarant à travers la loi de 1905 qu’il n’a pas de religion ou de pensée officielle, les autorise toutes.
La laïcité, reste l’affirmation fondamentale que ce qui nous fait égaux, la loi, la politique, la démocratie, sont au-dessus de ce qui nous différencie, les religions, les origines diverses, les cultures régionales, sans pour autant les mépriser, bien au contraire. L’égalité en droits portée au-dessus des différences, les protège toutes contre la tentation de domination de l’une sur les autres.
La laïcité unit les hommes et les femmes par l’égalité, elle en fait les agents d’une histoire commune, dans le droit fil de la Révolution de 1789 et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, proclamant les valeurs de Liberté, d’Egalité et de Fraternité. Le reste ne relève que d’une approche sectariste de la vie sociale. Un boulevard s’ouvre depuis lundi et les engagements (probablement secrets) pris durant la campagne présidentielle vont devoir être mis en route. Il y a fort à parier que cette fois la loi de 1905 va voler en éclats et la France effectuera un bond en arrière inimaginable. Le Ministre de l’Intérieur a donné hier le coup d’envoi ! Qui va réagir ? Non plutôt qui osera réagir?
Mais je déblogue…