L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Revenir un demi-siècle en arrière ne constitue pas un petit voyage dans le temps. Ce n’est pas très bon pour le moral, car l’homme est inexorablement incapable de mesurer véritablement le déroulement des années. Il confond hier et longtemps. Il synthétise le passé à travers quelques souvenirs qu’il ne peut pas conserver en mémoire dans leur intégralité. Il se contente donc de cailloux blancs, semés au hasard de sa capacité à conserver des repères, plus ou moins précis, de promeneur de la vie.
Le problème, avec l’âge, c’est que l’on ne retrouve justement que des images dont on ne savait pas, au moment où on les enregistrait, que ce seraient celles-là qui survivraient à tant d’autres, plus importantes. L’anecdotique, le dérisoire, le superficiel, l’emportent finalement sur tout le reste. Ils s’imposent alors qu’on ne leur demande pas nécessairement de se réserver le devant de la scène. Alors, quand on revient cinquante ans en arrière, il faut bien reconnaître que l’album n’est pas peuplé que d’illustrations croustillantes des sept clichés capitaux. Il a un côté désuet, inutile, futile. Parfois, il suffit d’une rencontre, d’un déclic imprévu, pour que les pages se meublent, s’animent, se peuplent. Ce sentiment de revenir sur des moments fragmentés génère alors une émotion particulière, car envahissante.
PLUS D’UN METRE D’EPAISSEUR
Ainsi, en regardant distraitement la télé, l’autre soir, j’ai entrevu un reportage sur New-York. Rassurez- vous, il y a cinq décennies, je n’étais pas parti, comme Tintin, découvrir l’Amérique. Mais les journalistes présentaient comme un événement climatique exceptionnel, une chute de neige centennale, recouvrant Central Park d’un manteau de plus d’un mètre d’épaisseur.
J’écoutais les commentaires, et je me suis aperçu que personne ne rappelait, qu’il y a exactement cinquante ans, quasiment à la même date, la Gironde avait vécu le même phénomène, sans que les étranges lucarnes s’en emparent D’abord parce qu’elles n’existaient pas dans le village de Sadirac et que, heureux campagnards, nous ne savions pas encore quel impact social elles auraient. Ensuite, le climat n’était pas un héros du Journal télévisé de 20 heures, car la philosophie générale consistait à se plier à ses caprices. Enfin, la vie ne sanctuarisait pas les événements par l’image, mais par l’action. Rien ne prédisposait février 1956 à entrer dans l’histoire. En quelques fractions de secondes, j’ai pourtant renoué avec une enfance splendide, et je me suis aperçu que ce mois avait disparu de mes références. Et pourtant qu’est-ce qu’il fut passionnant !
Tout débuta une fin d’après-midi dans la cuisine de notre logement de la Mairie de Sadirac. Grimpé sur une chaise, je contemplais les tourbillons incessants et drus de la neige tombant sur le paysage (Oui. Désolé. On ne se refait pas. J’ai vécu plus de 20 ans dans une Mairie, où j’ai probablement attrapé le virus du service des autres). Une véritable tornade blanche ne devant rien à Monsieur Propre, car la nature d’alors n’avait pas encore été souillée par les hommes. Elle fut accueillie avec plaisir, mais peu à peu elle fit s’estomper les sourires sur le visage des grands. Son importance soudaine et sa densité semblaient les inquiéter. Un ciel plombé et bas n’arrêtait pas de lâcher ses mouches dont les cadavres s’empilèrent sur un sol gelé. La vie se raréfia et vers 17 heures, rares étaient les passants. On déploya l'écran blanc d'une nuit véritablement blanche.
UN CHASSEUR ALPIN ENGLUE
J’aperçus cependant au loin le facteur, blanchi sous le harnais, et ayant eu visiblement besoin de nombreux petits verres de réconfort pour affronter les éléments déchaînés. Il tirait derrière lui une bicyclette dégingandée. Il ressemblait à un chasseur alpin englué dans sa pèlerine bleue, couverte d’une fourrure éphémère. Il titubait, glissait, se relevait, pour poursuivre la descente, dans une nuit prématurée, vers le bureau de ce que nous appelions, dans le village, le lieu du Petit Travail Tranquille (P.T.T.). Le trappeur du Pony Express sadiracais, préservait sa sacoche en cuir bien mal en point. Elle était son bien le plus précieux. Celui dont il ne se séparerait à aucun prix. Il faudrait la lui arracher. Et ce n’était pas une tempête qui allait y parvenir. Il passa sur ce qui ne ressemblait plus du tout à une route (les automobiles déjà très rares par beau temps avaient renoncé depuis belle lurette à mettre le bout du pare-choc dehors), mais à une vague piste pour skieur. Son parcours n'eut rien d'olympique!
Plus rien ne stoppa l’avalanche. Ma mère et mon père, employés de la commune, commencèrent à soulever très souvent le rideau de Vichy bleu de la fenêtre. Ils étaient angoissés par la tournure prise par le temps, alors que mon frère et moi étions aux anges… Aucun problème pour regagner notre chambre, pourtant glaciale (le logement ne comportait pas de chauffage), car nous avions le sentiment qu’un événement exceptionnel allait surgir au réveil. Il est vrai que les distractions n’étaient guère nombreuses, et que la nature constituait le seul théâtre tragique ou comique du quotidien. Demain serait un grand jour !
LE SILENCE D’UNE AUTRE EPOQUE
J’ai donc souvenir du réveil. Extraordinaire. Magique. Splendide. Mon père avait eu le plus grand mal à ouvrir les lourds volets de bois de la cuisine. Ceux du secrétariat de la Mairie, tout proche, étaient restés clos. Grâce à sa force, il etait venu à bout de la résistance de 80 centimètres d’une neige continuant à s’accumuler, mais il n’était pas allé très loin dans son exploration des dégâts. Le plus impressionnant et le plus inimaginable fut le silence tombé durant la nuit. Un silence d’une autre époque. Un silence que notre société actuelle ne supporterait plus. Un silence inhabituel pour l’époque. Une campagne figée, emmitouflée dans une gangue immaculée. Aucune âme qui vive sur les chemins. Aucune nouvelle à part celles que distillait une radio, sereine malgré des températures sibériennes. Il dura des heures. On s’habitua à cette mort des bruits familiers.
Lentement, les gens s’organisèrent. A la force du poignet ils retrouvèrent les réflexes historiques des vieux du village, ayant survécu à la Grande guerre. Les pelles creusèrent des tranchées dans un linceul ouaté. On tenta des percées dans les rangs ennemis. On relia des fortins entre eux. On assura l’essentiel.
LE PAIN QUOTIDIEN
Je vis arriver en Mairie, au fil des heures et des jours suivants des " trappeurs " naufragés encordés, hilares de se retrouver dans une situation totalement inédite. Ils venaient aux nouvelles, et surtout chercher un brin de solidarité, en brisant le silence auquel les condamnait la neige.
Le village ne se fit pas prier pour organiser la résistance. Sans électricité, sans engin particulier, on décida d’une seule priorité, après une réunion au sommet des plus courageux : aller quérir du pain frais, sans lequel nul ne pensait pouvoir tenir! L’électricité, on verrait plus tard. Le travail, on s’en passerait durant quelques jours, mais la " miche de quatre " ne pouvait manquer sur les toiles cirées défraîchies des cuisines. Le cochon, tué la plupart du temps quelques semaines ou quelques jours auparavant, permettrait de tenir assiégés, mais sans… pain rien n’était supportable.
Avec un grossier montage de traverses de chemin de fer, réquisitionnées aux alentours de la gare, et le tracteur servant aux battages, les hommes confectionnèrent un chasse neige sommaire. Ils partirent, tels des aventuriers polaires, vers la boulangerie distante de 4 kilomètres. Leur retour, dans l’après-midi du troisième jour de silence absolu, donna lieu à des embrassades. J’étais d’autant plus admiratif de leur courage héroïque que mon père avait pris la tête du commando !
Aucune récrimination contre les responsables. Aucune colère face à la nature. Aucune acrimonie déversée par la télé. Aucune autre manifestation qu’une grande solidarité entre les gens pour vaincre les éléments. Durant quinze jours, la vie fut simplement différente, ralentie, similaire, par moments, à celle des Robinsons des neiges perdus dans un Alaska que j’avais longtemps imaginé dans les livres de Jack London, mais que je n’avais jamais vu.
Et dire qu’un demi-siècle plus tard, 5 centimètres de neige sur Bordeaux, déclenche une émeute de camionneurs, une avalanche de coups de fil aux pompiers, des vagues de protestation contre les coupures de courant, et le pillage des supermarchés pour constituer des réserves de nourriture.
Ah le progrès ! Le progrès vous dis-je ! Quelle belle invention de l’homme…Pas celui des neiges, l’autre, celui du confort permanent.
Mais je déblogue…