J'ai parmi mes souvenirs du monde du journalisme, deux anecdotes amusantes qui illustrent où peuvent mener la quête du « scoop ». Un soir alors que je travaillais au service des sports de Sud Ouest pour la nuit, j'ai vu arriver un éminent professionnel du service général qui souhaitait disposer d'une photo d'Ivan Lendl, ex-joueur de tennis alors au faite de sa gloire. Il m'annonça que le Tchèque allait, selon des sources sûres, épouser une jeune fille, employée d'un restaurant du Périgord. Bien évidemment la rédaction était en émoi car elle allait constituer l'une de ses exclusivités dont raffolent les rédacteurs en chef. Le numéro un du tennis mondial épousant une serveuse française constituait l'info secrète du jour. Pas question de la divulguer. En apprenant cette info présentée comme exceptionnel, le chef du service, incrédule laissa tomber une sentence courte mais sans concessions : « et vous allez publié cette connerie ? ». Devant l'insistance du visiteur motivé je finis par dénicher un cliché de Lendl souriant (un exploit) dans l'enveloppe où nous stockions les archives de l'AFP sur papier car le système informatique n'existait pas encore. Les sources étaient sûres et le journal allait augmenter son tirage en Dordogne pour vendre son scoop... Le seul qui ne voulut jamais y croire fut Michel Picotin qui insulta copieusement le porteur du scoop se refusant à l'avaler comme une véritable révélation.
SUD OUEST titra donc sur le mariage du siècle... pour s'apercevoir le lendemain matin qu'il s'agissait d'une vaste fumisterie montée par un propriétaire de restaurant en al de publicité et ayant déjà berné son monde médiatique en annonçant qu'il avait été appelé à la maison blanche pour cuisiner en faveur du président des Etats-Unis. Il avait réussi son coup car personne n'avait véritablement vérifié la véracité de ce scoop people se contentant des affirmations de l'équipe des lieux préparant les noces et la chambre pour les mariés. La « promise » était complice et le restaurateur avait simplement habilement monté le coup. On balbutia des excuses mais on s'arrangea pour laisser planer un doute durant 48 heures en amorçant un virage salvateur. Le propre du journaliste étant de détenir la vérité (partiellement ou totalement) on s'excusa de la pointe du stylo et on passa à autre chose. Je n'ai plus de repères plus précis sur ce scoop manqué car j'en ai oublié la date mais j'ai été toujours frappé de la facilité avec laquelle on peut berner un système se prétendant forcément irréprochable !
Lundi à 19h00, la station de radio Europe 1 a annoncé en ouverture de son journal le décès de l'animateur... Pascal Sevran. Peu après, Laurent Ruquier confirmait l'information en direct sur France 2, dans son émission "On n'a pas tout dit", et rendait hommage à l'animateur. Jean-Marc Morandini reprenait également la nouvelle en direct dans son émission sur Direct 8. Il a fallu attendre le communiqué de France Télévisions, affirmant que l'animateur de la "Chance aux chansons" pendant 16 ans se reposait en famille, selon « une source très proche et très sûre » pour savoir que Pascal Sevran était bel et bien vivant.
ALLEZ-Y A FOND
Interrogé par nouvelobs.com, la direction de la rédaction d'Europe 1 n'a pas souhaité faire de commentaires et a renvoyé au communiqué sur le site de la station. Le texte indique que « depuis le milieu de l'après-midi, Europe 1 avait de sources concordantes journalistiques généralement sûres et fiables, des informations sur la disparition de Pascal Sevran. A plusieurs reprises, Europe 1 a tenté de joindre la famille de Pascal Sevran sans y parvenir. Jusqu'ici Europe 1 n'avait pas de raison de douter de ces sources et regrette sincèrement que ces propos aient pu affecter Pascal Sevran, ses proches et ses auditeurs. Encore une fois la superficialité l'avait emporté sur le professionnalisme ! C'est tous les jours ainsi avec un bémol plus ou moins prononcé.
Un membre du SNJ d'Europe 1, interviewé hier revient en détails sur le déroulement de l'annonce par la station de radio et explique que Jean-Pierre Elkabbach lui-même aurait donné l'ordre d'annoncer cette information. Lundi à 19h 00, la station de radio Europe 1 a annoncé en ouverture de son journal le décès de l'animateur de la "Chance aux chansons". Le journaliste explique que « la rumeur a commencé à monter un peu après 18h. (...) A 18h56, on se demandait encore ce qu'il fallait faire lorsque le patron nous a dit : c'est confirmé, allez-y à fond ». Combien de fois ai-je entendu ce principe voulant qu'il faille aller très vite pour faire avaler le
Le journaliste raconte également l'ambiance mardi matin à la rédaction de la station. « Il y a eu une réunion de quinze minutes ce matin -ce qui est très long ici- avec Jean-Pierre Elkabbach. Le patron nous a dit: 'J'assume personnellement une erreur collective.'" Et de poursuivre : « Nous sommes offusqués qu'il ait utilisé ce mot 'collective'. C'est lui qui nous a donné l'ordre. Depuis, il y a un grand malaise dans la rédaction». Selon ce journaliste, « pour la Société Des Rédacteurs, cela pose la question du crédit du patron ». Ce qui est effarant c'est qu'une rédaction s'aperçoive avec candeur que Jean-Pierre Elkabbach ne soit pas très fiable et honnête dans ses choix professionnels. Je n'en reviens pas encore car c'est véritablement découvrir la mentalité d'un homme qui aura été durant toute sa carrière un exemple... de ce qu'il ne faut pas faire ! Joint par Libération, Elkabbach a fait dire qu' «il ne s'exprimerait pas ». Il y a à peine un mois, il annonçait la création d'un groupe de travail chargé, à Europe 1, de réfléchir sur «les sources, la vérification de l'information, la crédibilité des sites Internet, des blogs, les rumeurs, les frontières entre la vie publique et la vie privée». Il reste donc encore beaucoup de réunions à tenir pour redresser le tir d'une année terrible pour la crédibilité de la radio qu'il dirige !
UNE ETHIQUE EN TOC !
Troublé par la montée en puissance d'Internet qui serait le démon de la terre journalistique, Jean-Pierre Elkabbach a décidé de créer à Europe 1 un comité d'éthique. A croire qu'avant sa révélation, le journalisme était immaculé (voir ci-dessus) et qu'il témoigne d'une rigueur absolue dans ses effets d'annonce continuellement renouvelés pour tenter de « capturer » le maximum d'auditoire. Journaliste, éditorialiste et intervieweur rendu célèbre par Georges Marchais depuis plus de 40 ans, il aura fallu attendre... qu' Internet se développe pour que Jean-Pierre Elkabbach se pose des questions sur la pratique journalistique. Si le « patron » véritablement à poigne d'Europe 1 énonce avec pertinence les problèmes qu' Internet « pose à notre métier » : immédiateté, dictature de l'émotion, peopolisation, absolutisme dévastateur de la rumeur, il s'emballe en les qualifiant « d'inédits » et donc de forcément de peu fiables . Car les nouvelles technologies n'ont fait qu'accélérer un mouvement qui les précédait et auquel aucun type de média n'échappait véritablement. Une « information » diffusée via le net n'est par nature ni plus fausse, ni plus authentique qu'une autre et ce n'est pas l'annonce de lundi soir qui va prouver le contraire. C'est la masse de ces informations diffusées sur la toile qui oblige à un tri plus attentif ! Leur approximation est souvent évidente car il faut pouvoir accéder aux sources sans passer par le filtre des agences ou des « reporters » mais le taux d'erreurs n'est pas proportionnellement supérieur à celui des « professionnels » immaculés !
L'ancien président de France Télévisions s'en prend particulièrement à des sites, expliquant qu'Europe 1 s'est laissé abuser par le site sur la question des « touristes fiscaux au Liechtenstein » qui mettait notamment en cause David Douillet. « Ce dernier nous a appelés pour exprimer son indignation » expliquait il y a quelque temps le roublard Elkabbach. « Nous l'avons invité pour se défendre dans le magazine de Guillaume Durand. Si nous avions pris le temps de vérifier cette information, nous n'aurions pas été dans ce cas de figure ». Certes, mais il est peu d'exemples de personnalités -et encore moins de notables- venant spontanément reconnaître leurs fautes. Pour Elkabbach, une indignation sur Europe 1 vaut donc un blanchiment plus blanc que blanc. Pas de contre-enquête. Pas de vérification complémentaire. Pas de demande de preuves. Un seul revirement people tu le doute. A Europe N° 1 comme ailleurs on ne doute de rien !
UN PARCOURS REVELATEUR
Il faudrait rafraîchir la mémoire à Jean-Pierre Elkabbach, grand prêtre de la chaîne « Public Sénat » dont il profite des ors et des fastes de la bibliothèque et lui rappeler l'éviction d'Alain Genestar de Paris Match après la publication de photos de Cécilia Sarkozy et Richard Attias, le passage à la trappe du papier du Journal du Dimanche révélant que Cécilia n'était pas allée voter lors du second tour de l'élection présidentielle, l'information du Canard Enchaîné qui affirmait en 2006 que le patron d'Europe 1 avait demandé conseil au candidat Sarkozy pour le recrutement d'un journaliste chargé de suivre l'UMP ou plus simplement la « ligne » politique de la station durant al dernière campagne des présidentielles ? Sans parler de diverses bricoles, comme l'invitation dans son émission sur « Public Sénat », dont il est directeur, de Pierre Leroy, secrétaire général du... groupe Lagardère pour présenter sa collection de livres. Et puis, est-il bienvenu, le soir même de la mort de Thierry Gilardi d'annoncer comme le rapporte L'Express qu'il « avait envisagé de le faire venir pour diriger le service des sports et la radio Europe 1 Sport qu'on va lancer dans les semaines qui viennent, mais il ne le savait pas ». Pas mal comme utilisation du professionnalisme d'un mort... Décidément cet homme là est véritablement un tueur et il vaut mieux ne pas qu'il connaisse votre bulletin de santé.
On pourrait accumuler les actes tordant le cou à l'éthique mais ce ne serait pas très charitable vis à vis des « bâtisseurs » d'une opinion dominante dévastatrice pour les consciences fragiles. Le redoutable comité d'éthique que présidera Benoît Duquesne, directeur de la rédaction d'Europe 1 a déjà une feuille de route extrêmement ambitieuse : « L'enjeu est de ne plus se laisser détourner par les querelles de caniveau ou les vrais-faux scoops, des sujets importants comme le Darfour, la mondialisation, l'agroalimentaire, l'espace, les droits de l'homme, le Tibet...». Ce qu'oublient de faire dans les tranches d'audience les plus rentables les journalistes en charge des émissions phares. Mais Jean-Pierre Elkabbach, soucieux tout à coup des questions d'éthique, est aussi un patron de médias très préoccupé par ses chiffres d'audience. impossible de s'en passer. C'est une drogue quotidienne. Il se shoote à l'audimat ou au classement des radios. Pour le reste on peut simplement annoncer la mort de l'éthique.
Au fait lundi L'AUTRE QUOTIDIEN a enregistré son 300° abonné... Merci à ceux qui croient en autre chose ! N'en déplaise à Elkhabach, internet peut aussi jouer un rôle salutaire!
Mais je déblogue...