L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
La mythique Sorbo
nne est occupée et, des fenêtres, les étudiants lancent des slogans dont on avait perdu la trace depuis 38 ans. « La Sorbonne on l’a gagnée. On va la garder ! » ou « La Sorbonne est à nous ». Dans les amphis, on attend l’intervention des autres, ceux qui sont dehors, avec, en bas, des uniformes et des visages impassibles, rappelant eux aussi bien des images enfouies dans ma maigre mémoire. En décalage, là-bas, en Martinique, le visage souriant du Roquet de Neuilly, ravi d’entretenir son bronzage et de se donner l’allure d’un pacificateur. Le Sarko show va s’évanouir dès qu’il aura posé le pied sur le sol de la Métropole. On va passer aux choses sérieuses.
Comment ne pas faire de lien entre les événements de ce vendredi 10 mars et ceux de 1968 ? Des ministres insouciants, persuadés que l’avenir n’appartient pas à la jeunesse mais à ceux qui restent droit dans leurs bottes. C’étaient Fouchet, Peyrefitte, Missoffe (tiens donc, le papa de Mme De Panafieu) dont la fermeté ne rassurait que leurs partisans. Pour le reste ils ne voyaient pas arriver, trop sûrs d’eux, le tsunami qui allait finalement renforcer leur pourvoir, après une période où l’on crut bien que tout allait être balayé.
En France, le mouvement demandant une amélioration des conditions de vie des étudiants avait débuté en novembre 1967. Il avait, dans un premier temps, peu mobilisé, tant il paraissait déconnecté des aspirations profondes des autres catégories sociales. En 1968, un groupuscule qui s’appelle le "mouvement du 22 mars" se fait connaître ce jour-là en occupant les locaux de… l'université de Nanterre. Il n’a pas de revendication forte car son thème principal tourne autour d’un fait de société désormais bien dépassé : le droit pour les garçons d’aller rendre visite aux filles dans les résidences universitaires. L’ambition se situe à un niveau nettement supérieur pour celles et ceux qui, ce vendredi 10 mars, sont peut-être entrés dans l’histoire sans s’en rendre compte, en envahissant le sanctuaire de la Sorbonne. Ils ont au moins deux mois d’avance sur leurs grands parents, qui n’entrèrent dans les lieux que le 2 mai, après des semaines de valse hésitation. Ils défendent bel et bien leur avenir, dans un contexte de précarisation extrême de leurs vies professionnelles futures. Et, ils ne savent pas, les pauvres, que , en Gironde, Le Conseil Général vient d’être obligé de lancer un appel d’offres pour accompagner les Rmistes ayant au minimum… bac + 2 ! Le CPE ne concerne pas, malheureusement, que les excités des banlieues mais bel et bien toute une tranche d’âge, dont l’avenir ne dépasse pas désormais deux ans. Heureusement, Sarko revient et, parole de Ministre de l’Intérieur, la Karchérisation de la "racaille" (étudiante cette fois) va reprendre ses droits. C'est d'ailleurs fait depuis cette nuit.
Le contexte est pourtant étrangement similaire. Aux Etats Unis, en ce début 1968, les manifestations se multiplient contre l’enlisement des GI dans l’interminable guerre du Vietnam. Même si le napalm brûle moins en Irak il faut bien convenir que le feu nourri des attentats ne va pas tarder à détruire l’image de ceux qui, une fois encore, prétendent imposer leur vision du monde à une partie de celui-ci. Bush comme Lyndon Johnson est persuadé du bien-fondé de son action militaire. On connaît la suite…
De l’autre coté du rideau de fer, avec l’avènement du printemps de Prague, on se prend, en mars 68, à espérer des lendemains qui chanteraient, mais… la cruelle désillusion guette. Le retour en arrière, apparemment différent menace, avec la montée dans les ex-Pays de l’Est, d’un extrémisme d’une autre nature. La droite la plus réactionnaire est arrivée au sommet de son influence, et l’on sait que tôt ou tard l’explosion menacera dans bien des « revenus » du communisme.
Sur le plan économique, on sent venir, en mars 68, une crise forte de l’emploi. C’est le seul développement durable qui se soit installé, 38 ans plus tard, en Europe et en France. Des manifestations violentes ont eu lieu, avec des catégories sociales poussées à bout par des menaces de licenciements. On est pourtant très loin de l’état de l’économie hexagonale actuelle, car l’inflation efface la dette des ménages en proie à leurs envies de consommation, sans en avoir les moyens.
Dans les rues, on défile néanmoins en mars 68 pour le pouvoir d’achat, que le CNPF d’alors tente de museler par tous les moyens au nom de la nécessaire rentabilité des entreprises. Le 21 février 1968 Paul Huvelin, patron des patrons, pense avoir sauvé la situation avec un accord (devinez sur quoi ?)… sur l’indemnisation des chômeurs. Il y en aura bien d’autres depuis, et en 2006 rien n’est réglé dans ce domaine, sauf à rayer le maximum de demandeurs d’emplois des listes officielles.
En 1967, les premières inquiétudes se font jour. Les vieilles régions industrielles comme les Vosges ou le Nord prennent de plein fouet le tournant de la modernisation. En l'espace de quelques mois, plus de 80 000 demandeurs d'emploi viennent grossir les statistiques du chômage. En mai 1967, le gouvernement décide de créer un outil de placement moderne : l'Agence nationale pour l'emploi ... pour tenter de régler le sort de 250 000 chômeurs. De ce nombre jusqu'à à la barre fatidique des 3 millions en 1993, la courbe du chômage, en France, n'a ensuite jamais cessé de monter jusqu'en 2000.
En fait, le point le plus semblable concerne le désenchantement qui prélude à cette révolte historique. En 1968, mars est un mois triste. Depuis les premiers mois de l'année, une série de grèves, d’occupations et de confrontations avec les "forces de l’ordre" avait montré que ceux qui appartenaient encore à la "classe ouvrière" devenaient de plus en plus combatifs.
En janvier 1968 à Caen, les 4800 travailleurs de l’usine SAVIEM se mirent en grève pour une hausse de salaires, passant rapidement à l’occupation de l’usine. Armés de frondes et de matraques, les jeunes ouvriers (la moyenne d’âge était de 25 ans) participèrent à plusieurs affrontements avec les CRS. Liée au soutien massif venu d’autres travailleurs de la ville, cette volonté de lutte montra clairement que la jeunesse ouvrière était prête à en découdre avec le patronat.
Depuis 1966, les salaires des travailleurs français étaient les plus bas de la CEE, les semaines de travail les plus longues (jusqu’à 52 heures dans certaines branches !), et les impôts les plus élevés. Pour mieux faire face à la fin des "trente glorieuses" qui s’annonçait à l’échelle mondiale, notamment lors de la crise de l’étalon-or, de la dévaluation de la livre britannique en 1967, et de la levée des contrôles douaniers au sein de la CEE prévue pour juillet 1968, le gouvernement de Georges Pompidou, ancien conseiller de la banque Rothschild, veut passer à l’offensive pour rassurer le milieu économique, et commence à rédiger des ordonnances, notamment contre la Sécurité Sociale et l’emploi.
En Mars 1968, j’ai 21 ans, et donc je suis tout juste majeur. Je dirige une école à 7 classes et je viens d’obtenir mon CAP, en novembre 67. La vie s’ouvre devant moi. Je construis, dans mon engagement syndical déjà vieux de 3 ans, des barricades idéologiques, des combats définitifs. J’imagine une société différente. J’entre sans aucune retenue dans le bain de mai 68. Je m’y prélasse…
Une période exceptionnelle me tend les bras. Je me laisse bercer par l’utopie. La Sorbonne est loin de Castillon la Bataille, mais j’en partage, dans ma chambre grâce à mon transistor, tous les spasmes. Je ne me réveillerai que plus tard, début juin, avec la gueule de bois… Je ne suis jamais allé au bout de mes rêves !
Mais je déblogue...