L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Il n’y a aucun sujet de débat qui ne se rattache pas à deux visions antinomiques de la société. Quelle que soit la manière dont on aborde l’actualité, elle ne repose pas obligatoirement sur une opposition frontale politique entre la Droite et la Gauche, pour la bonne et simple raison que la frontière, autrefois extrêmement nette, est devenue parfois très ténue. Désormais, l’essentiel des prises de position passe par la différenciation entre le comportement "consommateur" et celui de "citoyen". L’un repose sur l’économie, le profit, la puissance financière. L’autre, sur l’engagement, le partage, la solidarité, l’intérêt collectif.
Lentement mais sûrement, depuis un demi-siècle, le basculement a eu lieu, pour finir par bouleverser la donne sociale. Le "consommateur" s’est trouvé un copain de route, "le contribuable" alors que le "citoyen" a perdu le sien, "l’usager" sacrifié sur l’autel de la rentabilité.
Hier matin, au sein du groupe de travail sur les « coûts » du Conseil Départemental des Déchets, au sein duquel je représente les communes, la dualité était éclatante. Il s’agissait en effet de traiter "économiquement" ce qui relève avant tout de la "citoyenneté". Un savant numéro d’équilibriste, révélateur des forces en présence. Les gestionnaires étaient au pouvoir!
Une séance de « brain-storming » m'attendait, sur les solutions pour améliorer les résultats de la destruction écologique des ordures ménagères (acte citoyen) et assimilés, sans accroître la note pour celui qui… les fabrique (compétitivité oblige) ou qui s’en débarrasse (baisse des charges sur les ménages oblige). Comment concilier l’obligation de préserver la planète et son avenir, en promettant à ses habitants que cette démarche leur coûtera de moins en moins cher ? Répondre clairement à ce dilemme, c’est devenir un « grand » élu, un authentique "politique", car c’est s’avérer capable de concilier deux logiques différentes et même opposées.
Par exemple, sur le ton de la plaisanterie (en était-ce véritablement une ?), un expert avait lancé cette idée : « pour répondre à l’attente des contribuables désireux de payer moins cher, supprimons la collecte sélective… On sait qu’elle coûte cher, alors pourquoi ne pas partout où elle est en place arrêter le recyclage ». La citoyenneté ne sort pas, en effet, valorisée du processus actuel, puisqu’elle se traduit par une facture supérieure, que le "consommateur contribuable" ne supporte plus. Expliquer qu’un acte citoyen (tri sélectif volontaire à domicile) n’apporte aucune « récompense » financière (baisse de la taxe ou de la redevance) c’est aller rapidement à une cruelle désillusion dans le contexte présent. D’autant qu’il en va de même pour beaucoup d’autres domaines.
"L’entrepreneur citoyen", créateur d’emplois, à cédé la place à "l’entrepreneur comptable" créateur, obsédé par le profit. Le "service au public" a été démantelé au profit du "service au client". "L’intérêt général" n’a pas résisté à "l’intérêt particulier".
Le système éducatif doit être irréprochable, mais il doit fonctionner avec des moyens chaque jour plus restreints. Pendant ce temps, on vante dans des pseudos palmarès de « rentabilité » les résultats au bac des boîtes privées, qui ont le libre choix de ne présenter sous leur nom que les seuls candidats susceptibles d’être reçus. L’ANPE, dont on a oublié depuis belle lurette qu’elle constituait un outil de solidarité, doit afficher des résultats statistiques conformes à celui des officines d’intérim. Partout, la citoyenneté s’efface, s’estompe, prend une couleur fanée.
La déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen a été remisée au musée de la République, pour être remplacée par la Déclaration de Revenus simplifiée et pré-remplie.
Dans cette mutation sociale génétique, les mentalités ne peuvent jamais être remises dans le droit chemin par des lois, des décrets, des circulaires ou des arrêtés. Placés sous la pression d’électrices et d’électeurs obsédés par leurs relations avec leur banquier, les élus cèdent sans cesse du terrain. Il faut donc être costauds pour parler, et exiger un "développement durable", quand on vous répond… "hantise de la fin du mois". Le citoyen doit en effet, maintenant, avoir les "moyens" de l’exercice de sa citoyenneté. D’abord intellectuels, pour être en mesure d’analyser les enjeux. Ensuite financiers, pour pouvoir assumer les conséquences de ses choix. Enfin sociaux, pour pouvoir les partager avec le plus grand nombre.
Les constats effectués sur la consommation confirme qu’il faut changer de méthode de pensée. Dans toutes les grandes surfaces, le fossé se creuse entre les « citoyens éclairés » ayant les moyens d’exercer leur libre choix (produits bio ou de marque) et les « condamnés au bas de gamme ». Ce n’est pas pour rien que les discounts fleurissent sur la base de cette philosophie « obligée » du prix bas ou, pour ne pas trahir la vérité, du… « bas prix » !
Les boîtes aux lettres sont bourrées annuellement de 40 kilogrammes de publicités en tous genres, qui non seulement accentuent la déforestation, mais proposent la caricature de l’autodestruction économique, par la présentation exclusive du « moins cher », mais certainement pas du meilleur "rapport qualité-prix".
Paradoxalement le "consommateur" creuse certes la tombe du « citoyen », mais aussi sa propre tombe, car il renforce, à l’insu de son plein gré, les maux dont il souffre déjà : maladies potentielles créées par des sous-produits, délocalisations pour faire toujours plus baisser les coûts de production, destruction de son environnement…
Purifier l’eau coûte cher. Eviter de détruire l’air coûte cher. Trier les déchets coûte cher. Ne plus gaspiller l’énergie coûte cher. Construire durablement coûte cher. Manger sans trop de dangers coûte cher. Créer plutôt que copier coûte cher. Chercher pour innover coûte cher... Tout ce qui est citoyen coûte cher!
Il faudra avoir le courage de changer la donne, d’obliger, dès le départ, à réfléchir à la "source" sur les conséquences ultérieures de chaque renoncement. Toute mise sur le marché d’un produit, aussi modeste soit-il, devrait s’accompagner d’une fiche vérifiée de ses implications écologiques, économiques, sociales.
La généralisation des labels peut constituer un élément positif que le consommateur devrait exiger. Pas un label générateur de surcoût comme ceux que l’on appose actuellement, mais un label qui représenterait la base même de toute production. L’agriculture raisonnée, la fabrication raisonnée, la distribution raisonnée doivent servir de socles à une rénovation de la citoyenneté.
"La raison finira par avoir raison" a écrit d’Alembert à son ami Voltaire… C’était il y a 250 ans !
Mais je déblogue…