L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Les sociologues ont sûrement beaucoup commandé de thèses sur ce sujet, et il serait étonnant que cette chronique apporte des révélations sur le poids de l’automobile dans les cinquante dernières années. Elle s’est installée progressivement au cœur de la société pour y devenir la préoccupation essentielle. Comme elle a su se révéler indispensable, rares sont celles et ceux qui mettent en doute sa prééminence. Il paraît en effet difficile, pour ne pas dire impossible, de critiquer ce dont on se sert constamment et dont on ne saurait se priver.
Hier, sur la Place de la Prévôté, s’était installées des dizaines de véhicules antérieurs aux années 80 pour un rallye de prestige, sans autre enjeu que le plaisir de découvrir l’Entre Deux Mers sous un angle inhabituel. La plupart des spectateurs, en admiration devant l’une ou l’autre de ces "bagnoles", illustraient à merveille ce comportement de vénération du quatre roues. Ils s’extasiaient sur des voitures leur rappelant forcément leur propre trajectoire sociale. Ils recherchaient un souvenir dans une carrosserie ou un bruit de moteur. De la Deux Chevaux à la Porsche Carrera, on avait une belle exposition des fantasmes de la réussite d'antan.
Il fallait entendre les commentaires envieux, impressionnés, documentés, sur une Citroën Traction Avant C15 dans son austère robe noire de gala, ou ceux, étonnés par ces étranges bolides que furent les Bugatti. Selon les générations, on sentait bien que les envies avaient été fortes de se « payer » ce signe extérieur de richesse, en une période de la vie où, malheureusement, le rêve fut inaccessible.
Avec un oreille attentive, on comprenait parfaitement l’évolution des rapports entre la « bagnole » et la société. En effet, elle s’exprimait sur le passage du sentiment d’un aboutissement concrétisé par l’arrivée, à une certaine époque, dans la famille, d’une automobile vecteur de liberté de déplacement, à celui de la possession d’un outil aussi économe que possible, symbole de l’émancipation. Ce changement d’appréciation pèse sur l’avenir, car ce qui était du superflu est maintenant devenu du fondamental.
En 1936, on évaluait le parc automobile à 2 100 000 véhicules en France. Une vingtaine d’années plus tard, on n’avait guère progressé avec seulement 3 240 000, soit une augmentation régulière mais peu spectaculaire. La démocratisation réelle est intervenue durant les années 70, avec la passage de la barre des 10 000 000 mais quant on sait que nous en sommes actuellement, un demi-siècle après, ( de1956 à 2006) à… 30 245 000 on a une idée exacte de l’explosion qu’a connu l’utilisation de l’automobile (multiplication par 10 ). Et ce nombre progresse toujours, puisque désormais l’objectif familial n’est plus d’avoir une voiture mais au moins 2 voire 3 ou 4 ! Les chocs pétroliers n’ont pas ralenti cette croissance dont on ne cesse, par ailleurs, de constater qu’elle est destructrice pour la planète. Mais rien n’y fait ! Le prix du carburant ne remet pas en cause le système individualiste du déplacement.
L'Insee, dans une étude très complète de l'évolution du budget transports des ménages depuis quarante ans, relève que ces derniers consacrent 5.144 € à leurs déplacements chaque année, soit 14,9 % de leur budget aux transports. Pour le logement, les Français dépensent à titre de comparaison 8.440 € et 4.980 pour l'alimentation. Au sein de l'enveloppe consacrée aux transports, la part de l'automobile s'est accrue pour atteindre 83 % en 2004, soit 4.273 €, (contre 75 % en 1960). Et c'est bien ce modèle du "tout automobile", de la "voiture reine" qui est bousculé avec l'ère du pétrole cher. Plus d'un quart (27 %) des dépenses pour l'automobile vont aux achats de carburants et de lubrifiants et en 2006 c’est encore plus accablant. Il va falloir d’une manière ou d’une autre se pencher sur cette évolution dévastatrice.
Sur la Place de la Prévôté, à Créon, il n’y avait que de la "bagnole plaisir". Celle familiale d’après guerre (Vedette, Frégate…) qui permettait de faire monter tout le monde avant de partir vers la plage ou chez les parents de Dordogne. On trouvait aussi celle de la "frime pour fils à papa" : les « barquettes » de toute marques, les coupés luxueux, qui disait-on, permettaient d’emballer, sans trop de préalables, les midinettes des années 60. Il y avait aussi celle "du fric ayant besoin de se montrer" sur les routes: les Mercedes opulentes, les tribus Porsche essayant de se coller à l’enrobé, les "Anglaises" aussi rouges qu’un sujet de sa Gracieuse Majesté resté trop longtemps au soleil… Mais au beau milieu de ce gratin (l’une des Bugatti était évaluée à 230 000 €), on dénichait aussi les "modèles pas très top", qui furent tout autant désirées même si elles manquaient de noblesse : 2cv, Fiat 500, Ami 6, 403 Peugeot, Dauphine… Et enfin, la catégorie toujours aussi élégante des "sprinteuses" pour hommes pressés : Alpine, Renault Gordini, Alfa Roméo… Ce musée de plein air retraçait à lui seul la multiplicité des engagements des ères préalables à la grande consommation. L’automobile a toujours été le reflet d’une philosophie personnelle. Plus que jamais…
Notre société du profit a ainsi donné une place prépondérante au quatre-quatre. Inspiré par le besoin de domination, de puissance, d’affranchissement de toutes les contraintes ordinaires (trottoirs, espaces interdits aux autres…) cet "écraseur social" a symbolisé, chez nous, les années fastes du Vin de Bordeaux. Avec une consommation immodérée en carburant, supérieure de 48 % aux autres véhicules de sa catégorie, le 4x4 est devenu, à la place de la fameuse "BM", le reflet de la réussite sociale absolue. Il constitue le trône dominateur du conducteur moyen, confiné dans un habitacle réputé dangereux.
L’automobile a par ailleurs, bizarrement sanctuarisé l’image de la famille nombreuse, pourtant de moins en moins répandue, avec l’apparition du Monospace… 16,5%, c'est la part de marché qui est désormais ouverte sur le marché européen. Cette donnée en progression constante, se fait au détriment de la berline traditionnelle.
Je ne les vois pas dans un rallye, dans cinquante ans, au départ de la Place de la Prévôté… S’aligner en Renault Espace manquera singulièrement de charme et d’intérêt. En revanche s’il y a encore assez de pétrole pour les nourrir, les 4x4 avec pare-chocs anti-buffles auront encore les nostalgiques de leurs heures de gloire.
Pour le reste il faudra s’assurer que les automobiles fabriquées à l’heure actuelle auront la résistance des Bugatti ou des Tractions avant. Et ça, c’est une autre histoire.
Mais je déblogue…