L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
CHRONIQUE PUBLIEE LE 10 JANVIER 2006 SOUS LE TITRE "LA BOURSE OU LA MORT"
Les commentateurs exultent. La victoire approche. Le summum du plaisir s'annonce. Ils attendent un score que personne n'a vu depuis janvier 2000. Un sorte de top du top que l'on n'espérait plus rencontrer. Depuis plusieurs mois, ils étaient nombreux à en rêver et à bâtir des projets dorés, sans savoir quand arriverait la manne. Elle est tombée hier soir vers 22 heures. On a sorti les coupes et le champagne, comme au soir des grands événements. On s'est tapé dans les mains. On a envisagé la suite avec un optimisme débordant. Cap sur une super finale qui se situe quelques degrés au-dessus. On sentait bien dans la voix enjouée des journalistes que le nirvana était là.
Au signal de la fin de la partie, Wall Street a, en effet, battu son record historique, le Dow Jones dépassant les fameux 11 000 points. Avec un petit effort de 5 %, la bourse américaine pourrait même réaliser des profits inédits en passant la barre atteinte fin janvier 2000. Les événement du 11 septembre sont évanouis. La crise irakienne et ses centaines de morts hebdomadaires appartiennent à une autre monde. Les fonds de pension se rengorgent : ils réalisent des performances jamais atteintes en matière de rentabilité financière.
Le dollar en péril se refait la cerise en baissant...d'un cran, et l'Europe stagne sous le poids de la rigidité de l'Euro. Après avoir débuté l'année 2006 sur les chapeaux de roue, avec un gain de 3,2% la semaine dernière et le franchissement des 4.800 points, la Bourse de Paris a continué d'avancer prudemment en direction des 4.900 points. La marche en avant est plus mesurée. On doute encore de l'embellie mondiale.
PROFITS CONSIDERABLES
Jamais donc la rentabilité du capital n'a été aussi patente, aussi voyante, aussi prononcée. Elle génère des profits considérables, dont les retombées sociales réelles sont extrêmement faibles. Les investissements ne se font plus que dans l'immédiat et, plus que le développement de leurs activités, les grandes entreprises cherchent à pressurer les dépenses pour accroître les marges. On redéploie. On regroupe. On concentre. On ajuste. On transfère. On supprime. On essaie de dégager des bénéfices mirifiques pour les actionnaires, comme si le système devait, toujours et encore, produire des records. La planète ne recherche d'ailleurs que des records afin de se construire un avenir rassurant. En effet, la croissance permanente constitue l'obsession universelle.
Cette opinion dominante conduit donc à une sorte de course effrénée vers la performance économique, comme elle règne dans le monde sportif. Le dopage existe aussi, grâce à des perfusions de... capitaux, ou des prises de produits financiers plus ou moins licites. Le problème, c'est que plus personne ne contrôle les compétiteurs et que parfois, ils exploitent cette liberté, avec un sans gêne dont les médias se font l'écho. L'euphorie des uns contraste singulièrement avec le pessimisme des autres. Le graphique de la bourse est exactement contraire à celui de la confiance des consommateurs.
Les Français restent en effet extrêmement dubitatifs sur leur avenir. Leur moral s'est à peine redressé en décembre, d'après la dernière enquête de l'Insee. En particulier, les ménages sont de plus en plus nombreux à penser qu'il est opportun... d'épargner. La baisse du taux d'épargne, qui a soutenu la consommation depuis près de deux ans, pourrait être proche de son terme. Dans ce contexte, les dépenses des ménages progresseraient au même rythme que les gains de pouvoir d'achat : soit une hausse de 2% au mieux. La preuve que ces hausses en provenance de Wall Street ou de la Bourse de Paris sont déconnectées de toutes réalités autres que financières.
UNE ANNEE EXCEPTIONNELLE
Les analystes se gobergent pourtant de prévisions encore plus alléchantes. Après trois années de progression moyenne à deux chiffres, 2006 promet d'être une année tout aussi exceptionnelle. On prédit un bond de 15% de part et d'autre de l'Atlantique. C'est-à-dire que le Vieux continent restera très dynamique, même si l'on compare au bond de 23,4% du Cac 40 l'an dernier.
La stabilisation de l'inflation, et l'arrêt programmé de la hausse des taux d'intérêt aux Etats-Unis, devraient permettre une nouvelle progression des actions en 2006. D'autant que celles-ci restent, tant en Europe qu'aux Etats-Unis, bon marché... pour ceux qui ont les moyens de les acquérir. Il faut probablement comparer ces records à d'autres sur lesquels la France est peu prolixe. En résumé, voici donc d'autres repères :
Chez nous, selon les experts indépendants, 4,5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, estimé à 559 € (en 2001) pour une personne seule, 1 180 € pour un couple avec deux enfants; 1,6 million de personnes vivent sans douche ni toilettes, 500 000 personnes logent en hôtel, en meublé ou en sous-location, alors que 2 millions de logements sont vacants ! Il faut penser qu'en France, 7 % des ménages sont pauvres et en septembre 2001, 1,2 million de personnes bénéficiaient de la couverture maladie universelle (CMU).
Tous les salariés devraient pourtant être très attentifs au cours des actions de leur entreprise, quand elle est cotée en Bourse. S' ils sont très bas, ils sont en danger de mort professionnelle, car il faudra éliminer pour faire maigrir les frais et donner des gages aux fonds de pension. Mais, paradoxalement, s'ils sont élevés, la tentation sera grande de revendre au bon moment le fruit de la croissance, et la fusion générera des compressions de personnel et des convois de licenciements.
A coté du graphique du Cac 40, il faudrait publier tous les jours celui du seuil de pauvreté, car ainsi on aurait une vision sociale plus exacte des réalités du pays. Imaginez un peu que le même temps de parole soit consacré quotidiennement sur les radios, ou sur LCI, aux commentaires des cours de la bourse et à ceux du revenu moyen des Français... le dialogue serait détonnant !
Mais je déblogue...