L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Hier matin, permanence libre, et pas moins d'une vingtaine de personnes de tous les âges qui se sont succédées dans le « cabinet » des consultations sociales que j'ouvre sur le monde. Elles viennent de Créon certes, mais aussi de la Gironde, avec l'espoir (comme je l'ai écrit dans une chronique antérieure) que je vais trouver une solution à leurs difficultés.
Logement... Logement.. Logement... Dérogation scolaire... Logement.. Emploi... Logement... Querelles de voisinage... Concession au cimetière... et le cas, la situation révélatrice d'une société de l'indifférence institutionnalisée, qui surgit vers 10 h 30. J'écoute, même si je connais, depuis maintenant une dizaine d'années, les réalités de cette mère désespérée par le comportement de sa fille.
Elle s'assoit et murmure quelques mots d'inquiétude ou d'angoisse, comme une marathonienne exténuée par une épreuve interminable. Elle s'épuise à suivre le parcours chaotique de celle qui erre dans une vie ne semblant pas totalement faite pour elle. Plusieurs séjours plus ou moins forcés en hôpital spécialisé, des tentatives de suicide, des crises de démence répétées et chaque fois une sortie moins rassurante que l'entrée, m'ont mobilisé.
Les enfants ont été "placés" et les tentatives d'insertion ont échoué. Elle aussi d'ailleurs. Telle une naufragée, elle a trouvé ce qu'elle croyait être son port d'attache, dans le village où elle conserve encore quelques repères. En fait elle est devenue une "Robinsonne Crusoë" enfermée dans la solitude d'un logement niché dans un hameau. Quand elle est venue me rencontrer, il y a maintenant quelques mois, elle ne m'a parlé que de sa hantise du regard que les autres posaient sur sa personne : « folie », «abandon d'enfants », « misère », « indignité », « dettes », « loyer » Elle ne rêvait que de dormir, dormir, dormir pour éviter d'être sans cesse jugée.
Bref, elle est malade. Mais pas comme le voudrait la société : ce n'est pas physique, concret, palpable. Elle souffre de l'un de ces maux indéfinissables qui rendent impuissants les familles. Elle traîne dans sa tête un désordre permanent, qui dérange la rigueur apparente des choses. Elle ne correspond pas à la culture pragamatqiue de son entourage affolé !
Sa mère transpire l'angoisse. Elle triture les poignées de son sac à mains. Elle plonge son regard dans le mien avec l'espoir que je vais lui communiquer la force qui la fuit. Elle a tout tenté pour essayer de sortir sa fille des sables mouvants dans lesquels elle s'est enlisée. Je tente de faire aussi méthodiquement que possible le point : les soins, le suivi social, les finances.
Je décroche le téléphone pour tenter de savoir si on peut la réconcilier avec le centre spécialisé qui l'a aidée antérieurement. Une infirmière me répond. « Oui on la connaît... Elle est en rupture de soins et le psychiatre a demandé que nous cessions de la harceler...Tant qu'elle ne reviendra pas d'elle-même, nous ne ferons rien pour elle ... ». Je tente de parlementer : rien à faire ! La procédure médicale s'impose à tous mes arguments. Enfermée chez elle depuis des jours et des jours, elle refuse absolument tout contact avec l'équipe du CHS qui l'a soignée. La solution n'est pas là. Etape suivante.
Mardi elle avait rendez-vous avec une assistante sociale, pour le renouvellement de son RMI. Bien évidemment, elle ne s'y est pas rendue. D'autant plus que, depuis plusieurs jours, elle affirme avoir perdu son téléphone portable, les clés de son appartement et de sa boîte aux lettres, où elle sait trouver factures impayées, sommations et convocations. Sa mère panique car elle s'est portée caution pour le loyer et elle sait qu'un jour ou l'autre sa maigre retraite partira chez un huissier.
Placée sous tutelle pour la seule gestion de ses ressources institutionnelles, elle connaît des plongées récidivantes dans la précarité absolue. J'appelle sa tutrice, toujours sous la surveillance muette de sa mère. « Je sais...Elle ne répond plus à mes demandes... Ah ! Elle ne s'est pas rendue chez l'assistante sociale ? ... Comment faire ?.. Je ne vois pas... Je ne gère que l'argent, et je n'ai aucun pouvoir pour les soins;.. Demandez à son médecin traitant...Je lui laisse un message sur son portable pour qu'elle me rappelle, et je vous tiens au courant » La mine triste, en face de moi, donne la mesure de la déception. Nous n'avons pas avancé d'un pouce. La sonnette de la permanence me rappelle que, dans le couloir, attendent encore d'autres situations délicates.
Dernière bouée lancée dans la mer de l'indifférence : le médecin traitant. Très pris. Il m'accorde, par compassion, quelques minutes d'une consultation encore à 20 Euros . « Oui. Je l'ai vue il y déjà quelques semaines... Elle vient parfois chercher des cachets pour dormir...Je ne lui en donne que très peu.. Non elle n'a pas de tendance suicidaire... Je ne la connais pas depuis longtemps, mais je ne ferai pas de certificat médical pour une hospitalisation à la demande d'un tiers... Vous le savez, Monsieur le Maire, sa mère peut le demander et faire venir le médecin de son choix... Excusez moi... ». Il ne reste plus aucun espoir dans le regard triste de la femme en face de moi. Chaque étape l'enfonce davantage, et moi je ne sais plus que lui dire. Je ne peux pas envisager une hospitalisation d'office pour sa fille, car elle ne menace la vie ou la sécurité de personne. Nous sommes arrivés au bout. Le mur des responsabilités se dresse devant le chemin d'une vie pas tout à fait comme les autres. Il me ramène à la minceur de mon pouvoir.
Quelle folie de rêver que je peux affronter les réalités d'un monde dans lequel je me prends pour Zorro. Je distribue quelques mots de réconfort à celle qui était venue chercher une solution. Je lui promets de continuer à suivre le sort de sa fille. Qu'elle essaie d'entrer dans le logement fermé depuis l'intérieur et qu'elle tente d'ouvrir la boite aux lettres pour récupérer le courrier. Si la situation perdure, je ferai forcer la porte par les pompiers, sous ma responsabilité, et on verra ce que l'on peut faire. Elle m'écoute, désabusée. Me croit-elle ?
La sonnette s'énerve. Ils ont froid et ils ne comprennent pas qu'une seule personne puisse me prendre autant de temps. Ils ont, eux aussi, leurs soucis à confier et ils n'aiment pas attendre. Je raccompagne, peu fier de moi, ma visiteuse. Elle se tourne une dernière fois vers moi. « Merci ! ». Qu'ai-je fait pour mériter ce mot ?
Le téléphone sonne. Arrive, au lointain, une dame courroucée. « Vous avez fait poser une purge sur le réseau d'eau potable qui vient chez moi... C'est bien, mais j'ai appelé l'entreprise car les ouvriers ont abîmé ma pelouse... Il y a des traces de pneus des camions, la terre n'est plus bonne en surface... Je voudrais que ce chantier soit mieux terminé... Partout où j'ai appelé, on m'a dit de m'adresser à vous ». Face à moi, installé paisiblement dans le fauteuil, un autre garçon "alcoolo dérangé". Il attend que son tuteur lui envoie son argent de la semaine et vient me taper depuis plusieurs jours. 25 Euros vendredi. Aujourd'hui je n'ai, moi qui suis toujours sans argent, que 20 Euros. Je les lui tends et il repart en me promettant de me les remettre la semaine prochaine.
« Oui Madame... Oui madame... Je contacte l'entreprise...Nous allons venir voir... Oui je comprends... Votre pelouse ? Mais les travaux ont été réalisés à votre demande pour améliorer le service que nous vous rendons, alors que vous n'habitez pas Créon... Oui...Oui...Je fais au mieux... A bientôt »
La sonnette style Big Ben résonne. Logement... Certificat d'hérédité (mes collègues n'en font plus, en raison des risques juridiques) Logement... Emploi... Midi. Je m'échappe.
Vivement que Droopy, Crin Blanc, Le Roquet, Delanoé, Ségolène, ouvrent des permanences libres. Je me sentirais moins seul.
Mais je déblogue...